Monday , 27 May 2024
Faizal Jeerooburkhan

Faizal Jeeroburkhan : «Les électeurs auront à choisir entre la peste et le choléra»

Dans l’entretien qui suit, l’observateur social et politique Faizal Jeeroburkhan fait une analyse très critique de la situation politique pré-électorale.

Que retenez-vous de la guerre des foules entre les deux blocs le 1er-Mai ?
La guerre des foules est une aberration. Elle est un mauvais indicateur de la force des partis politiques et des alliances sur le terrain. Le dernier exemple en date est l’élection de 2014 où l’alliance PTr-MMM réunissait une foule remarquable à Port-Louis pour ensuite se faire battre à plate couture par l’alliance MSM-PMSD. Cette foule est plutôt de nature festive et folklorique. Elle est surtout indicatrice du « war chest » accumulé légalement et illégalement par les partis politiques à travers leurs bailleurs de fond souvent gourmands et insatiables. Ceci dit, la bataille des foules du 1er-Mai est, à mon humble avis, légèrement à l’avantage de l’alliance de l’opposition surtout quand on considère leur démarrage lent et tardif, le manque relatif de logistique, le nombre restreint d’autobus à leur disposition, la fermeture du Metro Express, etc. Ils ont bénéficié d’une foule numériquement et qualitativement supérieure. Les gens suivaient les discours avec plus d’attention, de passion et de motivation.

Linion Moris ne peut pas rivaliser avec les grandes alliances»

Cependant, cela n’est nullement déterminant pour une victoire aux élections. Comment est-ce que la taille et la composition de ces deux foules peuvent influencer les électeurs silencieux ?
Les électeurs silencieux sont normalement des personnes qui analysent et réfléchissent bien avant de prendre une décision. Ce sont généralement des personnes de la classe moyenne avec une éducation citoyenne plus pointue et capable de jauger les implications économiques, sociales et environnementales des décisions politiques. Ils sont particulièrement concernés par les enjeux qui touchent à la démocratie, la méritocratie, la bonne gouvernance, la transparence, la justice, la liberté des citoyens, etc. De ce fait, ils ne sont nullement influencés par la taille et la composition des foules. Ils vont attendre l’approche des élections pour décider, car entre-temps des changements imprévisibles peuvent intervenir dans le paysage politique.

Comme à l’accoutumée, le leader du MSM, Pravind Jugnauth, a sorti l’artillerie lourde contre le leader du PTr, Navin Ramgoolam. N’est-ce pas une stratégie naturelle vu les casseroles que traîne son adversaire direct ?
Le leader du PTr est une cible politique qui n’est pas difficile à abattre vu les nombreuses casseroles qu’il traîne depuis des années. C’est de la bonne guerre que Pravind Jugnauth revienne sur les nombreux scandales qui ont marqué le passage de Navin Ramgolam au gouvernement dans le passé. Toutefois, on aurait préféré que ce soit une personne intègre et crédible aux yeux de la population qui le fasse à la place de Pravind Jugnauth. Ce dernier traîne autant, sinon plus, de casseroles que son adversaire politique. On se retrouve dans une situation cocasse ou les électeurs auront à choisir entre la peste et le choléra.

Le train de vie de playboy de Navin Ramgoolam lui colle à la peau»

Epousez-vous l’opinion de Navin Ramgoolam que c’est « enn vieux disque » qui n’est pas accrocheur ?
Je ne partage absolument pas cette opinion. Navin Ramgolam a été la risée de toute la population pour ses aventures sentimentales y compris ses escapades à Roches-Noires. Le plus médiatisé de ses mésaventures fut la somme de Rs 224 millions retrouvée dans les River Walk Vaults en devises étrangères, principalement des Never-Used Dollar Notes. On est toujours dans le noir concernant l’origine de cet argent. Son train de vie de playboy lui colle à la peau. Ses péripéties à Londres avec la désormais célèbre Rolls-Royce Phantom immatriculée RR- 10RAM évaluée à plusieurs dizaines de millions de roupies et les 28 cartes de crédit, dont des AMEX (American Express) Black Cards, Platinum Cards, Santander Cards, HSBC Cards, etc., avec des possibilités de retrait avec plafond illimité et des achats dans ces chaînes de magasins de luxe ont ébranlé l’opinion publique. Sur le plan local, il a subi des défaites électorales dégradantes même dans sa propre circonscription et la majorité des électeurs ont rejeté son projet d’alliance électorale et de république en 2014.

Pensez-vous que l’équation réalisations-dénonciation de Pravind Jugnauth suffira pour retenir ses partisans et séduire la masse silencieuse ?
Pravind Jugnauth est arrivé au pouvoir en 2019 avec seulement 37% des votes de l’électorat. Avec l’équation réalisations-dénonciation, il retiendra certainement une partie de ses partisans qui sont les inconditionnels du parti. Mais avec son bilan plutôt négatif sur le plan politique, économique et environnementale, il sera difficile pour lui de convaincre les 63% qui ne l’ont pas plébiscité, parmi lesquels se trouve la masse silencieuse. Il a certainement un bilan apparent honorable en termes de développement infrastructurel et social. Il a effectivement mis sur pied le Metro Express, les nouvelles routes, les flyovers, la gare Victoria (avec l’aide du secteur privé), les mediclinics, les health centres, les complexes sportifs, etc. Malheureusement, les résultats attendus n’ont pas été au rendez-vous. La congestion routière et les accidents de la route ont augmenté tandis que la qualité des services dans les hôpitaux a considérablement dégénérée. Ce n’est pas un secret que tous ces grands travaux d’infrastructures rapportent énormément en termes de commission sous tapis.

De plus, il a lamentablement failli en ce qui concerne la distribution de l’eau 24/7 et la construction des drains avec les résultats qu’on a constaté récemment. Ses autres faiblesses peuvent être résumées ainsi : des mesures populistes à outrance, une tendance autocratique, le money politics, la politisation des institutions, le « state capture », le népotisme, le favoritisme, la restriction des libertés des citoyens, la manipulation de l’informations, l’opacité, l’impunité, le mauvais fonctionnement du parlement, l’oppression des adversaires politiques, la dette publique grandissante, la balance de paiement déficitaire, etc. L’équation réalisations-dénonciation semble être la seule astuce à sa disposition pour contrer l’alliance de l’opposition.

La politique partisane est devenue un tissu de mensonge, de mesquinerie, d’égoïsme…»

L’alliance PTr-MMM a préféré tabler sur des mesures populaires. Sont-elles payantes électoralement parlant ?
L’alliance PTr-MMM n’a pas de choix. C’est la seule stratégie dont elle dispose pour rassembler ses partisans et pour convaincre les indécis face aux mesures populaires adoptées par l’alliance au pouvoir. Ces mesures devraient normalement séduire une bonne frange de la population. Toutefois, cette stratégie n’est pas viable et soutenable dans la durée ; elle aura des effets négatifs sur l’économie et par ricochet sur la qualité de vie des citoyens. Pour vraiment assainir l’économie et régler les problèmes sociaux, l’alliance devrait demander aux citoyens de se serrer la ceinture, d’être plus discipliné, de faire plus d’effort, d’éviter les gaspillages, etc. Malheureusement, ce discours n’est pas porteur de votes en ce début de campagne. Elle pourra reprendre ce discours une fois élue.

Lorsque Navin Ramgoolam a égrené son chapelet de mesures, certains n’ont pu s’empêcher de se demander si ce n’est pas un mirage. Compte tenu de notre situation économique, pensez-vous qu’elles sont réalisables ?
Compte tenu de la situation économique actuelle, ce chapelet de mesures, s’il est mis en application, aggravera la situation économique déjà précaire. Ce sera extrêmement contraignant, dans le contexte économique actuel, de mettre en pratique des telles mesures. Mais une fois annoncées, ces mesures seront inclues dans son manifeste électoral. Il aura alors l’obligation de les implémenter quitte à trouver des excuses en mettant en avant la situation économique aléatoire. Il ne pourra pas avoir recours à des emprunts additionnels vu le poids de la dette publique. Il pourra quand même augmenter la taxe, réduire les dépenses inutiles de l’État et développer des nouveaux créneaux économiques plus rentables pour financer ces mesures.

Richard Duval ne pourra pas faire de l’ombre à Xavier-Luc Duval»

Est-ce que ces mesures rouges-mauves ne vont pas doper la surenchère électorale ? Ne doit-on pas s’attendre à un Budget excessivement « la bouss dou  » ?
C’est certain que ces mesures vont faire monter les enchères et la surenchère électorale. On doit s’attendre à un budget éminemment électoraliste du pouvoir en place pour faire pencher la balance en sa faveur. On devra s’attendre à une détérioration de la situation économique dans le court terme. Le prochain gouvernement aura la lourde responsabilité de redresser l’économie tout en maintenant le ‘Welfare State. Il devra adopter des mesures drastiques en termes de taxation et même songer au démantèlement de l’État-providence.

Le PMSD est actuellement un électron libre. Est-il condamné à accrocher son wagon à une locomotive ?
Quand il n’a pas été dans l’opposition, le PMSD a toujours été en alliance avec les différents partis au pouvoir. Les partis politiques traditionnels l’ont utilisé dans le passé comme béquille pour accéder au pouvoir. Cette formule lui a permis d’exister. Il se trouve maintenant confronter à deux options : s’allier au MSM ou avec les alliances extraparlementaires. S’il choisit la première option, il perdra en crédibilité auprès de son électorat, car il a été très critique envers le MSM depuis qu’il a pris ses distances de celui-ci en 2016. Le risque de mordre la poussière et l’orgueil politique le tiendront à l’écart des alliances extraparlementaires. Il est condamné à chercher la bonne locomotive.

Pensez-vous que les Nouveaux Démocrates seront en mesure d’affaiblir le PMSD électoralement parlant ?
Electoralement, le PMSD est déjà affaibli avec le virage à 180 degré et son éclatement subit. Il pourra difficilement remonter la pente sans le soutien des autres partis. Les quelques membres du Nouveaux Démocrates n’auront pas suffisamment d’influence pour affaiblir le PMSD davantage.

Est-ce que Richard Duval peut faire de l’ombre à Xavier-Luc Duval ?
Richard Duval ne pourra pas faire de l’ombre à Xavier-Luc Duval. Ce dernier a des réalisations à son actif surtout après sa démission du gouvernement en 2016 dans le contexte de la Prosecution Commission. La population lui est redevable pour avoir sacrifié ses privilèges pour sauver la démocratie et éviter la dictature. Il a aussi été un Leader de l’opposition percutant et respecté au parlement. Par contre, Richard Duval n’a pas de grande réalisation que ce soit sur le terrain ou au parlement. Il s’est retrouvé avec les Nouveaux Démocrates par un pur concours de circonstances.

Etes-vous surpris par la foule de Linion Moris ?
Je ne suis nullement surpris par cette foule. Ce parti a fait énormément d’effort pour se faire une place sous le soleil politique de Maurice. Les membres ont travaillé assidument sur leur programme que je considère avant-gardiste comparé aux partis traditionnels. Ils travaillent avec plus de sincérité, d’honnêteté et de conviction pour tirer le pays du gouffre où il se trouve en ce moment. Ils sont descendus sur le terrain pour lutter contre l’injustice, les abus du pouvoir, les lois scélérates, la brutalité policière, etc. Ils ont défendu des personnes victimes d’injustice flagrantes. Malheureusement, ils ne peuvent pas rivaliser avec les grandes alliances et ils sont désavantagés par le système électoral.

Est-ce qu’une union des petits partis peut changer la donne en s’imposant comme une réelle troisième force ?
Avec le système du FPTP (NDRL : First past the post), même en s’unissant, les petits partis arriveront difficilement à rivaliser avec les deux grandes alliances. Toutefois, s’ils se regroupent en une seule alliance avec un programme commun et un leader crédible et acceptable, ils pourront s’imposer comme une troisième force. Mais ce scenario est très improbable vu l’ego très prononcé de certains dirigeants. Aussi, les électeurs mauriciens hésitent à donner leurs votes aux nouveaux venus sur la scène politique mauricienne.

Que pensez-vous de la décision du gouvernement de dépoussiérer le dossier du financement des partis politiques à quelques mois de la dissolution de l’Assemblée nationale ?
C’est un projet de loi qui traîne depuis des années. De nombreux rapports, qui ont coûté des millions de roupies aux contribuables, ont été produits : la Commission Albie Sachs en 2001, la Commission Yvan Collendavelloo en 2004, le rapport Carcassonne en 2011, le rapport Sithanen en 2012 et le rapport d’un comité ministériel présidé par Xavier-Luc Duval en 2015. Ces rapports sont restés dans un tiroir ; il n’y a jamais eu une volonté politique véridique et sincère pour les mettre en application. Entre-temps, tous les partis politiques ont tiré avantage de l’absence d’une telle législation pour renflouer leurs caisses sans aucun contrôle de l’État. C’est difficile à établir les vraies intentions qui ont motivés ce dépoussiérage.

Cependant, les consultations publiques, les publications sur l’internet sur le site du PMO et les recherches de l’avis du public nous intriguent, car ce n’est pas dans les habitudes de ce gouvernement de consulter la population avant de venir de l’avant avec un nouveau projet de loi. Cela n’a pas été le cas pour les nombreuses lois incompatibles avec la constitution adoptée récemment. Je pense que c’est pour brouiller la piste autour des propositions que l’alliance de l’opposition parlementaire et les alliances extraparlementaires ont diffusées. Ou encore pour convaincre les électeurs que l’alliance au pouvoir a de bonnes intentions et qu’elle veut absolument régler certains problèmes pour affermir la démocratie, la bonne gouvernance, la transparence, la redevabilité, etc., des notions qu’ils ont pertinemment souillées et perverties tout au long de leurs mandats. Ils accuseront ensuite l’opposition parlementaire pour n’avoir pas voté les Bills qui seront rejetés en l’absence des ¾ des votes au parlement.

À votre avis, quelle serait la meilleure formule pour notre pays ?
Le système propose par le « Financing of Political Parties Bill » coûtera aux contribuables plus de Rs 100 millions (sans compter les dépenses administratives) pour une campagne électorale. Je pense qu’il faut revoir la réforme électorale dans sa globalité avant de venir de l’avant avec le financement des partis politiques. Think Mauritius (dont je suis un des membres fondateurs) a proposé au cours d’une récente conférence de presse, une formule qui éliminerait en grande partie le besoin de financement des partis politiques. Les avantages de notre proposition sont multiples : renforcement de la démocratie et la transparence  ; communication nettement plus efficace ; chance égale à tous les candidats ; audience plus variée incluant les jeunes et les femmes ; éducation civique et politique des citoyens  ; absence de dérapage verbal ; moins de pollution sonore et visuelle ; élimination de source de financement avec le retour d’ascenseur, etc.

Le 1er-Mai, Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam ont dénoncé des politiciens du camp adverse possédant des comptes bancaires et des biens qui seraient mal acquis à l’étranger. N’est-il pas irresponsable de leur part de n’aller pas plus loin dans leurs dénonciations, comme dévoiler les cas ?
C’est malhonnête et indécent ! Il fallait dévoiler les noms avec des preuves tangibles. Chacun devrait regarder dans son propre camp avant de chercher ailleurs. Des enquêtes sur des biens mal acquis même à Maurice dorment dans les tiroirs à l’ICAC (remplacée par la FCC). Pravind Jugnauth accuse Sherry Singh de posséder des comptes bancaires bien garnis à l’étranger ; ce dernier a catégoriquement démenti. Le message est clair : aussi longtemps qu’on est complice dans la « kwizinn », on peut tout faire sans être inquiété ; une fois en dehors de cette « kwizinn  », votre tête est mise à prix comme dans les organisations maffieuses. Les autres membres de la « kwizinn  » font autant, sinon plus, que Sherry Singh sans être dénoncés ou inquiétés.

À la lumière des rassemblements du 1er-Mai, comment s’annonce la campagne électorale ?
La campagne électorale s’annonce plutôt malsaine. La politique partisane à Maurice est devenue un tissu de mensonge, d’hypocrisie, de mesquinerie, d’égoïsme, de dogmatisme, etc. Les discours politiques seront axés sur la diabolisation de l’adversaire, les coups bas, les promesses insoutenables, les fake news, entre autres. On aura droit à une campagne « zet la bou » focalisée sur le passé pour salir l’image de l’adversaire. Les électeurs s’attendent à ce qu’ils viennent avec des propositions concrètes et des stratégies pour résoudre les problèmes tels que la drogue, l’insécurité, le pouvoir d’achat, la sécurité alimentaire, la dette publique, la dette ménagère, la balance commerciale déficitaire, la dévaluation de la roupie, le gaspillage des fonds publics, l’éducation élitiste, les institutions cadenassées, le népotisme, la mauvaise gouvernance, l’opacité, l’impunité, etc. Comme réponse, on nous dira « aret reve kamarad ».

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