Sunday , 11 October 2026

Rapport de force financier : pourquoi New York contrôle les revenus du pétrole irakien

Plus de vingt ans après l’invasion américaine de l’Irak, une grande partie des revenus pétroliers du pays continue de transiter par le système financier américain. Alors que les dernières troupes américaines ont quitté l’Irak le mercredi 30 septembre, cette relation financière reste au cœur des rapports entre les deux pays. Éclairage.

Pour comprendre pourquoi des revenus provenant du pétrole irakien se retrouvent à New York, il faut remonter à l’invasion américaine de mars 2003 et à la chute du régime de Saddam Hussein.

Dans les semaines qui suivent, les autorités mises en place par la coalition dirigée par les États-Unis créent le Development Fund for Iraq (DFI). L’objectif est de centraliser les revenus provenant notamment des exportations de pétrole et de les utiliser pour les besoins du pays, notamment la reconstruction.

Le dispositif reçoit également une base juridique internationale. En mai 2003, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 1483, qui prévoit notamment que les revenus provenant des exportations irakiennes de pétrole et de gaz soient versés au fonds. Une partie des sommes est alors destinée aux réparations dues au Koweït après l’invasion irakienne de 1990.

Le contexte était particulier. L’Irak sortait d’une longue période de sanctions internationales et restait exposé aux réclamations de nombreux créanciers. L’une des fonctions du mécanisme était donc de protéger les revenus irakiens contre d’éventuelles saisies et poursuites liées aux dettes de l’ancien régime.

Le Fonds de développement pour l’Irak est alors placé auprès de la Federal Reserve Bank of New York. Le Fonds monétaire international rappelle que le DFI était un compte de la Banque centrale d’Irak détenu auprès de la Fed de New York au nom du ministère irakien des Finances.

Ce qui était au départ un mécanisme lié à la transition et à la protection des actifs irakiens va cependant s’inscrire dans la durée.

New York toujours au centre

Le régime international mis en place en 2003 prend fin en 2011, à la demande du gouvernement irakien. Mais la relation financière avec la Federal Reserve ne disparaît pas.

Les revenus pétroliers en dollars continuent de passer par un compte de la Banque centrale d’Irak auprès de la Fed de New York. Le système est donc différent de celui des premières années de l’occupation, mais une donnée fondamentale reste inchangée : une partie essentielle des ressources financières de l’État irakien demeure intégrée au système bancaire américain.

Bien que l’argent du pétrole irakien se trouve sur le sol des États-Unis, les fonds restent des fonds irakiens et sont gérés par les autorités monétaires irakiennes. En revanche, le fait que les dollars soient détenus et transitent par le système financier américain donne à Washington un pouvoir important sur leur circulation et leur accès.

C’est cette différence entre propriété de l’argent et contrôle de son circuit financier qui a toujours été au cœur du débat.

Pourquoi l’Irak continue-t-il à utiliser ce système ?

La question paraît simple : si ce mécanisme donne autant de poids aux États-Unis, pourquoi Bagdad ne transfère-t-il pas tout simplement ses revenus pétroliers vers une banque située dans un autre pays ?

La réponse est beaucoup plus complexe. D’abord, le pétrole irakien est vendu principalement en dollars et le dollar reste indispensable au commerce international du pays. L’Irak a besoin de cette monnaie pour payer une grande partie de ses importations et effectuer ses transactions internationales.

Ensuite, le maintien du compte à New York présente certains avantages en matière de protection des actifs. Des économistes irakiens cités par Middle East Eye soulignent notamment que cette architecture protège les revenus pétroliers contre certaines réclamations de créanciers liées à l’ancien régime et facilite les transactions internationales.

Il existe également une question de confiance dans le système bancaire irakien. Des responsables et citoyens interrogés par Middle East Eye estiment que retirer les fonds du système américain ne garantirait pas nécessairement une meilleure utilisation de l’argent. Ils évoquent notamment les risques de corruption et de détournement.

Autrement dit, le débat irakien ne se résume pas à « Washington contre Bagdad ». Pour certains, conserver une partie des fonds dans le système financier américain constitue une forme de protection. Pour d’autres, cette dépendance est incompatible avec une véritable souveraineté financière.

Le pétrole : le nerf de l’économie irakienne

L’importance de cette relation s’explique également par le poids du pétrole dans l’économie irakienne.

Selon Reuters, le pétrole représente environ 90% des recettes de l’État irakien. Cela signifie que toute perturbation du circuit financier permettant à Bagdad d’accéder aux revenus de ses exportations peut avoir des conséquences beaucoup plus larges sur les finances publiques et la stabilité économique du pays.

Le problème ne concerne donc pas seulement des comptes bancaires à New York. Il touche directement la capacité de l’État irakien à payer ses dépenses, soutenir sa monnaie, financer ses importations et faire fonctionner son économie.

En avril, lorsque les livraisons de dollars ont été suspendues, des responsables irakiens se sont inquiétés de leurs conséquences sur le dinar et sur la stabilité économique. Les espèces américaines livrées périodiquement à la Banque centrale d’Irak jouent notamment un rôle dans l’approvisionnement du marché local en dollars.

Le dollar, un instrument de pression contre…l’Iran

C’est cependant en 2026 que cette question a repris une dimension particulièrement sensible. Les États-Unis cherchent depuis plusieurs années à limiter les flux financiers susceptibles de bénéficier à des entités iraniennes sanctionnées. Cette question est particulièrement délicate en Irak, où le pays entretient des liens économiques et politiques étroits avec l’Iran et où plusieurs groupes armés proches de Téhéran disposent d’une influence importante.

Le contrôle américain sur l’accès aux dollars devient alors un instrument de pression. En avril 2026, Washington a suspendu l’envoi vers l’Irak d’une livraison d’environ 500 millions de dollars en espèces, selon plusieurs médias. Cette somme provenait des revenus pétroliers irakiens conservés dans le système de la Federal Reserve. Les transferts électroniques destinés au commerce international n’étaient toutefois pas concernés de la même manière.

La suspension était liée, selon les informations rapportées à l’époque, aux pressions américaines exercées sur Bagdad concernant les groupes armés alignés sur l’Iran. L’épisode est révélateur. L’argent appartient à l’Irak. Mais Washington était en mesure de retarder l’accès physique à une partie des dollars.

Le mécanisme financier créé pour protéger les revenus irakiens pouvait donc aussi devenir un instrument de pression politique. Les livraisons de dollars ont finalement repris durant l’été. Un responsable irakien a confirmé en juillet la reprise des transferts de liquidités, après plusieurs mois de suspension.

Une souveraineté financière encore incomplète ?

L’Irak est un État souverain. Il possède ses ressources naturelles et dispose de sa propre banque centrale. Pourtant, son économie reste fortement dépendante du dollar et d’un système financier dont les États-Unis constituent le centre.

Cette situation n’est pas propre à l’Irak. Le poids du dollar dans les échanges internationaux donne aux institutions américaines une influence considérable sur les pays qui utilisent cette monnaie pour leurs exportations, leurs importations et leurs réserves.

Dans le cas irakien, cette influence est particulièrement forte parce que le pétrole constitue l’écrasante majorité des recettes publiques.

Ahmed Saddam, Associate Professor d’économie à l’université de Basra, propose donc non pas de rompre brutalement avec le système américain, mais de diversifier les circuits financiers : davantage de comptes auprès d’institutions européennes ou asiatiques, développement des relations bancaires directes avec des banques étrangères et, éventuellement, règlement d’une partie des ventes de pétrole dans d’autres monnaies.

Une telle évolution ne serait toutefois pas simple. Même si certaines transactions étaient effectuées en euros ou en yuans, le prix du pétrole reste largement exprimé en dollars et le commerce international de l’Irak demeure fortement lié à cette monnaie.

« La question n’est donc pas seulement de savoir où déposer l’argent. Elle est aussi de savoir comment réduire une dépendance monétaire et financière construite sur plusieurs décennies », estime Prof. Ahmed Saddam.

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