Friday , 24 July 2026

Congé de maternité porté à 12 mois : une mesure ambitieuse qui fait débat

Parmi les mesures phares annoncées dans le cadre du Budget 2026-2027, l’extension du congé de maternité retient l’attention. Le gouvernement propose, en effet, de faire passer cette durée de 16 semaines à 12 mois, comprenant six mois à plein salaire, suivis de six mois supplémentaires optionnels à demi-salaire. Une décision ambitieuse qui suscite déjà de nombreuses interrogations.

Dr Sameera Chattun Koyratty, directrice d’entreprise : «Envisager des mécanismes de soutien aux petites entreprises»

Dr Sameera Chattun Koyratty, fondatrice et directrice de Safe Sha Training Centre Ltd, est d’avis que l’allongement du congé de maternité à une année constitue une avancée sociale importante, reconnaissant le rôle des femmes et des mères de famille dans la société. « En tant qu’entrepreneure et employeuse, j’accueille cette mesure avec beaucoup de respect et de sensibilité. C’est un signal fort en faveur du bien-être familial ainsi que de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle », dit-elle.

Toutefois, elle ne néglige pas le fait que, du point de vue des petites et moyennes entreprises (PME), cette mesure peut représenter un défi sur le plan organisationnel, notamment en termes de continuité des opérations, de gestion des talents et des coûts associés à ce changement.

« La charge financière pour les PME peut être significative. Un dialogue entre le public et le privé est essentiel afin d’envisager des mécanismes de soutien à ces employeurs, tels que des incitations fiscales, des aides à l’embauche temporaire ou des dispositifs de cofinancement », explique-t-elle, ajoutant que l’objectif est de trouver un équilibre gagnant entre progrès social et viabilité économique.

S’adapter plutôt que subir la réforme

Membre du National Women Entrepreneur Council, Dr Sameera Chattun Koyratty se dit convaincue qu’avec une bonne gestion des ressources humaines, cette mesure pourra être intégrée efficacement. Selon elle, il faut, en premier lieu, passer d’une logique de contrainte à une logique d’adaptation.

« Concrètement, les entreprises peuvent s’organiser en mettant en place des plans de succession temporaires, en formant des collaborateurs en interne pour assurer l’intérim, ou encore en recourant à des contrats à durée déterminée pour des remplacements bien ciblés. Le digital et la flexibilité peuvent aussi jouer un rôle clé dans l’application de cette décision », souligne-t-elle.

S’appuyant sur son expérience, elle encourage les entreprises à adopter des politiques inclusives et agiles, en privilégiant des programmes de mentorat, un accompagnement au retour de congé, la flexibilité des horaires ainsi qu’une culture d’entreprise basée sur la confiance et la performance. « Cette mesure nous donne l’opportunité de faire évoluer nos modèles de travail », conclut-elle.

Dr Farrah Jahangeer, directrice et Chercheuse : «Les opérations des entreprises seront perturbées»

Dr Farrah Jahangeer, directrice-chercheuse en architecture et dirigeante institutionnelle au Centre d’Études pour le Développement Territorial Indo-Océanique (CEDTI) Maurice, accueille cette décision avec des sentiments partagés. « Certes, ce temps additionnel permet aux mères de passer plus de temps avec leurs enfants. Mais qu’en est-il du travail ? » dit-elle d’emblée.

Elle met en avant le fait que le marché du travail est encore faiblement constitué de femmes, et qu’avec cette nouvelle mesure, cela pourrait constituer un obstacle pour elles. « La disparité salariale pourrait se creuser davantage et les promotions et avancements, dans certains milieux où la femme doit déjà lutter, prendraient encore plus de temps », estime-t-elle.

La réalité économique

Dr Farrah Jahangeer soulève également la question de la discrimination à l’emploi. « Cette même mesure qui vise à faciliter la tâche des femmes dans leur vie professionnelle pourrait très vite devenir une barrière à leur entrée sur le marché du travail. »

Forte de plus de dix ans d’expérience en développement territorial, gouvernance académique et recherche appliquée, Dr Jahangeer ajoute : « Le fardeau n’est pas seulement financier  ; il est aussi technique et lié à la formation. Il faut du temps pour trouver, recruter et former une nouvelle personne et le temps qu’elle devienne autonome, la personne en congé de maternité revient, mais elle-même a déjà perdu le contact avec sa profession. Ainsi, les opérations de l’entreprise sur douze mois sont perturbées, et il faut alors envisager une nouvelle phase de formation pour elle. »

Notre interlocutrice se demande si cette mesure, calquée probablement sur certaines pratiques déjà en vigueur dans d’autres pays, n’aurait pas dû être mieux étudiée, et si une solution adaptée à la réalité mauricienne n’aurait pas dû être proposée.

« Nous sommes un Upper Middle Income Country. L’idéal aurait été de comprendre ce qui justifie de passer de 16 semaines à 12 mois, ou bien d’identifier les réels besoins et le soutien dont les nouveaux parents ont besoin », avance-t-elle, en soulignant la nécessité d’examiner les indicateurs et les données relatives à la réalité des nouveaux parents.

Nashreen Hissoob, éducatrice et sociologue : «Cette mesure demande un changement de mentalité»

«C’est une bonne initiative. De manière générale, pour la société, cette mesure aidera, surtout que le pays fait face à une population vieillissante et qu’elle encouragera les jeunes à concevoir des enfants. » C’est en ces termes que Nashreen Hissoob nous partage son opinion sur le rallongement du congé de maternité.

« Cela diminuera les craintes par rapport aux carrières ou à la garde des enfants en bas âge. La maternité est une phase remplie de défis pour la femme  ; elle doit gérer les changements de son corps après l’accouchement, qui est en lui-même un événement majeur, ainsi que son environnement, tout en veillant sur un nourrisson », confie l’enseignante et sociologue.

Pour elle, cette décision prend encore plus de sens, car depuis ces dernières années, le ministère de la Santé, tout comme plusieurs organisations non gouvernementales, promeut l’allaitement maternel.

Impact limité dans le secteur éducatif

Le prolongement de ce congé dans le secteur éducatif ne devrait pas avoir de grands impacts, selon elle : « Dans les écoles publiques et privées, il existe déjà un système de remplacement lorsqu’un enseignant part en congé de maternité. »

Ce système de remplacement pourrait, au contraire, permettre aux jeunes souhaitant rejoindre la profession de gagner en expérience auprès des élèves. « Nous ferons d’une pierre deux coups : les jeunes pourront se familiariser avec le monde de l’enseignement, gagner en expérience, et les élèves n’auront pas à s’inquiéter de l’absence d’un professeur, car le programme pourra être poursuivi et achevé », dit-elle.

Discrimination et carrière

Toutefois, Nashreen Hissoob ne se montre pas totalement sereine et soulève une question qui revient fréquemment : « Cette mesure pourrait engendrer une certaine discrimination dans le recrutement des femmes dans le professorat, un secteur qui compte aujourd’hui une majorité de femmes. »

Selon elle, le fait de devoir trouver des remplaçants sur une année entière pourrait constituer un frein pour les employeurs. « Cette mesure demande un changement de mentalité. Il ne faut pas la voir comme une contrainte, mais comme un avancement pour le bien-être de nos enfants. Ce temps permettra de former une meilleure nouvelle génération », conclut-elle.

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