Tuesday , 11 August 2026
Zuberr Poonmany s’en est allé.

Ne nous divisons pas !

Au moment d’écrire ces mots, j’apprends que le frère Zuberr Poonmany, 59 ans, nous a quittés. Né dans une famille tamoule, Bhai Zuberr avait embrassé l’islam depuis longtemps, après un passage par le protestantisme où il allait devenir Pasteur. Il avait connu un cheminement éprouvant, à Maurice et à Rodrigues où il s’était engagé dans la dawaa. De quelle tendance, groupe, école de pensée ou « madhhab » était-il ? Cette question n’a pas de sens vraiment, lui qui était tout simplement musulman. Un frère en islam. Que Dieu le pardonne, accepte ses actions et lui accorde le Janat ul Firdaus.

Ce qui nous mène au sujet du jour, très délicat, mais qu’il faut aborder dans les colonnes ici de votre hebdomadaire. Comme d’habitude, il y en aura qui ne lirons que le titre, ou seulement quelques lignes. Certains ont leurs propres opinions et ne pensent pas devoir lire. Certes, ce n’est pas cet article qui apportera l’unité en soi, mais espérons que nous pourrons nous encourager les uns les autres à ne pas nous diviser entre nous-mêmes.

Tendances

Il fut un temps où une union se forgeait dans la communauté autour d’une équipe de foot, la fameuse Muslim Scouts. Sinon, nous avions aussi vu une certaine unité derrière une formation ou alliance politique. Souvent, nous avions fait bloc contre le pouvoir malgré les conséquences que cela impliquait autour de tant de questions. Le soutien unanime à des causes comme celle de la Palestine démontre également une communauté qui peut s’unir.

Cependant, depuis peu, il y a une atmosphère de division malsaine qui se propage particulièrement sur les réseaux sociaux. Il s’agit de la division entre certaines tendances religieuses à l’intérieur de l’islam, plus précisément entre ceux qui se proclament défenseurs de celles-ci. Pire, au sein d’un même courant ou mouvance, il y a des frères qui s’entredéchirent publiquement à coup de « posts » et autres commentaires sur internet.

Pourtant, ne sommes-nous pas des musulmans ? Au moment d’accepter l’islam, le frère Zuberr devait-il témoigner une autre attestation que la « shahada » ? Pendant le Hadj ou de la prière funéraire, refusons-nous de demander la Grâce de Dieu pour quelqu’un, car il allait à une mosquée différente, si jamais nous pouvons savoir s’il fréquentait bien tel ou tel lieu de culte ?

Ne sommes-nous pas de ceux qui sont attachés à la Sounna, l’exemple prophétique, et à l’ensemble de la communauté, littéralement « Ahl Sounna wal Jammat »  ? Ne sommes-nous pas, par définition même en tant que musulmans, les gens qui croient en l’unicité absolue de Dieu, « Ahl al Tawhid » ? Ne sommes-nous pas de ceux qui vivent et transmettent les enseignements de l’islam, chacun selon sa capacité, faisant ainsi du « tabligh » ? Et ne suivons-nous pas les pieux prédécesseurs, les générations exemplaires, les « salaaf » ? N’existe-t-il pas une dimension spirituelle obligatoire à la pratique de la foi musulmane, pas d’islam donc sans « tasawwuf » ?

Finalement, si nous considérons le droit et la jurisprudence, les différentes tendances ne s’adhérent-elles pas presque toutes à la même référence ? Et même lorsque divergence existe, les savants n’ont-ils pas établi que celle-ci ne doit pas mener à la division  ?

Internet

Sans l’internet, y aurait-il eu davantage d’unité entre les divers groupes parmi les musulmans, particulièrement dans le contexte actuel chez nous ici  ? Sans doute, ces « savants  » qui se disputent entre eux auront eu alors moins de visibilité, ou d’audience, et auraient eu bien moins d’impact. Cependant, il est évident qu’il ne faut pas assimiler ces quelques protagonistes qui alimentent la polémique à l’ensemble de la communauté, même pas à ceux qu’ils clament représenter. Ils provoquent des controverses souvent inutiles, mais sauf pour ceux qui les suivent aveuglément, ils peinent des fois à convaincre. Autrement, ils ne font que conforter les gens dans leurs opinions différentes, arrivant difficilement à faire quiconque changer de conviction, voire changer de camp.

Cela n’empêche que leurs messages sont « viewed » par des milliers de gens qui surfent, scrollent et swipent sur l’internet, laissant souvent chez ces derniers une impression de division. En une dizaine de secondes en moyenne que durent de tels « reels », « posts » ou vidéos, personne ne peut prétendre s’éduquer, ni avoir le temps pour se former un jugement réfléchi. Par contre, cette exposition est suffisante pour que les internautes, notamment les jeunes et moins jeunes sans éducation en la matière, se laissent aller émotivement en réagissant presto-illico, comme à travers un commentaire-éclair plus ou moins instinctif, impulsif trop souvent. La division passe du virtuel au réel, s’inscrivant comme une empreinte dans la psychologie collective de ceux qui sont sur les réseaux sociaux et sur les messageries en ligne. Le mal est vite fait.

Education

Les torts sont partagés entre les quelques « savants  » qui sèment la zizanie et ceux qui consomment les messages toxiques sur leurs portables sans faire preuve d’esprit critique. Le plus grave est qu’ils finissent fréquemment non seulement comme accros aux réseaux sociaux, mais ils souffrent finalement de ce que qui est connu maintenant comme « cyber empathy deficit ». En d’autres termes, ils deviennent des vecteurs de division, pour ne pas dire des agents qui peuvent propager la désinformation, la calomnie, la haine et même la violence dans des cas extrêmes.

Comment sommes-nous arrivés là ? Pourtant le premier mot descendu dans le Coran est un ordre essentiel que nous ne pouvons ignorer, un commandement clair de Dieu : « IQRA ». Notre éducation laisse à désirer, que ce soit académique, civique, religieuse et particulièrement spirituelle. Pour le musulman, c’est inacceptable. Le fléau du « téléphone portable », car c’est de cela qu’il s’agit, ne fait qu’accentuer notre éducation dans le mauvais sens lorsque nous devenons des objets de consommation numérique. Nos esprits, nos cœurs et nos âmes sont en danger, car nous faisons tout ce qui est contraire à l’impératif qui nous est imposé : « IQRA ».

Cette semaine les autorités viennent de l’avant avec un contrôle strict de l’usage du téléphone portable en milieu scolaire. Dans beaucoup de pays, l’interdiction aux enfants d’accéder aux réseaux sociaux ou par exemple à certaines plateformes digitales, est déjà en vigueur. Nous ferons un pas gigantesque vers une société meilleure, y compris en réduisant les divisions dans notre communauté, en adoptant une façon d’être consciencieuse lorsque nous sommes en ligne. Cela s’applique aux enfants, mais également aux adultes et aussi aux savants. L’interface moderne mais complexe des outils de communication et d’information exige que ces derniers ne peuvent s’adresser à une audience en ligne comme ils le font de la chaire d’une mosquée ou dans une classe devant leurs élèves. Ceux à qui ils s’adressent ne sont plus les mêmes et sont actifs, hors de presque tout contrôle.

Ethique

Avec la nécessité absolue de se comporter en ligne de la meilleure des manières, il faudra également promouvoir une éthique face aux désaccords qui seront sans doute inévitables. Autant faut-il s’attacher à la corde de Dieu, compris comme le Coran et la Sounna, autant faut-il aussi ne pas se diviser sur des questions d’opinion ou de personnes, pour ne pas dire de pur égo. Si les divergences font surface, et il en aura, il faut revenir aux sources primaires que sont ces derniers références. L’épreuve de notre unité se déroule sur l’internet davantage qu’ailleurs. Là aussi nous devons tous apprendre à nous changer nous-mêmes d’abord, positivement. Dieu ne changera pas notre sort tant que nous ne fassions pas en nous-mêmes un travail de conscience et de transformation interne.

Pour conclure, une pensée spéciale dans nos prières pour les sœurs et frères comme Bhai Zuberr qui ont embrassé l’islam un jour et, sans doute, ont dû faire face à tant d’obstacles ici-bas. De la part, parfois, de ceux qui sont nés dans des familles musulmanes et qui ont eu la religion sur un plateau, comme cela se dit chez nous. La facilité est aussi une épreuve et elle mène parfois au poison de la division. Dieu merci, ceux qui sont « revenus » à la foi originelle n’ont pas pris comme exemple et ne se sont pas désespérés par certaines attitudes et autres actes de la part de ceux qui se disent « musulmans de naissance » !

Par PROF. KHALIL ELAHEE

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