Thursday , 2 July 2026
Ketan Agarwal tué par sa future épouse.

Delhi au passé présent – Chronique d’un envoyé spécial : le prix d’une vie en Inde

Depuis New Delhi, mes précédentes chroniques racontaient une Inde en mouvement, une puissance courtisée par les grandes capitales. Mais les actualités récentes invitent à une réflexion parallèle : celle de la valeur de la vie humaine lorsque l’amour, l’argent et le pouvoir sont en jeu.

L’affaire qui monopolise les chaînes d’information indiennes en ce moment semble sortie d’un scénario de cinéma. Mais ce drame ne raconte pas seulement un crime. Il éclaire certaines tensions de l’Inde contemporaine : le poids de l’argent, les ambitions familiales et la difficulté, parfois, de choisir sa propre vie.

L’histoire est celle de Ketan Agarwal. Cet homme d’affaires de 26 ans, originaire de Pune, devait bientôt se marier. Les familles avaient vu les choses en grand, réservant un palais historique à Jaipur, la « ville rose » d’anciens maharajas du Rajasthan. Les célébrations prévues devaient coûter près de 90 millions de roupies mauriciennes.

Le 15 juin, le corps de Ketan Agarwal est retrouvé au pied d’une falaise du fort de Lohagad, dans l’État du Maharashtra. Sa fiancée affirme d’abord qu’il s’agit d’un accident survenu alors qu’ils prenaient des photographies. Mais les enquêteurs écartent rapidement cette version. Selon la police, Siya Goyal, engagée dans une autre relation, aurait préparé le meurtre avec son amant présumé, Chetan Chaudhary, avant de pousser Ketan Agarwal dans le vide.

Dans ses colonnes, le Times of India rapporte que la jeune femme aurait confié aux enquêteurs n’avoir jamais été prête à ce mariage et avoir subi d’importantes pressions familiales. Un drame qui résonne dans un pays où les mariages arrangés demeurent largement répandus, tandis qu’une jeunesse plus autonome aspire à choisir elle-même son destin.

Dans un autre registre, et à des centaines de kilomètres de Pune, un meurtre sur fond de rivalités politiques, d’intérêts économiques et de criminalité organisée illustre une autre facette de la même question  : que vaut une vie lorsqu’elle se trouve sur le chemin du pouvoir et de l’argent ?

Un guet-apens politique digne d’un film noir

Cela se passe dans l’État du Chhattisgarh. Bharat Singh, un responsable politique local affilié au BJP, le parti du Premier ministre Narendra Modi, est tombé dans un guet-apens minutieusement préparé. Alors qu’il circulait en SUV avec deux proches, un camion-benne lui a barré la route. Le véhicule s’est retrouvé immobilisé, sans possibilité de fuite. Selon les enquêteurs, une trentaine d’hommes ont alors encerclé le 4×4, brisé les vitres, aspergé les occupants d’essence et mis le feu au véhicule. Bharat Singh et ses deux accompagnateurs ont péri dans l’incendie.

Derrière cette exécution se profile la « mafia du sable », ces réseaux criminels qui prospèrent grâce à l’extraction illégale des sédiments des rivières. Une activité peu connue hors d’Inde, mais devenue extrêmement lucrative dans un pays où la demande en béton explose au rythme de l’urbanisation. La vie est chère, la vie n’a pas de prix. Pourtant, du grand banditisme à la petite corruption, le drame frappe aussi brutalement. La corruption se manifeste souvent sous une forme plus banale : un document signé sans vérification, un contrôle jamais effectué, une exception accordée contre un pot-de-vin. Personne ne pense alors mettre des vies en danger. Pourtant, c’est exactement ce qui finit par arriver.

Le 3 juin dernier, dans le quartier de Malviya Nagar à New Delhi, l’un des principaux pôles médicaux de la capitale, des patients venus de tout le pays et de l’étranger séjournaient dans un hôtel situé à proximité immédiate d’un grand hôpital privé. Lorsque l’incendie s’est déclaré, les flammes et les fumées ont rapidement envahi le bâtiment. Plusieurs occupants se sont retrouvés piégés derrière des fenêtres condamnées et des couloirs transformés en impasses.

Vingt-et-une personnes ont perdu la vie, dont de nombreux patients étrangers venus chercher en Inde des soins qu’ils ne pouvaient obtenir chez eux. L’enquête a révélé une longue chaîne de manquements. L’établissement disposait d’une autorisation pour seulement 6 chambres mais en exploitait 25.

Des espaces avaient été aménagés sans permis, certaines pièces avaient été créées dans le sous-sol et les normes élémentaires de sécurité incendie n’étaient pas respectées.

Les grands drames de la « petite corruption »

L’histoire s’est répétée à Lucknow, dans le nord du pays, où un autre incendie a révélé les mêmes failles. Quinze personnes ont péri dans un bâtiment accueillant notamment un centre de formation et un studio d’animation fréquentés par de jeunes étudiants. Là encore, les secours ont découvert un immeuble transformé au fil des années sans véritables issues de secours. Plusieurs victimes ont tenté d’échapper aux fumées en sautant par les fenêtres.

Dans un éditorial consacré à ce type de tragédies récurrentes, le Hindustan Times observait que « les règles existent, mais leur application reste le maillon faible ». Une formule qui résume à elle seule une partie du problème indien : moins l’absence de loi que leur contournement quotidien.

Toute cette question a pris une envergure nationale avec la crise qui secoue le concours national d’entrée en médecine, le NEET-UG (National Eligibility cum Entrance Test). C’est le grand concours unique, ultra-sélectif et obligatoire pour entrer en école de médecine. Pas moins de 2,4 millions de candidats s’y inscrivent chaque année pour seulement environ 110 000 places disponibles toutes universités confondues, publiques et privées.

Après des fuites massives de questionnaires et des fraudes à grande échelle, des millions de candidats ont vu leurs efforts remis en cause par le renvoi des examens. Pour beaucoup de familles, cet examen représente des années de sacrifices financiers et personnels.

Série de suicides chez les étudiants

Selon une enquête de l’Indian Express, au moins 12 candidats concernés se sont donné la mort en seulement 37 jours après le report de ces épreuves. Le même journal résume le malaise en décrivant « une génération prise entre des attentes immenses et une incertitude permanente ».

Au bout de la chaîne, il n’y a ni meurtrier, ni incendiaire, ni mafia. Seulement une pression devenue insupportable pour certains. Tous ces drames racontent des histoires différentes : un amour contrarié, la violence politique, la corruption administrative ou l’obsession de la réussite. Ils posent la même question  : quelle est la valeur de la vie, ici  ?

Le contraste est frappant dans un pays qualifié parfois « d’hôpital du monde », où des milliers de patients venus d’Asie, d’Afrique, et de Maurice bien entendu, viennent se faire soigner dans ses hôpitaux de pointe, hautement efficaces et financièrement plus accessibles.

Abdoollah EARALLY
(NEW DELHI)

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