vendredi , 18 septembre 2020
Raouf Bundhun

Raouf Bundhun : «L’apport des musulmans a été déterminant pour avoir l’Indépendance»

L’ancien vice-président de la République, Raouf Bundhun, est catégorique : le vote des musulmans a été décisif lors des élections générales de 1967 pour que Maurice accède à l’Indépendance un an plus tard. Ce « camiste pur-sang » retrace un fragment de notre histoire qui au fil du temps, a été jeté aux oubliettes…

Les célébrations de nos 50 ans d’indépendance doivent raviver bien des souvenirs dans votre mémoire. N’est-ce pas ?
En effet ! Je me souviens de cela encore très bien. Je ne suis plus aussi jeune mais j’ai encore une bonne mémoire. L’élection de l’Indépendance était une lutte très serrée. D’un côté, il y a avait le Parti de l’Indépendance qui était une alliance du Parti travailliste (PTr) de Sir Seewoosagur Ramgoolam, du Comité d’Action musulman (CAM) de Sir Abdul Razack Mohamed et de l’Independent Forward Block (IFB) de Sookdeo Bissoondoyal. De l’autre côté, il y avait le Parti mauricien social démocrate (PMSD) de Sir Gaëtan Duval et de Jules Koenig qui prônait l’adhésion au sein du Royaume-Uni. J’étais alors très jeune et j’avais mis sur pied l’aile jeune du CAM aux côtés de Cassam Uteem qui en était le secrétaire-général. Le pays était divisé !

Pourquoi nombre de Mauriciens étaient réticents à l’idée que le pays accède à l’indépendance ?
Il y avait eu une vaste campagne du PMSD pour faire croire aux gens que l’Indépendance n’apporterait rien de bon au pays. Je me souviens qu’il y avait des affiches avec des photos de squelettes pour démontrer que les Mauriciens allaient mourir de faim après l’Indépendance. C’était une campagne terrible et les initiateurs avaient le soutien indéfectible d’une bonne partie du secteur privé. On faisait aussi croire qu’après l’Indépendance, c’est l’Inde qui allait diriger le pays et que tous les Mauriciens devraient porter le dhoti, voire le langouti, et suivre les coutumes hindoues. On disait qu’on allait détruire la statue de la Reine de la Paix et qu’à sa place, on allait ériger celle de Mahatma Gandhi. C’était une campagne mensongère et infecte. Mais malheureusement, beaucoup y avaient cru. Environ 60,000 Mauriciens, principalement l’élite catholique, ont quitté le pays pour émigrer en Australie, en France ou au Canada durant cette période.

« Le PMSD faisait croire aux gens que l’indépendance n’apporterait rien de bon au pays »

Pourquoi le CAM et ses alliés croyaient fermement eux en l’Indépendance du pays ?
Nous croyions dans la liberté. À cette époque, plusieurs pays du continent africain luttaient pour avoir leur indépendance. Ceux qui étaient contre l’Indépendance voulaient que notre pays adhère au Royaume-Uni. Or, nous, nous voulions libérer l’île Maurice du joug colonial. Cela revenait aux Mauriciens de décider de ce qu’ils voulaient faire et non aux Britanniques. Sir Abdul Razack Mohamed avait, lors de la conférence de Londres en 1965, fait ressortir que si le pays accédait à l’Indépendance, les droits des minorités devaient être respectés.

Quel a été l’apport du CAM à l’accession du pays à l’Indépendance ?
La contribution du CAM a été essentielle pour l’élection de l’Indépendance en 1967. D’ailleurs, Sir Seewoosagur Ramgoolam a tout le temps reconnu cela. Le CAM menait une campagne à travers le pays pour faire comprendre aux musulmans l’importance de l’indépendance du pays. Nous leur avions expliqué ce qu’est l’indépendance et comment le pays allait en sortir gagnant. Je me souviens que le soir, les membres du parti sillonnaient le pays et faisaient des causeries dans des mosquées pour donner des explications aux mussalis sur le progrès que nous pouvions accomplir et tout le bien qu’apporterait ce changement. Nous étions allés dans les villages afin de toucher un plus grand nombre de personnes. Cette campagne avait débuté juste après la tenue de la conférence de Londres. Mais il faut aussi dire que le Parti mauricien de Gaëtan Duval menait également une campagne intensive auprès de la population.

« Sir Abdul avait fait ressortir que si le pays accédait à l’indépendance les droits des minorités devaient être respectés »

44% des Mauriciens avaient voté contre l’Indépendance, soit contre la liberté. Qu’est-ce qui avait fait pencher la balance ?
Comme je vous l’ai dit, les élections générales de 1967 étaient très serrées. Il fallait impérativement les remporter afin que le pays accède à l’Indépendance. Étonnamment, ce ne sont que quelques circonscriptions qui ont fait pencher la balance en notre faveur. Le PMSD était favori dans les quatre circonscriptions (Nos. 1, 2, 3 et 4) de Port-Louis. Or personne ne s’attendait à ce que je sois élu dans la circonscription No. 4. Mes deux colistiers étaient Raymond Rault et Mohabeer Foogooa de l’IFB. Donc, pour vous dire, c’est le vote des musulmans au No. 4, principalement dans la région de Camp Yoloff et de St François-Xavier qui a fait la différence. Puis, au No. 15 (La Caverne/Phoenix), les musulmans avaient également voté en faveur de l’Indépendance tout comme ceux de la circonscription No. 16 à Vacoas. L’apport des musulmans a été déterminant pour avoir l’Indépendance.

C’est une partie de l’histoire qui semble avoir sombré dans l’oubli…
La contribution du CAM et des musulmans a été déterminante pour que le pays puisse accéder à l’Indépendance. Nous ne pouvons le nier. Mais durant les réunions qui ont suivi après les élections, ils étaient tous unanimes à reconnaître que sans le CAM, Maurice n’aurait peut-être pas eu son Indépendance.

« Les musulmans ont contribué à l’industrialisation du pays »

Quelle a été votre contribution au sein du parti ?
J’étais encore très jeune à l’époque et j’habitais à la rue Wellington, à Port-Louis. Je me souviens que durant la période électorale, je prenais la voiture de mon père et j’allais rencontrer les gens dans les régions de la capitale. J’étais accompagné de quelques agents et nous expliquions aux gens l’importance de l’Indépendance du pays. Aussi, après la salaat-ul-maghrib, Sir Abdul Razack Mohamed, en compagnie d’autres membres du parti, allaient dans les mosquées pour rencontrer les musulmans. Je rencontrais Sir Abdul dans son bureau régulièrement pour discuter des articles de presse qu’on publiait dans le journal STAR, alors dirigé par Swaley Mohabeer. J’assurais la liaison entre le journal et le parti.

Après l’Indépendance, comment le mode de vie des musulmans a évolué ?
Les musulmans ont su apporter leur contribution au pays dans plusieurs domaines que ce soit dans le commerce, dans l’économie ou autres. Des commerces gérés par des musulmans ont commencé à voir le jour un peu partout dans l’île et principalement à Port-Louis. Nous avons aussi vu la contribution des musulmans dans l’industrialisation du pays comme l’émergence du Groupe Currimjee, entre autres. Sur le plan professionnel, la communauté a produit plusieurs grands professionnels dans différents domaines. En ce qui concerne la pratique de la religion, le pays compte à ce jour plus de 200 mosquées. Pour vous dire que les musulmans mènent, aujourd’hui, une vie décente.

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