Friday , 18 September 2026

Incursions juives à Al-Haram al-Sharif : pourquoi Al-Aqsa est-elle de plus en plus convoitée ?

Pourquoi des colons, des militants religieux juifs et des responsables israéliens multiplient-ils les incursions sur l’Esplanade des Mosquées (Al-Haram Al-Sharif) à Al-Quds (Jérusalem) ? Derrière les prières, les rituels et les provocations, certains mouvements poursuivent un objectif qui dépasse largement la question de l’accès au site…Éclairage.

Depuis des années, les incursions de colons israéliens dans l’enceinte d’Al-Aqsa sont devenues une image récurrente de l’actualité de Jérusalem. Des groupes pénètrent dans le complexe sous protection policière, certains prient discrètement, d’autres accomplissent des gestes rituels ouvertement. Des responsables politiques israéliens participent eux-mêmes à ces visites. Que veulent réellement ceux qui cherchent à imposer une présence religieuse juive permanente sur le troisième lieu saint de l’Islam ?

La question est d’autant plus sensible que certains des acteurs les plus actifs ne cachent plus leurs ambitions. Le 31 août dernier, le ministre sioniste de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, s’est rendu à Al-Aqsa accompagné de rabbins, de colons et de forces de sécurité. Il y a prié et a appelé à la modification de la réalité existante sur le site. Il a également évoqué la construction d’un temple juif.

Ce geste n’est pas isolé. Ben-Gvir s’était déjà rendu à de nombreuses reprises sur le site et avait publiquement salué les Juifs qui y priaient, alors que les arrangements en vigueur réservent la prière aux musulmans.

Violation du statu quo

Pendant des décennies, une distinction relativement claire existait à Al-Aqsa : les non-musulmans pouvaient visiter le complexe, mais la prière juive n’y était pas autorisée. Cette séparation constituait l’un des éléments essentiels du dispositif religieux et politique établi après 1967 (statu quo).

Or, cette frontière est progressivement devenue plus floue. Des prières individuelles ont commencé à apparaître. Puis des groupes ont accompli des gestes rituels. Des chants et des prosternations ont été observés. La police israélienne a parfois fermé les yeux sur ces pratiques, tandis que les groupes musulmans dénonçaient une modification progressive de la réalité sur le terrain.

Le tournant est intervenu en août 2026. Selon Middle East Eye, les autorités israéliennes ont formellement permis pour la première fois la prière juive à l’intérieur du complexe d’Al-Aqsa. Pour rappel, le troisième lieu saint de l’Islam est administré religieusement par le Waqf islamique au nom de la Jordanie.

Le mouvement du Temple

Pour comprendre la mobilisation de certains groupes, il faut revenir à la conception religieuse du site.
Le site d’Al-Aqsa est appelé par les musulmans Al-Haram Al-Sharif, le Noble Sanctuaire. Dans la tradition juive, le même espace est désigné comme le Mont du Temple, considéré comme l’emplacement des deux anciens Temples de Jérusalem.

Et c’est ici qu’entre en scène le mouvement du Temple. Ses militants souhaitent préparer les conditions religieuses et matérielles permettant la restauration du culte du Temple. Certaines organisations, comme le Temple Institute, fabriquent déjà des objets destinés au futur culte, reconstituent des vêtements sacerdotaux et étudient les modalités des sacrifices.

Mais tous les Juifs ne considèrent évidemment pas qu’il faille reconstruire un Temple à cet endroit. Certains courants religieux interdisent même aux Juifs de pénétrer sur certaines parties du site en raison de questions de pureté rituelle.

Le « Troisième Temple », c’est quoi ?

Dans la tradition biblique juive, le premier Temple aurait été construit par le roi Salomon (Sulaiman as) avant d’être détruit par les Babyloniens. Le Second Temple, reconstruit par la suite, fut agrandi sous Hérode avant sa destruction par les Romains en 70 de notre ère.

Certains courants religieux juifs espèrent la restauration future du Temple – le Troisième Temple. Le mouvement du Temple, particulièrement actif dans les milieux religieux-nationalistes israéliens, cherche à préparer cette éventualité sur les plans religieux, symbolique et matériel.

Ses activités sont devenues un élément incontournable pour comprendre certaines des tensions actuelles autour d’Al-Aqsa.

La mystérieuse vache rousse (Red Heifer)

Pourquoi une vache serait-elle liée à Al-Aqsa ? La réponse se trouve dans la tradition biblique relative à la vache rousse, ou red heifer en anglais. Selon certaines interprétations de la loi religieuse juive, ses cendres entrent dans un rituel de purification permettant de retrouver la pureté nécessaire à certaines pratiques liées au sanctuaire.

Pour les militants qui souhaitent bâtir le Troisième Temple, cette question est donc loin d’être secondaire.
Depuis plusieurs années, des groupes ont recherché des bovins répondant aux critères religieux très stricts associés à la vache rousse. Des animaux élevés au Texas, États-Unis, ont ainsi été transférés en Israël dans le cadre de cette démarche. Le sujet a suscité une attention internationale précisément parce que certains militants considèrent la purification rituelle comme une étape vers la restauration du culte du Temple.

Le rituel de la vache rousse répond à des conditions extrêmement strictes :

  • L’animal doit être entièrement roux, sans même quelques poils d’une autre couleur.
  • Il ne doit jamais avoir été utilisé pour le travail.
  • Il doit être abattu selon un rituel précis.
  • Ses cendres sont mélangées à de l’eau et utilisées dans des rites de purification.

Selon la tradition juive, neuf vaches rousses auraient été utilisées au cours de l’histoire ancienne, la dernière à l’époque du Second Temple. Certaines interprétations affirment que la dixième vache rousse sera préparée à l’ère du Messie.

Un projet religieux de plus en plus structuré

L’autre évolution est encore plus significative. En avril 2026, des tentatives répétées visant à introduire des animaux destinés à des sacrifices liés à Pessa’h (Pâque juive) dans le complexe d’Al-Aqsa ont été rapportées. Selon Al Jazeera, sept tentatives avaient été recensées, un niveau présenté comme inédit depuis 1967.

Le sacrifice constitue un élément central du culte du Temple tel qu’il est décrit dans les textes anciens.
L’enjeu est donc de savoir si certaines actions observées aujourd’hui doivent être considérées comme de simples provocations individuelles ou comme les manifestations visibles d’un projet religieux plus structuré.

C’est précisément là que les incursions prennent leur véritable signification. Visiter le site est une chose. Y prier en est une autre. Y accomplir un rite en est une autre encore. La progression de ces pratiques mérite donc d’être observée dans son ensemble.

Incursions à Al-Aqsa : qui sont les acteurs ?

1. Les colons et militants du Temple

Certains souhaitent la liberté de prière juive et, pour les plus radicaux, la restauration du culte du Temple.

2. Le mouvement du Temple

Réseau d’organisations qui travaillent à préparer matériellement et religieusement une éventuelle restauration du Temple.

3. Les rabbins et activistes religieux

Certains jouent un rôle dans les préparatifs rituels, notamment autour des sacrifices et de la vache rousse.

4. Itamar Ben-Gvir

Ministre israélien de la Sécurité nationale, figure de l’extrême droite religieuse et l’un des responsables politiques les plus visibles dans les visites à Al-Aqsa.

5. La police israélienne

Elle contrôle les accès au complexe et assure la protection des groupes juifs qui y pénètrent.

Soutien des chrétiens évangéliques

Le mouvement qui milite en faveur de la reconstruction du Troisième Temple ne se limite pas à Israël. Aux États-Unis, certains groupes chrétiens évangéliques apportent un soutien important à ce projet.

De nombreux évangéliques estiment que les prophéties bibliques annoncent la construction future d’un temple à Jérusalem avant la seconde venue de Jésus. Selon eux, la reconstruction du Temple s’inscrit dans une succession d’événements devant conduire à la fin des temps.

Bien que les interprétations juives et évangéliques diffèrent — notamment en ce qui concerne l’identité du Messie — les deux groupes soutiennent un même objectif concret : la reconstruction du Temple.

Certains militants reconnaissent ouvertement cette alliance pour le moins singulière. Leur raisonnement est simple : ils mèneront ensemble ce projet et « découvriront plus tard » si l’arrivée du Messie correspond à sa première venue ou à sa seconde venue.

Ben-Gvir, le politique et le religieux

La présence du fasciste Itamar Ben-Gvir donne à cette évolution une dimension supplémentaire. Le ministre n’est pas un militant anonyme. Il est chargé de la Sécurité nationale et exerce une autorité politique sur la police israélienne.

Or, il est lui-même un partisan déclaré d’une modification de la réalité sur le site Al-Haram Al-Sharif.
Lors de sa visite du 31 août, il a prié à Al-Aqsa en présence de rabbins et de colons et a déclaré que la réalité sur le site était progressivement en train de changer.

Le paradoxe est saisissant : la force chargée de contrôler l’accès au lieu saint de l’Islam protège désormais des responsables et des groupes qui cherchent précisément à modifier les règles religieuses qui y sont appliquées.

C’est pourquoi la question de la police ne peut être dissociée de celle des incursions. Les images montrent régulièrement des groupes de colons entrant dans le complexe sous escorte policière, tandis que les Palestiniens font face à des contrôles, des restrictions d’accès, des arrestations et, à certaines périodes, à des fermetures.

La police n’est donc pas seulement présente comme force de sécurité. Elle est devenue, aux yeux des critiques du gouvernement israélien, l’un des instruments permettant de créer une nouvelle réalité sur le terrain.

Quelques chiffres (Août 2026)

5 209
Israéliens/colons ont pénétré dans le complexe d’Al-Aqsa au cours du mois d’août 2026, selon les données du gouvernorat de Jérusalem.

114
Palestiniens ont été détenus au cours du même mois, selon le bilan cité par Anadolu.

83
Palestiniens ont été blessés dans les différents incidents enregistrés à Jérusalem en août.

2
Palestiniens ont été tués durant le mois d’août au Haram Al-Sharif, selon le même bilan.

44
attaques attribuées à des colons ont été recensées dans Jérusalem occupée en août.

40
opérations de démolition ou de nivellement de terrains palestiniens ont également été recensées durant le mois.

À retenir :

Les chiffres ne concernent pas uniquement les entrées à Al-Aqsa. Ils donnent une image plus large de la pression exercée sur les Palestiniens à Al-Quds : incursions, détentions, violences, démolitions et restrictions se déroulent parallèlement.

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