lundi , 26 octobre 2020
Mohammad Issack Santally

Prof. Mohammad Issack Santally : «Pouvoir choisir un cours et une carrière est un privilège sacré de l’étudiant»

Pro Vice-Chancellor (Planning & Resources) à l’université de Maurice, le professeur Mohammad IssackSantally, revient dans l’entretien qu’il nous a accordé cette semaine sur le concept de l’élitisme. Il estime aussi que les jeunes à Maurice ont le privilège de pouvoir choisir un cours et une carrière..

La proclamation des lauréats suscite depuis tout le temps un grand engouement. Est-ce correct de dire que notre approche du système éducatif est toujours axée sur l’élitisme ?
Personnellement je n’aime pas trop le mot « élitisme ». On confond le concept de compétition et celui de l’élitisme. Notre système est compétitif, mais celui qui gagne la course du primaire (à l’époque du ranking) n’était pas nécessairement celui qui gagnait la course du secondaire, ou celui qui décrochait une bourse pour Oxford, ou finalement celui qui devient un professionnel reconnu ou un CEO. Donc, c’est qui l’élite et c’est pour quand ? Ce qui est important dans la vie, c’est qu’on passe les étapes et les milestones sur notre trajet pour atteindre nos objectifs. Chacun doit avoir ses ambitions et doit pouvoir se donner les moyens de les réaliser. Si nous sommes dans une logique d’amélioration continue, je ne vois pas pourquoi un étudiant moyen en grade VI ne peut être considéré comme faisant partie de l’élite de notre société dans 20 ou 25 ans.

Expliquez-vous.
Il faut se rendre compte, que bien qu’on bénéficie de l’éducation gratuite à Maurice, on a toujours besoin de moyens financiers additionnels pour assurer une bonne éducation de l’enfant. Il y a tout un fossé entre les moyens dont dispose ceux qui sont au bas de l’échelle sociale et ceux qui sont plus aisés. Et c’est souvent là, toute la différence. C’est aussi un fait qu’on a des exceptions dans chaque cas de figure. Toutefois, il faut aussi saluer la démarche des autorités d’octroyer des bourses d’études sur des critères sociaux. C’est très positif et un signal fort qui démontre qu’on fait des efforts pour plus de justice sociale. C’est aussi un exemple intéressant comment on peut arriver à amener un certain équilibre dans un système qui est ainsi compétitif mais qui récompense et reconnaît aussi l’effort des enfants sur d’autres critères.

Finalement, je pense que proclamer les lauréats (ceux qui brillent aux examens du HSC) n’est pas mauvais en soi sauf que le point litigieux c’est dans la forme de récompense que beaucoup décrient maintenant, comme étant dépassés et pas nécessairement au bénéfice de l’État mauricien. Ce sont là, deux choses différentes. Il faut une réflexion plus profonde à ce sujet.

Le système éducatif à Maurice connaît un changement depuis quelques années. Quel est votre avis sur les méthodes d’enseignement et d’apprentissage?
Le cursus change et l’environnement d’apprentissage doit aussi évoluer pour répondre aux besoins présents et futurs de la société. Le 9-year-schooling, par exemple, met l’emphase sur les « 21st century skills » pour assurer le développement holistique de l’enfant et de sa personnalité. Pour cela, la formation continue des enseignants est primordiale dans les nouvelles méthodes d’enseignement et la pédagogie centrée sur l’apprenant. Il faut encourager le travail en groupe des enfants dès leur plus jeune âge et leur faireréfléchiret échanger sur des vraies problématiques et défis auxquels on fait face. On est souvent critique à l’encontre de notre système d’éducation, qu’il ne prônait pas assez la pensée critique et l’ouverture d’esprit mais force est de constater qu’avec le 9-year-schooling, on bouge dans la bonne direction.Il faut aussi se rendre compte, que le processus de changement dans un système d’éducation n’est pas simple, et les résultats escomptés c’est souvent dans le moyen à long terme qu’on les voit.

Dans un monde dominé par le numérique, faut-il venir de l’avant avec de nouveaux moyens d’enseigner ?
Il est évident que dans l’ère du numérique nous ne pouvons plus continuer avec les mêmes méthodes. Mais il faut aussi être conscient qu’il ne faut pas qu’on se laisse « dicter » par les technologies. Il existe chez quelques personnes une sorte d’obsession à utiliser chaque outil informatique qui existe. La technologie finit par être obsolète à une vitesse grand V mais la pédagogie perdure dans le temps. La technologie doit être au service de nos objectifs pédagogiques et non pas le contraire.

On confond le concept de compétition et celui de l’élitisme»

Est-ce le cas ?
Il faut faire une distinction entre la digitalisation des ressources, les nouveaux moyens de communicationet la mise en place de nouveaux outils informatiques à vocation pédagogique. La digitalisation des ressources apporte des améliorations certes mais c’est plus dans la distribution, car il s’agit souvent d’une version numérique d’un document imprimé. On peut aussi aller un cran au-dessus, en ajoutant de l’interactivité de base dans ces ressources telles que les fonctions de « drag & drop », des questions à choix multiples, et des animations. Cependant, ces types d’approche, malgré leurs pertinences, n’aboutissent pas nécessairement à une transformation du processus d’apprentissage et ce n’est pas ce qu’on appelle le « 21st Century Learning ». De ce fait, les enfants continueront toujours à apprendre « par cœur » même avec la technologie.

Comment peut-on ainsi amener les étudiants à participer davantage dans le développement des compétences au lieu d’apprendre par cœur?
Il faut alors repenser la manière dont on intègre l’outil informatique et le numérique pour favoriser le développement des compétences nécessaires pour le développement holistique de l’enfant. Par exemple, on a vu récemment des ateliers de « coding » ou le « design thinking » et modélisation 3D destinés aux enfants. C’est davantage vers ce type d’activités pédagogiques (mais pas que !) qu’on doit se tourner pour que nos jeunes soient mieux préparés pour relever les défis du futur. Il faut qu’ils aient l’occasion d’appliquer leurs connaissances dans des contextes réels et c’est là où les connaissances deviennent des compétences.

Par exemple ?
Simplement, utiliser un moteur de recherche tel que Google dans le contexte d’un projet, et pouvoir faire un tri des retours et choisir le site qu’il va consulter en pouvant expliquer le pourquoi, ça c’est une compétence que l’enfant développe.Cependant, il faut aussi revoir les méthodes d’évaluation de l’apprenant qui sont souvent trop centrées sur leur capacité de mémoriser, de retenir et de reproduire l’information. Je suis cependant satisfait qu’il y ait déjà une certaine prise de conscience à tous les niveaux, de l’importance de prendre ses distances des méthodes dépassées d’évaluation des apprenants.

Sinon, le « mismatch » demeure un véritable problème à Maurice. Quelle en est la cause ?
Le « mismatch » est un problème global. Il y a deux types de « mismatch » dont on fait souvent référence à Maurice : le premier est lié à un manque de personnes qualifiées et compétentes dans des domaines précis, et le second est le fait que les formations proposées dans une filière spécifique ne préparent pas assez les étudiants pour une insertion immédiate dans des entreprises. Il y a certes des vérités et un problème réel dans certains cas de figure. Les universités ont souvent tendance à se concentrer sur l’aspect académique des filières et se focalisent sur une formation théorique très solide. De l’autre côté, les entreprises ont besoin des gradués « ready-to-go ». Donc, il faut trouver le juste milieusans se laisser emporter par une érosion des valeurs fondamentales qui représentent l’identité d’une institution académique indépendante. Je dis souvent que l’université forme des gens pour la vie, et pas que pour la durée de vie d’une entreprise privé. Cependant, dans notre rôle d’universitaire on doit réfléchir en continu à comment s’adapter pour que nos étudiants puissent être en mesure de relever les défis futurs et leur assurer un « sustainable livelihood ».

Comment arriver à cela ?
Il faut plus d’ouverture et d’interactions entre les universités et l’industrie et c’est un « two-way traffic » qui doit être « win-win » pour toutes les parties concernées. Il y a lieu pour plus d’engagement et une démonstration d’intérêt du secteur privé pour soutenir et investir dans les activités de recherche, d’innovation et le développement du cursus universitaire.

Les exercices de « career guidance » organisés par les différentes universités ne produisent-ils pas les résultats escomptés ?
Vous savez les Universités n’organisent pas vraiment de « career guidance » mais plutôt des portes ouvertes où on guide l’étudiant en termes de leur choix et des possibilités. Ces journées portent ouvertes sont plus perçues comme des activités de marketing où l’objectif c’est d’attirer les étudiants vers les cours offerts et leur donner le maximum d’informations sur ces cours. Je ne pense pas aussi que c’est le rôle de l’université, éthiquement parlant, sinon on devrait offrir que les cours qui d’après nous déboucheraient sur un boulot après trois ans. Pouvoir choisir un cours et une carrière est un privilège sacré de l’étudiant selon moi. On peut toujours les guider mais il ne faut pas les influencer afin qu’il renonce à leur ambition.

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