En visite à Maurice grâce à l’initiative d’Arshad Joomun de M-Kids, le Dr Saeed Rahimi, représentant pour les pays africains d’Al-Mustafa International University de l’Iran, est un spécialiste des sciences politiques et des études coraniques. Directeur de l’Institut privé Al-Mustafa Madagascar, il partage dans cet entretien sa réflexion sur l’enseignement islamique, les défis du monde musulman et la nécessité de promouvoir un islam fondé sur le dialogue, le savoir et l’ouverture.
Votre parcours combine sciences politiques et études religieuses. Comment ces deux disciplines se complètent-elles selon vous ?
Titulaire d’un doctorat en Coran et en sciences politiques, je considère ces deux disciplines comme complémentaires. Les études coraniques offrent un cadre éthique et spirituel pour réfléchir à la justice, au pouvoir et à la société, tandis que les sciences politiques permettent d’analyser les structures du pouvoir et les transformations contemporaines. Leur articulation permet d’avoir une vision à la fois fondée sur des valeurs et attentive aux réalités concrètes.
Pourquoi avoir choisi de consacrer votre thèse de doctorat à « la théorie des élites dans le Saint Coran » ?
La théorie des élites, notamment chez des auteurs comme Pareto, constitue l’un des cadres majeurs des sciences politiques et sociales. Elle analyse la circulation des élites, les rapports entre les masses et les classes dirigeantes, ainsi que les conditions de la légitimité politique. Dans cette perspective, le renouvellement des élites est généralement interprété à travers des dynamiques de concurrence pour le pouvoir, souvent liées à l’affaiblissement ou à l’inefficacité des groupes dominants.
Cependant, dans la perspective coranique, la notion d’élite revêt une dimension différente, de nature théologique. Les élites ne sont pas uniquement le produit de mécanismes sociaux ou politiques, mais s’inscrivent dans un processus divin que l’on peut décrire en trois étapes : l’istifâ’ (la sélection ou l’élection), l’istisnâ’ (la formation et la préparation par Dieu), et enfin l’istikhlâf (la délégation d’une mission de guidance et de responsabilité sous forme de vice-gérance ou d’autorité).
Ainsi, dans la conception coranique, les élites ne sont pas seulement des acteurs issus de rapports de force sociaux, mais des porteurs d’une responsabilité spirituelle et éthique orientée vers la justice, la réforme et la guidance de la société. Le choix de ce sujet de thèse vise précisément à mettre en lumière cette différence fondamentale et à proposer une lecture coranique du concept d’élite en dialogue avec les théories classiques des sciences politiques.
Vous avez enseigné dans plusieurs pays comme le Pakistan, la Thaïlande, Madagascar, les Comores et la Tanzanie. Qu’avez-vous retenu de cette expérience multiculturelle ?
Cette expérience m’a permis de mieux comprendre la diversité culturelle et religieuse des sociétés. J’ai constaté que les concepts religieux et humains sont plus pertinents lorsqu’ils sont adaptés aux contextes culturels locaux. Malgré les différences, des valeurs communes comme la justice, l’éthique et la spiritualité restent universelles. J’ai aussi appris que l’enseignement est un échange : l’enseignant transmet un savoir, mais apprend également des autres cultures.
Quels sont les plus grands défis dans l’enseignement des sciences islamiques aujourd’hui ?
Le premier défi est l’écart entre les textes classiques et les préoccupations des nouvelles générations. Certains contenus pédagogiques peinent à répondre aux questionnements contemporains. Le deuxième défi concerne l’environnement numérique, où se mêlent sources fiables et contenus non spécialisés. Enfin, il est nécessaire de repenser les méthodes d’enseignement afin de dépasser la simple mémorisation et privilégier une approche plus analytique et adaptée au monde actuel.
L’éthique et la spiritualité restent universelles»
Comment adapter l’enseignement coranique à l’ère numérique et aux réseaux sociaux ?
Il ne s’agit pas de modifier les principes du Coran, mais d’adapter les méthodes de transmission. Le message doit être présenté dans un langage accessible aux jeunes générations, tout en préservant sa profondeur et son authenticité. Les outils numériques offrent également de nouvelles possibilités pour l’enseignement interactif et la diffusion du savoir. Dans le même temps, il devient essentiel de développer une culture critique afin de distinguer les sources fiables des contenus approximatifs.
Quel regard portez-vous sur les crises que traverse actuellement le monde musulman ?
À mon sens, l’une des principales crises et l’un des défis majeurs auxquels le monde musulman est confronté aujourd’hui réside dans la compréhension insuffisante et parfois superficielle des fondements authentiques de l’islam, ainsi que dans la manière de les articuler avec les transformations sociales contemporaines.
Dans de nombreux cas, un décalage s’est installé entre une lecture traditionnelle ou simplifiée des enseignements religieux et la complexité des réalités modernes. Or, l’islam, en tant que religion vivante et dynamique, possède une forte capacité d’adaptation aux évolutions historiques et sociales, et ne devrait pas être enfermé dans des lectures figées ou statiques.
De la même manière que le Coran est, dans la perspective religieuse, considéré comme un texte vivant et toujours présent dans l’existence humaine, la compréhension de l’islam doit elle aussi être dynamique, contextualisée et capable de dialoguer avec les changements du monde contemporain.
Dans ce cadre, une relecture réfléchie des modes de compréhension du religieux, appuyée sur des approches scientifiques et analytiques, peut contribuer de manière significative à la réduction de nombreuses crises intellectuelles et sociales du monde musulman.
Peut-on trouver dans le Coran des réponses aux défis modernes comme les conflits, les inégalités ou la perte de repères ?
Bien sûr ! Le Coran offre surtout des principes directeurs plutôt que des solutions techniques. Il met en avant des valeurs comme la justice, la dignité humaine, la responsabilité et la solidarité. Par exemple, le verset « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle… le plus noble auprès de Dieu est le plus pieux (49:13) »
rappelle l’égalité entre les êtres humains et rejette toute forme de discrimination. Ces principes peuvent servir de repères face aux défis contemporains, à condition d’être interprétés de manière rigoureuse et contextualisée.
Quelle est, selon vous, la plus grande mauvaise compréhension de l’islam dans le monde actuel ?
L’une des plus grandes incompréhensions consiste à réduire l’islam à des prescriptions apparentes ou à des lectures décontextualisées. L’islam est souvent perçu uniquement à travers des conflits ou des courants extrémistes, alors que ces interprétations ne reflètent pas sa tradition authentique. En réalité, l’islam constitue un système de pensée fondé sur des valeurs spirituelles, la justice et la dignité humaine. Il est donc nécessaire de promouvoir une lecture plus nuancée et globale.
Comment promouvoir un islam du dialogue et de la connaissance ?
Cela passe d’abord par la valorisation du savoir et d’une compréhension rationnelle des textes religieux. L’islam doit être présenté comme un discours ouvert au dialogue intellectuel et académique. Le dialogue interculturel est également essentiel afin d’encourager les échanges avec d’autres systèmes de pensée. Enfin, les institutions éducatives, les médias et l’espace numérique ont un rôle important à jouer dans la diffusion d’une image équilibrée, fondée sur le savoir et l’esprit critique.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes Mauriciens ?
Je souhaite encourager les jeunes Mauriciens à construire leur avenir sur le savoir, la conscience et le sens des responsabilités. Maurice possède une richesse unique à travers sa diversité culturelle et religieuse, qui doit être une source de dialogue et de respect mutuel. Les jeunes doivent également développer un esprit critique face aux informations erronées et s’appuyer sur la connaissance, l’éthique et le respect des différences pour bâtir une société harmonieuse.
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