jeudi , 4 juin 2020
Nasser Moraby

Nasser Moraby, propriétaire de boulangeries : «Une hausse du prix du pain est inévitable»

Mohamed Nasser Moraby, président de l’Association des propriétaires de boulangeries, maintient qu’une hausse du prix du pain est inévitable. Selon lui, le pain maison devrait passer à Rs 4,00 et la baguette à Rs 8,20. L’instance qu’il préside compte faire une demande en ce sens auprès du gouvernement.

Les prix des carburants ont augmenté la semaine dernière. Il est certain que votre association va réclamer une hausse du prix du pain, n’est-ce pas ?
Le prix du pain n’a pas été révisé depuis juin 2012. Au cours de ces six dernières années, le pain est le seul produit de consommation de base dont le prix a connu une baisse (Ndlr : le prix du pain maison est passé de Rs 2,70 à Rs 2,60 en juin 2017). Durant cette même période, les propriétaires de boulangeries ont eu à revoir les salaires des employés en fonction des compensations salariales. Il faut comprendre que ce n’est pas uniquement les prix des carburants qui ont augmenté car les intrants nécessaires à la fabrication du pain tels que la levure et l’améliorant entre autres coûtent plus cher. Au niveau de l’association, on travaille sur notre recommandation qu’on soumettra au gouvernement.

«On recommande que le prix du pain maison de 100 grammes passe de Rs 2,60 à Rs 4,00.»

Comment la hausse des prix des carburants affecte les boulangeries ?
La hausse du coût des carburants affecte de la fabrication du pain car nos fours sont alimentés par le diésel. Idem pour nos véhicules de livraison. Avec la hausse du prix du diésel, la fabrication du pain et le transport nous coûtent définitivement plus cher.

Selon vous, le prix du pain maison et celui de la baguette doivent passer à combien ?
Notre comptable au sein de l’association travaille sur les estimations (costing). Selon une première estimation, on recommande que le prix du pain maison de 100 grammes passe de Rs 2,60 à Rs 4,00. Pour la baguette de 200 grammes, on espère une hausse de Rs 2,80. Elle coûte actuellement Rs 5,40 et devrait passer à Rs 8,20. Pour la baguette de 400 grammes, on recommande que le prix passe à Rs 16,40 (Ndlr : elle coûte Rs 10,80 actuellement).

Rs 4.00 pour un pain maison ? C’est exagéré…
Non. Pas du tout. Je n’exagère en rien. Le prix du pain n’a pas été révisé depuis six ans. Malgré cela, les boulangers ont toujours maintenu la très bonne qualité du pain vendu au grand public 7 jours sur 7.

«Aujourd’hui, 99% des boulangeries à Maurice misent beaucoup sur la main-d’œuvre étrangère.»

Vous êtes conscients que votre requête aura un impact certain sur les familles qui vivent au bas de l’échelle sociale ?
J’en suis conscient mais nous n’avons pas le choix également. Au vu de la situation, je crains que certains de mes collègues ne soient contraints à mettre la clé sous le paillasson. Vous n’allez pas me croire mais la situation est grave et une hausse du prix du pain est inévitable.

Comment se porte le secteur actuellement ?
Pas très rose je dois dire ! Avec l’augmentation des prix de tous les intrants nécessaires à la fabrication du pain, la situation devient de plus en plus difficile pour les boulangers. L’association regroupe environ 175 boulangeries et on décompte une cinquantaine dans les grandes surfaces. Et au fil des années, ces grandes surfaces ont acquis une part importante du marché du pain.

Est-ce difficile de tenir une boulangerie aujourd’hui ?
Comme je vous l’ai dit, la situation devient de plus en plus difficile pour les propriétaires de boulangeries. Aujourd’hui, si une personne décide d’ouvrir une boulangerie, il lui faudra au minimum entre 7 à 8 millions de roupies car les équipements coûtent cher. Aussi, nous devons faire face à plusieurs défis. Il nous arrive d’avoir de la farine de très mauvaise qualité et cela affecte la qualité du pain. Les clients ne connaissent pas les réalités de ce métier mais ils réclament du pain chaud à chaque fois qu’ils viennent à la boulangerie et ce, à n’importe quelle heure de la journée.

onfrontés à cette clientèle exigeante, certains propriétaires de boulangeries ont les moyens d’investir dans de nouveaux équipements comme des fours plus performants. Mais d’autres n’arrivent pas suivre le rythme et sont contraints à fermer boutique.

Plusieurs propriétaires de boulangeries disent faire face à un manque de main-d’œuvre locale. Est-ce vrai ?
Effectivement. Les Mauriciens ne veulent plus faire ce métier. Si le gouvernement n’avait pas autorisé les propriétaires de boulangerie à recruter des travailleurs étrangers, la situation à Maurice aurait empiré. Nous aurions pu faire face à une pénurie du pain. Aujourd’hui, 99% des boulangeries à Maurice misent beaucoup sur la main-d’œuvre étrangère. Je citerai en exemple le cas d’un Mauricien dans ma propre boulangerie. Il n’a travaillé qu’un jour et il ne s’est plus pointé depuis. Je pense que certains Mauriciens n’aiment pas travailler le soir car ils considèrent que c’est un métier exigeant. Les salaires sont pourtant attrayants.

«Il existe une mauvaise perception eu égard au recrutement des Bangladais.»

Est-ce aussi pour cette raison que de plus en plus de boulangeries se tournent vers les travailleurs bangladais ?
Je pense qu’il existe une mauvaise perception eu égard au recrutement des Bangladais dans la majorité des boulangeries du pays. On a tendance à croire ou à faire croire qu’ils sont moins rémunérés que les travailleurs mauriciens et qu’ils sont exploités. C’est faux. Au contraire, la main-d’œuvre étrangère coûte plus cher car nous devons donner à ces travailleurs un logement décent, l’eau, l’électricité, le gaz sans compter qu’il nous faut payer les billets d’avion pour les faire venir à Maurice. Ils reçoivent aussi le même salaire soit Rs 625 pour une journée de travail. Par mois, ils peuvent toucher plus de Rs 18,000 mensuellement si on ajoute les heures supplémentaires. Des officiels du ministère du Travail viennent régulièrement vérifier si les conditions de travail de ces travailleurs étrangers sont respectées.

Dans certaines boulangeries du pays, les normes d’hygiène ne sont pas respectées. Qu’est-ce qui est fait au niveau de votre instance ?
Au niveau de l’association, il y a des campagnes de sensibilisation quant aux normes d’hygiène. Mais il n’est pas vrai de dire que les boulangeries ne respectent pas ces normes. À plusieurs reprises au cours de l’année, il y a des contrôles surprise des services sanitaires et le soir, nous avons régulièrement la visite de la Flying Squad du ministère de la Santé. Donc, les propriétaires de boulangeries sont tout le temps sur le qui-vive afin d’assurer que les normes d’hygiène sont respectées.

Comment voyez-vous l’avenir du secteur de la boulangerie à Maurice ?
Très sombre ! Si nous n’obtiendrons pas une augmentation du prix du pain, plusieurs boulangeries vont devoir fermer. Aussi, le prix qui est pratiqué à Maurice n’encourage pas les propriétaires à investir dans de nouveaux équipements modernes. Nous devons aussi faire face à une clientèle plus exigeante. Beaucoup de gens disent que la boulangerie mauricienne doit se réinventer, mais je crains que cela ne soit pas possible à Maurice. Sans parler de la qualité de la farine que nous avons sur le marché. Ici, nous avons une farine de bonne qualité uniquement en avril et en mai car c’est la Fête du pain. Pour les dix autres mois, c’est à nous de voir comment nous devons nous débrouiller pour fabriquer du pain à partir d’une farine de moins bonne qualité. Nou bizin fer mazik !

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