Thursday , 4 June 2026

Delhi au passé présent : Chronique d’un envoyé spécial – Hauz Khas : L’autre visage de l’Inde, né bien avant le Taj Mahal

Mon parcours dans la capitale indienne m’a mené cette semaine à la découverte du site historique de Hauz Khas. Érigé bien avant le Taj Mahal, ce complexe en ruines est aujourd’hui devenu une attraction ainsi qu’un lieu romantique et mélancolique d’une jeunesse en quête de sens.

Pour beaucoup d’entre nous, l’histoire emblématique de l’Inde se résume souvent au célèbre Taj Mahal et aux fastes de l’empire moghol. Pourtant, bien avant l’apparition de ce mausolée de marbre blanc, Delhi abritait déjà de puissants royaumes musulmans qui ont profondément façonné l’identité culturelle et architecturale du sous-continent indien.

J’ai le plaisir de vous faire cette semaine le récit d’une visite à Hauz Khas. C’est un nom assez difficile à intégrer au premier abord, car sa sonorité rare et rugueuse tranche avec les noms hindi plus familiers des sites de New Delhi. Ce nom puise en réalité ses racines dans la langue persane, l’ancienne langue de la cour, où Hauz signifie « réservoir » et Khas se traduit par « royal ».

Ce « réservoir royal » est l’un des témoins les plus émouvants de cette époque d’avant le Taj Mahal. Pour un lecteur mauricien, il faut imaginer un immense ensemble de ruines datant de plus de 700 ans, construit à une époque où Delhi s’imposait déjà comme l’une des capitales intellectuelles et spirituelles majeures du monde musulman.

Haut lieu de l’apprentissage

Pour bien comprendre ce lieu, il faut remonter au XIVe siècle, sous le Sultanat de Delhi. À cette époque, des souverains musulmans venus d’Asie centrale et d’Orient gouvernaient une grande partie de l’Inde. Bien avant l’arrivée des Moghols, ces dynasties avaient développé des cités fortifiées, des mosquées et des centres de savoir qui rayonnaient à travers toute la région.

Sous le règne du sultan Firoz Shah Tughlaq, Hauz Khas devient l’un des hauts lieux de l’apprentissage en Inde. Le souverain y fait construire une grande madrassa, une université islamique réputée où l’on enseignait la théologie, l’astronomie, la philosophie et les mathématiques.

Pendant que l’Europe traversait les guerres féodales et les grandes épidémies du Moyen Âge, Delhi attirait déjà des savants, des penseurs soufis et des étudiants du monde entier. Aujourd’hui encore, le lieu garde cette empreinte spirituelle et poétique. Beaucoup de jeunes Delhites viennent spontanément y chercher le calme, loin du vacarme et du rythme étourdissant de la mégapole.

Un décor mélancolique

Ma découverte commence pourtant de manière très simple, par une balade dans le Deer Park. Ce vaste parc boisé, fréquenté par les familles et les joggeurs, abrite des cerfs, des paons en liberté et de grands arbres anciens. En marchant sur un sentier ombragé, je suis soudain arrivé au bord d’un immense lac silencieux. C’est là, à travers les feuillages, qu’une vision presque irréelle est apparue : de grandes murailles de pierre grise qui dominaient l’eau, surmontées de dômes, de pavillons et d’arches qui semblaient flotter au-dessus du bassin dans la lumière orangée de la fin d’après-midi.

Ces ruines, entourées de pelouses, offrent un décor mélancolique très prisé des photographes au coucher du soleil.

Une haute grille empêche toutefois d’y accéder directement depuis le parc. Il faut alors quitter la forêt, contourner le lac et traverser les ruelles animées de Hauz Khas Village, un quartier bohème où les cafés modernes, les galeries d’art et les vieilles pierres se mélangent dans un contraste saisissant.

« Ici, on oublie un peu la pression de Delhi », me dit Aakash, un jeune guide au regard calme qui m’accompagne.

Là où le temps ralentit

Plus loin, à l’intérieur du Munda Gumbad, un ancien pavillon de pierre qui servait autrefois de poste d’observation royal au centre du lac, des groupes de jeunes sont assis en cercle. Certains jouent de la guitare, d’autres chantent doucement. À Delhi, ils appellent cela un moment de jamming : des amis qui se retrouvent simplement pour laisser sortir leurs émotions, leurs doutes et cette étrange mélancolie urbaine que porte la nouvelle génération.

Un étudiant me lance en souriant : « On vient ici quand la ville devient trop lourde. »

Ces ruines donnent l’impression que le temps ralentit enfin. Ici, au milieu des pierres taillées, même le silence parle. On vient d’abord pour respirer un peu, pour déconnecter, même si l’air est notoirement pollué dans la capitale indienne. Une étudiante assise contre une arche murmure : « On ne vient pas seulement pour les photos. On vient pour retrouver un peu de clarté. »

Mon guide Aakash sourit en les regardant. « Peut-être qu’on cherche tous quelque chose ici… même sans savoir quoi », me confie-t-il.

Civilisation ancienne

En franchissant finalement la porte officielle du fort, j’ai eu le sentiment d’entrer dans une autre dimension. En descendant les marches de pierre qui mènent vers l’eau, en touchant ces parois vieilles de plusieurs siècles, une profonde sérénité s’impose. Face au tombeau du sultan, resté intact sous le ciel de Delhi, on prend conscience de l’incroyable continuité de l’histoire. Sous les immeubles, les embouteillages et les cafés branchés de la capitale moderne, survit encore l’âme ancienne du Sultanat.

Pour nous, Mauriciens, souvent habitués à imaginer l’Inde à travers les miroirs de Bollywood ou la silhouette unique du Taj Mahal, Hauz Khas rappelle une autre réalité : celle d’une civilisation ancienne, savante et raffinée, profondément ancrée dans la terre de Delhi bien avant l’époque moghole.

Du sauvetage britannique à la protection indienne

Après la chute du Sultanat, le complexe de Hauz Khas est tombé dans l’oubli pendant des siècles, envahi par la végétation et abîmé par le temps. Ce sont les Britanniques, au début du XXe siècle, sous l’impulsion du Vice-roi des Indes, Lord Curzon, qui ont changé la donne.

Avec la création d’une loi stricte sur la préservation des monuments anciens, l’administration coloniale a nettoyé le site, stabilisé les structures en ruine et dessiné les premiers jardins environnants.

Aujourd’hui, ce précieux patrimoine est placé sous la tutelle exclusive de l’Archaeological Survey of India. Cette autorité gouvernementale indienne veille jalousement sur le site, gère les entrées payantes pour financer les restaurations et protège ces arches vieilles de 700 ans contre l’urbanisation galopante de New Delhi.

Firoz Shah Tughlaq : Le Sultan bâtisseur

Contrairement à ses prédécesseurs qui ont marqué l’histoire par leurs conquêtes militaires sanglantes, le sultan Firoz Shah Tughlaq (qui a régné de 1351 à 1388) est resté célèbre pour sa passion pour l’architecture et le bien-être public. Profondément instruit, il a fait construire des canaux d’irrigation, des hôpitaux gratuits, des villes nouvelles et a restauré de nombreux monuments anciens à travers l’Inde.

Sa décision de transformer Hauz Khas en une université mondiale (Madrassa) montre sa volonté de faire de Delhi un phare de la science et de la spiritualité. C’est dans ce complexe, qu’il aimait tant, qu’il a été inhumé. Son grand tombeau en pierre grise et grès rouge s’y trouve encore.

Par Abdoollah Earally

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