samedi , 5 décembre 2020

L’islam des travailleurs engagés

L’arrivée des travailleurs engagés a été commémorée le lundi 2 novembre. Si beaucoup se sont réjouis du jour de congé en cette date, d’autres ne savaient pas trop de quoi il s’agit. Certains ignorent cette occasion, sinon la confondent avec une fête culturelle, voire religieuse. Pourtant, il est de notre devoir de nous rappeler notre Histoire afin de comprendre qui nous sommes. Et ainsi pouvoir dessiner, ensemble avec nos concitoyens, notre avenir commun.

Dès 1834, ils sont des milliers à émigrer comme travailleurs engagés laissant derrière eux, souvent, leurs familles et leurs mondes, dans l’espoir d’une vie meilleure. Imaginons le rêvé brisé de beaucoup lorsqu’ils découvrent la dure réalité de Mirish Desh. Certains retourneront dans leurs villages natals, mais d’autres ne pourront le faire, de force ou de gré. De nouveaux foyers se fondent et des enfants naissent sur cette terre qui sera la nôtre un jour.

L’islam

Arrêtons-nous à une question: comment s’était transmise la foi de génération en génération ? Par exemple, tout porte à croire que la quasi-totalité des musulmans qui émigraient ne comprenait pas l’arabe, la langue du Coran. Ils n’étaient pas non plus très savants en matière de religion. Devaient-ils, et elles, savoir par cœur au moins quelques sourates, sinon la Fatiha ? Très probablement. Sans doute, ces émigrés connaissaient bien les 5 kalimahs (comme un rituel avant de se coucher) avec le comment-faire de wazu et du namaz, l’ablution et la prière. Et celui du jeûne, dit roza et des rituels liés au calendrier musulman. Sinon, nous savons qu’ils pourraient être venus accompagnés d’un miaji vers qui ils pouvaient se tourner en matière de culte, des nikaah, aux mayat en passant par les khatams. Le hajj serait pendant très longtemps hors de leurs moyens. Ils devaient aussi savoir distinguer le halaal du haram en matière de nourriture, mais plus généralement pouvoir adhérer à la morale de l’islam.

Mais pour ce faire, ils devaient, d’abord, avoir la foi en Dieu, l’Unique, le Créateur. Ils devaient être intéressés par la religion, conscients qu’ils avaient non seulement une identité musulmane, mais aussi un devoir de croyant, une exigence spirituelle envers Dieu. Il devait y avoir une lumière dans leurs cœurs. Donc, ils acceptaient Dieu sans Lui donner des associés, même s’ils ne savaient pas beaucoup de chose sur les détails de l’islam. Cela contraste avec notre situation, presque deux siècles plus tard : la connaissance abonde mais peut-on dire de même pour notre foi ? Dieu est le Seul Juge. Mais il est clair que, obligatoirement, l’intensité de la foi n’augmente pas avec l’accès au savoir. Le savoir-être, c’est malheureusement une autre histoire…

De nombreux immigrés souffraient atrocement, subissaient toutes sortes de misères, étaient opprimés par leurs maîtres qui les avaient fait remplacer leurs ex-esclaves là où ils le pouvaient. Beaucoup étaient asservis par la dette aussi. Et pourtant, ils n’abandonnaient pas leur foi, ni encore un comportement digne de cette foi. Ils s’attachaient à la pratique religieuse autant qu’ils pouvaient au point que très tôt ils établissaient des mosquées dans les villages, de Flacq jusqu’à Camp-Benoit, de Nadya Karampa jusqu’à Surinam.

L’ourdou

À l’instar des lascars-marins qui furent les premiers musulmans du pays, ils pétitionnaient les autorités pour la construction de lieux de culte mais aussi s’appropriaient de l’ourdou comme médium d’éducation religieuse. Il faut rappeler que pour la plupart c’était le bhojpuri, et non l’ourdou, la langue maternelle. Ils se joignaient en matière de religion avec les immigrés originaires du Gujerat, principalement des commerçants qui eux aussi avaient fait de l’ourdou, et non le gujarati, la langue de la transmission religieuse, voire de la pratique en quelques occasions. Il est fort clair qu’ensemble ils résistaient ainsi aux tentatives de conversion forcées qui étaient en cours dans les colonies, durant le 19ème siècle particulièrement.

Nos histoires de famille de bouche-à-oreille, de génération en génération, confirment que certains n’étaient pas des gens de la terre avant leur émigration vers Maurice. Face à la misère, sinon possiblement dans des cas de persécution en Inde coloniale, certains s’étaient exilés à Maurice en y arrivant comme des travailleurs engagés. Des fois, ils étaient éduqués, pas en anglais ou français, mais dans un art de vivre islamique, parlaient l’ourdou ou le comprenaient, savaient la religion, pouvaient s’engager avec compétence dans les affaires et avaient une conscience sociale et politique plutôt éveillée. Ainsi, comme beaucoup à la fin de leurs contrats, au bout d’énormes sacrifices, ils s’achetaient des terres, se lançaient dans le commerce, changeaient d’emplois et de filières et même s’intéressaient aux affaires courantes de la colonie. Leurs enfants n’étaient pas des travailleurs engagés, nombreux délaissant les terres pour devenir des négociants de toutes sortes. D’autres devenaient infirmiers, facteurs, commis, cochers, cordonniers, tailleurs, menuisiers, bouchers, forgerons, mécaniciens, boulangers, bijoutiers ou se contentaient d’être des petits planteurs, propriétaires et gestionnaires de leurs cultures.

Vaincre les épreuves

Il serait utile de comprendre comment face aux épreuves de la vie, l’islam de nos ancêtres ne disparaissait pas mais, au contraire, florissait davantage. En d’autres circonstances et contextes, nous savons que la religion pouvait régresser. Comment avaient fait nos grands-parents lorsque la réalité mauricienne leur était si dure pour continuer à se souvenir de Dieu, à prier, à vivre l’islam ? Est-ce la difficulté elle-même qui était ce chemin qui mènerait à la consolidation de la foi ? Comme, dans le cas contraire aujourd’hui et de tout temps, nous voyons des gens s’éloigner de Dieu lorsqu’ils ont trop facilement tout ce dont ils ont besoin, et davantage encore, au point de tomber dans l’arrogance, l’égarement et l’ingratitude…

Question fondamentale : comment se faisait l’éducation des enfants au fil des années, ensuite des décennies ? Plus précisément, comment la transmission pouvait-elle se dérouler avec autant de succès ? Car s’ils avaient échoué, où serions-nous aujourd’hui ? Nous devons beaucoup aux miajis, ustads, ustadins qui faisaient l’éducation de nos ancêtres, les hommes mais aussi les femmes. Puisque celles-ci n’avaient pas autant d’opportunités de formation en public, il est possible que ce fût par l’exemple vécu que l’éducation se faisait. Les mères transmettaient à leurs filles, mais aussi aux garçons au sein même de la famille, la foi qui les animait, mais également un savoir-être musulman. Cette pédagogie qui se faisait dans le quotidien et dans la pratique, surtout oralement car beaucoup ne pouvaient lire et écrire, était empreinte de sincérité, de discipline et de respect. Contrairement à notre époque, les parents trouvaient du temps pour leurs enfants même s’ils travaillaient, à domicile et à l’extérieur, faisant face à des situations que nous appellerions aujourd’hui ‘stressantes’.

Nous ne pourrions pas le prouver mais gageons que sans amour, conviction et patience une telle transmission aurait été impossible durant tant de décennies. Il ne faut jamais oublier le rôle de ces femmes dans la préservation des croyances, des traditions et des coutumes. Certes, des fois il y a eu un mélange avec des aspects contraire à l’islam, comme certaines superstitions qui nous sont parvenues par ignorance, mais dans le concret nos mères et grand-mères ont assuré l’essentiel. Avec tant de compassion, de bonté, de générosité, d’humilité et d’efficacité.

Maktab

Pendant très longtemps les maktabs, plus tard appelés madrassahs, ont pleinement joué leurs rôles. Même s’il n’y avait pas autant de mosquées, de livres, de matériels, d’enseignants et de ressources, les gens de l’époque se sacrifiaient afin d’éduquer leurs enfants islamiquement, même s’il y avait un revêtement culturel non-négligeable dans le contenu. Nous pouvons nous montrer critiques par rapport à l’authenticité, l’exactitude, la rationalité, voire l’islamité de quelques pratiques et rituels plus traditionnels que fondés dans la religion, mais nos ancêtres ont grandement accomplileurs responsabilités dans leurs contextes respectifs. Les valeurs étaient transmises, mais aussi leurs sens toute comme les fondements de la pratique religieuse. Jusqu’au moment où apparut le modernisme que nous connaissons maintenant avec l’inévitable déclin des maktabs et aussi de l’autorité parentale.

Ces écoles comme les parents n’arrivent plus à répondre aux exigences d’un autre temps marqué, entre autres, par le fléau des leçons particulières, les technologies de communication à l’instar du portable et de l’internet, et aussi la poussée sans précédent du matérialisme. Le don de soi et de son temps, la solidarité et le volontariat, piliers de la transmission religieuse sont devenus choses rares. La famille élargie laisse aussi la place à la famille nucléaire, sinon à la famille désintégrée. Les grands-parents, maillons incontournables et précieux dans l’éducation intergénérationnelle, sont exclus. En vingt ou trente ans aurions-nous détruit l’héritage de presque deux siècles de ce que nous avaient légué nos ancêtres ?

Conclusion

Notre espoir en Dieu nous empêche de tomber dans un tel pessimisme. L’éducation et la formation islamique ont évolué, et le doivent, car nous ne sommes plus à l’ère des travailleurs engagés. Avec la globalisation, les mécanismes de transmission sont multiples et souvent très performants. Il n’y a qu’à voir le nombre de personnes qui comprennent l’arabe coranique, qui ont des diplômes en religion, qui mémorisent partiellement ou entièrement le Coran, qui animent des conférences en ligne ou qui publient en différentes langues pour différents publics sur différents sujets très pointus en termes de sciences islamiques. Même s’ils ne touchent pas tout le monde, le phénomène des écoles et collèges dits ‘islamiques’ est bien là. Et il y a plus de 250 mosquées dans le pays, proportionnellement plus de musulmans les fréquentent que dans le passé lointain. En une touche sur un portable, tout un monde de savoir est à notre disposition si nous savons quoi chercher. C’est à partir de ces acquis que nous devons réinventer la préservation des valeurs islamiques. En sachant que la foi, elle, ne dépend que de Dieu. Il en faudra beaucoup, de foi, de cœur et d’intelligence aussi, car nos défis sont inédits. Nos ancêtres n’auraient jamais imaginé les menaces qui nous guettent aujourd’hui, les dangers sans précédents qui attendent nos générations futures.

Mais il est une chose que nous ne pouvons nier : nos ancêtres, les travailleurs engagés parmi, n’ont pas failli dans leurs devoirs de musulmanes et de musulmans envers leurs enfants. Ils avaient intelligemment vécu et travaillé dans ce sens avec ceux qui n’étaient pas des engagés, venant du Gujerat et ailleurs. Ils avaient bénéficié de l’apport d’érudits venus sur notre sol comme le Maulana Abdullah Rashid Nawab et le Maulana Abdool Aleem Siddiqui. Ils avaient pu coexister aussi en harmonie dans le respect avec ceux d’autres confessions, dans les villes comme dans les villages. De Plaine-Verte à Mahébourg, les gens de différentes religions vivaient une fraternité humaine qui a disparu aujourd’hui. Nos ancêtres avaient établi un juste rapport de forces sur le plan politique, social et économique, localement comme au niveau national. Dieu merci, cette condition leur avait permis la sauvegarde, l’application et la transmission des valeurs islamiques au sein du pluralisme mauricien.

Il fut un temps, à l’époque des travailleurs engagés et de nos ancêtres, être musulman était synonyme d’être conscient de Dieu, d’être honnête et d’avoir une éthique aux yeux de la société. Pourrions-nous dire la même chose de nous aujourd’hui, et de nos enfants demain ? Et dire que le Messager de Dieu (saw) affirmait qu’il n’était envoyé que pour parachever et parfaire les bonnes manières…

Notre Seigneur! Fais de nous Tes Soumis, et de notre descendance une communauté soumise à Toi. Et montre-nous nos rites et accepte de nous le repentir. Car c’est Toi certes l’Accueillant au repentir, le Miséricordieux». (Le Coran 2:128)

Par DR KHALIL ELAHEE

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