Tuesday , 9 June 2026

Jean-Claude de l’Estrac : «Pravind Jugnauth se conduit comme un monarque de droit divin»

L’ancien Senior minister et fin observateur politique, Jean-Claude de l’Estrac décrypte objectivement les récents événements et analyse la situation politique. A son avis, il n’y aura pas d’élection partielle au No 10.

Quelle a été votre réaction en apprenant un dimanche soir que le Premier ministre venait de révoquer son ministre de l’Agro-industrie ?
Rien de surprenant ! Le pouvoir de révocation est un instrument que tous les Premier ministres ont usé et abusé pour se débarrasser des ministres qui ont cessé de servir leurs intérêts. La nouveauté cette fois, c’est que le chef du gouvernement considère qu’il n’a de comptes à rendre à personne. Il se trompe. Dans une démocratie, il n’est pas admissible qu’un ministre, un élu de la République, soit destitué sans explication. Pravind Jugnauth se conduit comme un monarque de droit divin. A vrai dire, il est un élu au même titre que Hurdoyal. Le pouvoir d’un Premier ministre n’est qu’un privilège transitoire.

Plusieurs pensent que Vikram Hurdoyal devait avoir commis une faute très grave, sinon le Premier ministre ne créerait pas de doute dans la population et d’instabilité au sein de son parti à quelques mois des prochaines élections générales. Êtes-vous de cet avis ?
Si le ministre avait commis une faute grave justifiant sa révocation, je ne vois pas les raisons qui interdisent au Premier de la divulguer. Je vois, au contraire, tout l’intérêt politique qu’il aurait eu à apparaître comme un leader vertueux qui sanctionne un ministre coupable. Cette opacité et ce secret mutuellement gardé sont troublants en effet. Dans ce psychodrame, Hurdoyal n’est peut-être pas non plus un cygne blanc.

Un élu de la République n’est pas le paillasson d’un monarque»

Dans quelle mesure cette décision soulève-t-elle des questions sur la responsabilité et la transparence du gouvernement vis-à-vis du public ?
Ce manque de transparence est inadmissible en démocratie. Le Premier ministre n’est pas en droit de gérer les affaires du gouvernement comme son bien personnel. Un élu de la République n’est pas le paillasson d’un monarque.

Que répondriez-vous à ceux qui disent que Maneesh Gobin est très chanceux d’avoir échappé à la guillotine malgré la forte pression de l’opposition ?
C’est cela aussi qui interpelle : la politique de deux poids, deux mesures. Le Premier ministre ne semble pas appliquer les mêmes règles pour tous les ministres. Si la révocation de Hurdoyal a sanctionné une faute quelconque, il y a plusieurs ministres qui auraient mérité le même sort.

Comment cette révocation influera-t-elle sur les actions politiques du Premier ministre et de son gouvernement ?
Il est impossible de le dire tant que nous ne connaîtrons pas les raisons de la révocation. Si ses ministres sont dans l’ignorance de la cause de ce limogeage, je les imagine inquiets et troublés.

Dans ce psychodrame, Hurdoyal n’est peut-être pas non plus un cygne blanc»

Pensez-vous que le Premier ministre aura le courage d’affronter une élection partielle au No 10 comme il semble le suggérer ?
Bien sûr que non. Il faudrait que la presse cesse de véhiculer ses fanfaronnades. Il n’y aura pas d’élections partielles, sauf si Jugnauth a perdu tout sens politique.

Veut-il tendre un piège au leader du PTr, Navin Ramgoolam, en l’incitant à briguer les suffrages ?
Il n’y a aucun piège. Attention, le prétendu piège pourrait se refermer sur lui-même…

Est-ce dans l’intérêt de Navin Ramgoolam de relever ce défi orange ?
Pouf ! Cessez de m’interroger sur cette fiction.

Plus d’un pense que l’alliance PTr-MMM-PMSD manque de dynamisme. Que faut-il faire pour atteindre la vitesse de croisière ?
C’est vrai que cette alliance ne frappe pas par son énergie et son dynamisme. C’est probablement dû au fait qu’elle n’a pas encore réglé les questions sensibles des investitures, de la sélection des candidatures, de la hiérarchie parlementaire. Elle a intérêt à le faire le plus rapidement possible.

Son supposé Front Bench Ramgoolam-Bérenger-Duval peut-il être un handicap ?
Tel quel oui, même s’il s’agit d’un impressionnant condensé d’expériences politiques et gouvernementales. Mais il gagnerait à être complété par la présence de nouveaux visages susceptibles de représenter la relève souhaitée par des électeurs. Et mieux encore si les anciens arrivent à faire passer le message qu’ils conduisent une élection-transition. En posant des actes, pas que des mots. Election-transition, selon moi, aurait dû être le maître mot de la campagne de l’opposition. On sait que les électeurs ont une fatigue des mêmes. Les dirigeants de l’opposition doivent répondre à cette demande électorale d’autant plus qu’il y a fort à parier que Pravind Jugnauth, par la force des choses, sera poussé à renouveler son équipe.

Pravind Jugnauth donne l’impression de croire dur comme fer que les «projets de développement» lui assureront une victoire aux législatives. Est-ce suffisant ?
Ce n’est pas suffisant mais ce n’est pas insignifiant. Le leader du MSM se présente aux élections avec un certain nombre de réalisations susceptibles de séduire une partie de l’électorat. Plus que les « projets de développement » comme vous dîtes, c’est la somme totale des mesures sociales qui pèsera le plus lourd : les augmentations de la pension pour les personnes âgées, le salaire minimum, l’impôt négatif pour les plus vulnérables, les diverses allocations octroyées aux jeunes, aux parents, les subsides, …

Les travaux d’infrastructure impressionnent moins les électeurs sauf sans doute le tram qui améliore considérablement le confort du public voyageur malgré les récriminations du départ. Je dis bien « tram » non pas « métro », c’est une fausse appellation.

La question est de savoir si ces gains matériels pèseront plus lourds aux yeux de l’électeur que les pertes de valeurs dans la société dans laquelle il vit : la corruption, le gaspillage, le népotisme, les scandales, le clanisme, l’autoritarisme. La prolifération de la drogue, l’insécurité, les abus d’autorité, policiers notamment, sont aussi très mal vécus par les Mauriciens. Ce n’est pas le prêtre de service qui peut absoudre les responsables de toutes ces dérives.

Election-transition, selon moi, aurait dû être le maître mot de la campagne de l’opposition»

Aux prochaines législatives, quels sont les facteurs qui pèseront le plus dans le choix des électeurs ?
Je n’en sais rien. Je sais seulement que si l’électeur mauricien, comme partout ailleurs, se préoccupe d’abord de son gagne-pain, il aspire aussi à vivre dans une société propre, sécurisée, apaisée. Il a besoin d’avoir confiance dans la parole de l’Etat, il doit pouvoir compter sur des institutions compétentes et indépendantes. Il ne doit pas craindre sa police, il ne veut pas qu’un Etat qui épie sa vie privée. Il ne souhaite pas voir partir ses enfants…

En tant que Campaign Manager lors de plusieurs campagnes électorales , sur quoi reposera le résultat des prochaines élections législatives ?
C’est la même question, je vous donne la même raison. J’ajoute quelques éléments objectifs qui pèsent toujours lors des élections :

Le premier est le phénomène de l’usure du pouvoir. Jugnauth est longtemps au pouvoir, il en tire une insolence et un mépris à l’égard de ses opposants légitimes, des journalistes, de tous ceux, en somme, qui ne chantent pas ses louanges. Il est devenu réfractaire à toute critique. Il utilise chaque jour des évènements officiels, financés par l’argent public, pour faire le procès de ses adversaires. C’est une dérive autoritaire qui, personnellement, m’inquiète au plus haut point. Ce n’est pas l’exercice de l’autorité qui me pose problème, je suis un admirateur de Lee Kuan Yu, c’est que j’abhorre, c’est l’autorité sans morale.

Le deuxième élément est le retour de l’élection bloc contre bloc. Sur papier, le bloc de l’opposition paraît à même de mobiliser plus d’électeurs si les partis qui la composent ont conservé leurs électorats de 2019. Il suffirait, dans ces conditions, que 50% de ceux qui sont voté MMM, reportent leurs voix sur leurs alliés Travaillistes-PMSD, pour leur garantir une nette victoire.

Sur papier, pareillement, on sait que les partis qui exercent le pouvoir, subissent, au bout de quelques années, une érosion de leur base électorale parce qu’il est impossible de plaire à tout le monde, et qu’en général, les électeurs ont plutôt tendance à voter contre que par adhésion. Certains pourraient ne pas voter pour Ramgoolam mais voter contre le gouvernement sortant.

L’autre facteur difficile à évaluer à ce stade est celui de savoir si l’alliance de l’opposition telle qu’elle est présentement composée apparaîtra comme une vraie alternative de renouveau et de changement. Je pense, personnellement, que ses chances de victoire seront infiniment plus sûres si ses dirigeants actuels étaient capables de s’entourer d’un bon nombre de cadres nouveaux crédibles et compétents. Nous attendons de voir.

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