jeudi , 2 juillet 2020
Cassam Uteem

Cassam Uteem, ancien président de la République : «La pandémie Covid-19 nous a fait prendre conscience de la fragilité de notre existence»

Avec son calme habituel, Cassam Uteem revient, dans l’entretien qui suit, sur les événements récents dont la pandémie de Covid-19, les mesures de couvre-feu et l’introduction de deux projets de loi ayant trait au coronavirus. Selon l’ancien président de la République, tout développement doit être articulé autour d’une politique pour soulager les familles pauvres.

Le Ramadan tire déjà à sa fin. Comment avez-vous vécu ce mois béni en cette période de confinement ?
D’abord avec un immense sentiment de reconnaissance envers notre Créateur, car nous avons été, mon épouse et moi, épargnés des retombées d’une crise sanitaire provoquée par la pandémie Covid-19 et également exempts des soucis de santé majeurs tout au long du mois de Ramadan. Nous avons pu ainsi observer, dans une atmosphère empreinte de piété, le jeûne prescrit et accomplir les Taraweeh (Ndlr : prières surérogatoires du soir en période du jeûne du Ramadan) et les autres obligations qui nous incombent durant cette période, comme la plupart de nos coreligionnaires, tout aussi confinés, ont pu le faire. Nous avons tous vécu cette situation inédite le cœur meurtri d’être, en ce mois béni, confinés dans un espace limité, entre les quatre murs de nos maisons et tenus loin des lieux de prières. Mais, comme dit l’adage, nous avons fait contre mauvaise fortune bon cœur. J’ai eu même l’occasion quelque fois de mettre la main à la pâte et d’aider dans la préparation de l’iftaar et du sehri, ce qui ne m’était arrivé depuis très longtemps. Je me suis même retrouvé à prendre plaisir à concocter chaque jour l’incontournable alouda au sirop rose de Dowlut !

Mais tout un mois du Ramadan chez soi, les maisons converties en mosquées miniatures… Une vraie bénédiction déguisée, ne croyez-vous pas ?
Ne nous a-t-on depuis toujours recommandé d’accomplir un certain nombre de nos prières chez nous, à la maison ? Nous sommes probablement peu nombreux à avoir mis en pratique cette recommandation. Or, avec la menace provenant de la Covid-19 qui nous a tous mis au confinement, nous avons été contraints d’accomplir chez nous, dans nos maisons, jusqu’aux prières obligatoires (Fardh) réalisées en temps normal en congrégation, dans les mosquées. Dans la mesure où la plupart des familles ont pu accomplir les prières, y compris les Taraweeh, en congrégation avec comme Imam, le chef de famille, on pourrait, comme vous le faites, interpréter cette situation comme une bénédiction déguisée.

Je pense qu’il nous faut, en tant qu’Etat et nation en devenir, entreprendre une vaste campagne contre la pandémie de la misère»

Selon vous, quelles sont les leçons à tirer de cette période de crise sanitaire et de confinement ?
La population dans son ensemble – abstraction faite de ceux que le Dr Gujadhur a qualifié de « cocovides », dans une de ses interventions toujours très pertinentes à l’antenne de la MBC – a démontré un sens de discipline remarquable et suivi à la lettre les consignes transmises par les autorités sanitaires, ce qui expliquerait la fin précoce de la propagation du virus chez nous. Il nous faut, cependant, conserver cette discipline et continuer à prendre les précautions sanitaires nécessaires, maintenir la distanciation sociale et éviter de se donner la main ou faire des accolades afin d’éviter ce que les experts définissent comme une nouvelle vague d’infection de la Covid-19.

Quid de nos services de santé ?
Même si le service offert par certains secteurs de nos centres de santé publics laisse souvent à désirer, les médecins, les infirmiers et les aides-soignants ont eux, depuis le début de la crise sanitaire, donné l’exemple d’un dévouement et d’une abnégation exemplaires en s’occupant des malades infectés, dans les hôpitaux et les centres de quarantaine, au risque de leur vie. Nous leur sommes infiniment redevables de même qu’à tous ceux qui ont assuré la bonne marche des services essentiels pendant toute cette période de crise. L’expression de solidarité spontanée envers les familles les plus vulnérables de notre société est digne d’éloges. Autrement, nous aurions connu en même temps qu’une crise sanitaire, une crise alimentaire aigue. La pénurie réelle ou artificielle de certaines denrées essentielles en cette période difficile, a aussi révélé la mentalité mercantiliste qui règne parmi certains commerçants et agriculteurs et la nécessité d’adopter pour le pays, sans plus tarder, une politique d’autosuffisance alimentaire. La crise a aussi permis la mise en pratique, à titre d’essai, du télétravail et l’expérience a été, de l’avis général, concluante. Ce sont là quelques unes des leçons à retenir de cette période de crise sanitaire.

Le confinement nous a aussi montré que nombre de familles mauriciennes sont vulnérables et vivent dans la pauvreté. Comment les protéger des menaces similaires à l’avenir ?
En effet, les pauvres ne sont pas seulement ceux dont les noms apparaissent dans le registre social tenu par le ministère de l’Intégration sociale. Ils sont bien plus nombreux et ce, au delà des poches de pauvreté. Je pense qu’il nous faut, en tant qu’État et nation en devenir, entreprendre une vaste campagne contre la pandémie de la misère. Beaucoup trop de familles vivent dans la précarité et lors d’un cataclysme ou de l’éclatement d’une épidémie se retrouvent complètement démunies.

Que faire alors ?
L’État doit d’abord et avant tout mettre en œuvre une politique sociale qui viserait à éliminer la pauvreté, pourvoir à chaque famille un logement décent et apporter la réforme de l’Éducation nécessaire pour rendre l’École plus inclusive, améliorer les services de santé publics. Bref, avoir une politique qui met les Familles Pauvres au centre du développement et au centre de ses préoccupations. Mettre un terme à la pauvreté n’est pas une question de charité, mais une question de justice, nous rappelait le 17 octobre dernier, Antonio Guterres, le Secrétaire Général des Nations unies.

Il appartiendra toutefois, d’abord et avant tout, au gouvernement d’éviter une crise sociale en prenant les mesures nécessaires»

Malgré l’intervention du gouvernement, un accroissement des inégalités sociales est bel et bien une réalité. Y-a-t-il un moyen de rétablir un semblant d’équilibre ?
L’introduction du salaire minimum est un pas dans la bonne direction. Toutefois, le gouvernement ne devrait s’arrêter en si bon chemin. Il doit proposer une politique de salaires qui assure à ceux au bas de l’échelle la possibilité de gravir les marches plus rapidement afin, d’une part, de compenser la perte du pouvoir d’achat due à l’inflation et d’autre part, réduire l’écart entre le salaire minimum des pauvres et les salaires princiers dont bénéficient des nantis. La proposition d’introduire un salaire maximum pourrait peut-être intéresser notre ministre des Finances, adepte qu’il est de Thomas Piketty qui ne cesse de tirer la sonnette d’alarme sur l’injustice et le danger pour un pays que représentent les profondes inégalités sociales.

Nous avons pu constater que certains Mauriciens ne respectaient pas les règles du couvre-feu et adoptaient une attitude irresponsable. À quand un changement positif dans la mentalité des gens ?
Tout changement de mentalité ou si vous voulez l’instauration d’une discipline comportementale chez les individus débute très tôt et relève de l’éducation dispensée aux jeunes au sein de la famille et à l’école. Ce n’est pas au moment d’une catastrophe imprévue, et sans entraînement et formation préalables qu’on pourrait s’attendre à une conduite responsable de la part de tout un chacun. Dans le cas qui nous concerne, je maintiens, comme je l’ai fait plus tôt, que la grosse majorité de nos compatriotes ont suivi les consignes sanitaires et respecté les règles du couvre-feu. D’ailleurs, il faut avant tout se donner les moyens de contrôler et, si nécessaire, sévir contre les contrevenants. Ce que certaines provisions du Covid-19 Bill permettraient probablement de faire. Ensuite, et parlons franchement, pouvait-on s’attendre à ce que les membres de certaines familles qui n’ont pas eu le temps, les moyens ni la possibilité, en raison de l’annonce subite et tardive du confinement, de s’approvisionner en denrées de base pour se nourrir et nourrir les leurs, respectent les règles de confinement, le ventre creux et entourés d’enfants affamés ? Malgré les risques que comportait le non-respect par quelques-uns des consignes et des règles du couvre-feu, il n’y a heureusement pas eu une recrudescence de cas testés positifs au virus Covid-19.

« New normal ». C’est en ces termes qu’on décrit notre nouveau mode de vie (masques, gants, distanciation sociale, télétravail…) à présent. Etes-vous d’avis que nous serions appelés à vivre avec la Covid pour encore longtemps ?
À en croire les spécialistes en la matière, le coronavirus sera pour longtemps encore présent parmi nous. Les travaux de recherches en vue d’un vaccin anti-coronavirus entrepris dans les différents laboratoires et Centres de Recherches n’ont jusqu’ici rien donné. Nous avons donc intérêt à maintenir les gestes barrières et adopter le nouveau mode de vie, le « New Normal ». D’ailleurs, et cela confirme tout le mal que nous pensons de la Covid-19, le Professeur Woo-Joo Kim, expert Sud-Coréen du Coronavirus, confirme dans une vidéo qui circule sur la toile, que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge, car il prévoit une 2e vague du virus en octobre-novembre prochain. Nous avons intérêt à en prendre acte.

Par ailleurs, les deux lois (Covid-19 Act et Quarantine Act) ont, depuis quelques jours, animé les débats au sein de l’Hémicycle mais aussi parmi la population. Comment avez-vous accueilli ces deux lois ?
Je suis sensible aux arguments mis en avant pour justifier l’introduction de certains amendements prévus dans les deux projets de loi, car il s’agit de mieux faire face aux nouvelles situations créées par la pandémie. Cependant, de nombreux autres amendements apportés à certaines lois existantes ne peuvent être justifiés, sont répréhensibles et donc fort justement décriés.

Par exemple ?
Je pense en particulier aux amendements à la loi du Travail qui réduisent de manière drastique, pour les prochains 18 mois, le nombre de congé annuel auquel ont droit les travailleurs, ceux qui autorisent à la Banque de Maurice de financer, sans limite aucune, les projets de développement et au ministre des Finances de transférer du Consolidated Fund 15 milliards de roupies au lieu de 3,5 milliards comme c’était le cas jusqu’alors, dans des fonds spéciaux dont les dépenses seraient hors du contrôle rigoureux du Parlement. Il y également l’amendement prévu au Pharmacy Act qui autoriserait, dans un temps record, l’implantation locale d’usines fabriquant des produits pharmaceutiques dont certains seraient même mis en vente sur le marché sans avoir à être homologués! Je trouve cela, pour dire le moins, scandaleux et condamnable d’autant qu’aucune explication plausible à cette démarche n’a été donnée par le ministre concerné dans son intervention à l’Assemblée nationale.

Une grande majorité des Mauriciens disent se sentir menacée par ces deux projets de loi. Partagez-vous donc leurs craintes ?
Peut-être voient-ils dans ces projets de loi et dans la manière dont ils furent présentés à l’Assemblée nationale, en utilisant la Covid-19 comme prétexte pour introduire certaines législations scélérates, le prélude d’une série de dérives totalitaires du Pouvoir en place devant la détérioration inévitable de la situation économique et financière du pays? L’avenir nous dira si ces craintes étaient justifiées.

Il faut une politique qui met les familles pauvres au centre du développement»

Courons-nous le risque d’une crise sociale dans un proche avenir ? Si oui, comment l’éviter ?
Personne ne le souhaite, bien évidemment. Il appartiendra toutefois, d’abord et avant tout, au gouvernement d’éviter une crise sociale en prenant les mesures nécessaires, en cas de fermeture d’usines, de pertes d’emplois et de hausse du taux de chômage pour atténuer leurs effets négatifs sur les familles concernées et la population en général. La mise en œuvre d’une politique de solidarité nationale doit déjà être envisagée et les dispositions prises pour introduire, entre autres, une allocation chômage comme l’a récemment proposée l’économiste Pierre Dinan ou une allocation familiale destinée aux enfants en bas âge, et un contrôle de prix rigoureux des denrées alimentaires de base, avec si nécessaire l’introduction ou l’augmentation des subsides sur certains produits et veiller à ce qu’il n’y ait de pénurie réelle ou artificielle.

Enfin, dans un registre plus convivial, nous sommes à la veille de l’Eid-ul-Fitr, comment allez-vous célébrer cette fête cette année ?
Puisque le couvre-feu en vigueur interdit les grands rassemblements religieux, nous allons devoir célébrer la fête d’Eid-ul-Fitr chacun chez soi. Le déjeuner familial traditionnel qui pour l’occasion nous réunit tous chez mon frère n’aura pas lieu cette année mais j’espère quand même que ceux de mes petits-enfants qui sont à Maurice pourront se joindre à nous pour déguster un bon briani et l’inévitable plat ou bol de sewayn, sans lequel la fête d’Eid serait incomplète.

Quel est votre message aux musulmans mais aussi à la nation toute en entière à cette occasion ?
Nous avons vécu une situation inédite, confinés chez nous tout au long du mois de Ramadan, sans pouvoir nous rendre à la mosquée pour nos prières quotidiennes en congrégation, y compris le Jum’ah (prière de la mi-journée du vendredi) et les Taraweeh. La pandémie Covid-19 nous a volé notre liberté et notre quiétude et nous a fait, de manière dramatique, prendre conscience de la fragilité de notre existence. Nous avons pleuré nos morts, partagé l’angoisse des parents des victimes et prié pour le rétablissement de ceux infectés par le virus et mis en quarantaine. Un virus si minuscule qu’il n’est même pas visible à l’œil nu, a mis à genoux les plus puissants de ce monde.

L’heure n’est donc pas aux réjouissances ?
J’aurais voulu pouvoir, en vous souhaitant Eid Mubarak, partager avec vous les sentiments de joie et de bonheur que nous ressentons tous après un mois de jeûnes et de sacrifices consentis de plein gré, mais je dois avouer que cette année le cœur n’est pas à la fête. Je vous demanderai, à la place, de vous joindre à moi, Mauriciens de toutes confessions religieuses, pour implorer la grâce de notre Seigneur à tous afin qu’Il évite de nous mettre de nouveau à l’épreuve et qu’Il nous épargne la seconde vague de la pandémie Covid-19.

Le mot de la fin ?
L’épreuve que nous avons traversée a permis à la communauté de mettre en pratique les enseignements du Ramadan, de façon étincelante : l’expression spontanée de notre générosité et notre solidarité agissante envers autrui et le sens du partage nous auront permis de consolider nos relations d’amitié, de fraternité et de bon voisinage. Je vous invite à préserver ce bel élan de fraternité et faire du partage et de l’ouverture aux autres, notre mode de vie au quotidien.

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