samedi , 4 avril 2020
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Amar Deerpalsing

Amar Deerpalsing : «Les mesures cosmétiques n’aideront en rien les PME»

Le porte-parole des petites et moyennes entreprises, Amar Deerpalsing, estime qu’il faut des mesures concrètes pour relancer le secteur des PME. Selon lui, il existe chez de nombreux Mauriciens une prédisposition entrepreneuriale mais qu’il est nécessaire qu’on les encadre depuis leur jeune âge.

Plusieurs mesures (hausse du salaire minimum, Portable Gratuity Fund…) sont en vigueur depuis janvier. Est-ce que l’avenir du secteur des PME s’obscurcit ?
Non, je ne dirai pas que l’avenir des PME s’obscurcit. Cela paraît un peu fort. Mais je dirai que cela devient de plus en plus compliqué pour plusieurs PME dans certains secteurs. Par rapport aux données existantes, nous savons que des PME ne pourront pas faire face aux nouveaux règlements imposés par le gouvernement. C’est une réalité à laquelle des petites entreprises ne pourront faire face. Mais nous ne pouvons pas venir de l’avant avec des mesures cosmétiques pour les aider. Les Remuneration Orders, l’amendement aux lois du travail, le salaire minimum, le Portable Retirement Gratuity Fund…tout cela est venu d’un seul coup sur le dos des PME qui opèrent déjà dans un écosystème fragile.

Que faut-il faire dans ce cas ?
Je pense qu’il est temps que les PME se réinventent. Certes, ce ne sera pas chose facile dans l’immédiat. Mais cela va devoir être la norme pour pouvoir exister dans un environnement aussi concurrentiel qu’est le nôtre. Elles devront revoir leur stratégie de marketing et revoir leur méthode de production. Toutefois, je constate que le manque de ressources – financières ou autres – est un problème récurrent chez de nombreuses entreprises.

Craignez-vous cependant que plusieurs vont devoir fermer boutique ?
Bien sûr. Si on n’arrive pas à les « re-engineer », je crains que de nombreuses petites entreprises vont devoir mettre la clé sous le paillasson. Cependant, toutes les PME ne sont affectées sur le même pied d’égalité. C’est surtout celles qui font face à une rude concurrence pour devoir exporter leurs produits ou encore pour importer les matières premières qui sont les plus touchées. Mais de l’autre côté, un coiffeur ou un tôlier, par exemple, ne sera pas affecté de la même manière. Ils ne seront peut-être même pas affectés par les mesures en vigueur. Il faut analyser le problème au cas par cas.

Y-a-t-il une formule pour assurer leur survie ?
Je crains que ce ne soit un peu compliqué. À moins de venir de l’avant avec des mesures d’accompagnement vraiment fortes, la survie des PME restera en suspens. Mais dans l’immédiat, on peut considérer de nombreuses mesures à l’instar d’un « Fast Track System » pour toutes les démarches entreprises par des entrepreneurs ou encore faciliter l’emploi de main-d’œuvre locale ou étrangère. Car, il faut le reconnaître, il existe un manque de main d’œuvre locale pour travailler dans différents secteurs. La majorité de bons travailleurs préfèrent aller travailler à l’étranger où ils sont grassement payés. Zordi, li bien difisil pou gagne par exemple ene bon soudeur !

Quel est votre constat de l’évolution de ce secteur au cours de ces dernières années ?
Auparavant, il y a eu une bonne évolution avec une contribution à hauteur de 40% au produit intérieur brut (PIB). Aussi, le secteur des PME a généré plusieurs emplois pour les Mauriciens. Cependant, je constate avec un pincement au cœur que la création de nouvelles entreprises a baissé. Auparavant, il y avait environ 7000 nouvelles entreprises créées par an. Aujourd’hui, ce chiffre tourne autour de 1700 à 1800. Il existe aussi un désintéressement des jeunes Mauriciens pour se lancer dans l’entreprenariat. Une des raisons est peut-être que nos jeunes sont hautement qualifiés académiquement et préfèrent se tourner vers d’autres professions. Mais vous savez, à l’étranger, les jeunes diplômés se tournent de plus en plus vers l’entreprenariat.

Il existe un manque de main d’œuvre locale pour travailler dans différents secteurs»

Que faire pour que les Mauriciens s’intéressent à l’entreprenariat ?
L’entreprenariat est enseigné au niveau secondaire et à un certain moment, les cours de Management à l’université de Maurice comprenaient un module d’entreprenariat. Ce qui est dommage c’est que le budget consacré à la recherche à l’UoM n’est pas suffisant. Avec un budget plus important, on aurait pu consacrer plus de recherches dans le domaine de l’entreprenariat. Cependant, nous savons qu’il existe chez de nombreux jeunes une prédisposition entrepreneuriale mais bien souvent, ils n’ont pas l’encadrement nécessaire. Si nous voulons aspirer à devenir comme Singapour, il faut que nous jeunes puissent avoir des outils pédagogiques avancés depuis leur enfance.

Plusieurs mesures ont été annoncées dans des Budgets successifs pour aider les PME. Mais le secteur stagne. Pourquoi, selon vous ?
À chaque budget, il y a certes une pléiade de mesures qui est annoncée mais ce ne sont pas des mesures concrètes qui puissent agir comme un véritable moteur de relance pour l’ensemble du secteur. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’il ne faut pas venir avec des mesures cosmétiques. Il faut du concret.

Plusieurs entrepreneurs disent faire face à un véritable problème d’accès au financement. Il existe néanmoins de nombreuses institutions pour leur venir en aide, n’est-ce pas ?
Il faut avant tout comprendre que ces institutions sont gérées par le gouvernement et qu’il existe ainsi des cas d’ingérence politique à plusieurs niveaux. La SME Bank, le NPCC ou autres institutions ne sont que des canards boiteux. Plusieurs entrepreneurs qui sollicitent leur aide se heurtent à un véritable barrage bureaucratique. Ils doivent multiplier les démarches pour faire approuver un simple emprunt. C’est compliqué pour eux. Et c’est assez ironique dans la mesure où le gouvernement souhaite faire de Maurice une nation d’entrepreneurs. Mais je n’ai pas peur de dire que c’est du bluff. On avait annoncé la création de sept parcs industriels. Où sont-ils ?

Par ailleurs, il faut aussi reconnaître que l’innovation et la créativité ne sont pas les points forts de nos PME. Comment peut-on rendre nos entrepreneurs plus innovants et créatifs ?
Avant tout, il faut comprendre que ce n’est pas un problème isolé. Si nos entrepreneurs ne sont pas innovants, c’est parce que le pays en entier est à la traîne lorsqu’il s’agit d’innovation. Et c’est un problème qui existe dans différents secteurs de l’économie et dans différentes sphères de notre société. Que faut-il faire pour créer des citoyens avec un esprit innovant ? Est-ce que notre système éducatif est à blâmer ? Ou encore est-ce que la bureaucratie agit comme une barrière à l’innovation  ? Autant de questions qui subsistent. Il existe aussi une perception qu’il y a une politique deux poids, deux mesures. Un simple exemple est l’utilisation du sac en plastique par le commerçant. Un marchand de poulet doit obligatoirement utiliser les nouveaux sacs biodégradables au risque de se voir infliger une amende. Par contre, un producteur de saucisses utilise toujours un emballage en plastique pour commercialiser le produit.

Comment peut assurer une meilleure visibilité de nos PME sur le marché de l’exportation ?
Nous sommes trop en retard sur les grandes compagnies qui ont su tirer avantage de la technologie. Les plateformes comme eBay, Ali Baba ou encore Ali Express permettent aux entrepreneurs, principalement d’Asie, d’écouler leurs produits. Mais à Maurice, il semble que de telles plateformes ne convainquent pas. Je pense qu’il est temps que tout le monde s’assoie autour de la même table afin de trouver comment ont peut créer une « e-platform » pour les PME locales. À défaut de quoi nos entrepreneurs n’auront aucun débouché au-delà des frontières mauriciennes.

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