mardi , 29 septembre 2020
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Rapport de l’ONU : pourquoi le recensement ethnique divise ?

Après la publication des commentaires du Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, nombreux sont ceux qui sont montés au créneau pour demander le retour du recensement ethnique. Néanmoins, tout le monde n’est pas de cet avis. L’échiquier politique semble divisé sur la question.

Le comité de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour l’élimination de la discrimination raciale a rendu son rapport sur notre pays, la semaine dernière. Maurice a été pointé du doigt pour son manque d’initiative et d’efforts dans le but de « garantir l’égalité des chances pour tous ». Ainsi, selon le comité onusien, certains groupes ethniques subissent « de facto » de la discrimination à cause de leurs origines.

Par conséquent, le comité de l’ONU estime que le gouvernement mauricien doit être en mesure de fournir des « statistiques précises » sur la répartition ethnique, la répartition socio-économique et par genre de la population mauricienne. Le rapport indique que ces statistiques doivent indiquer clairement la composition ethnique et du genre dans l’éducation, la santé, l’emploi, le logement et la vie politique.

Depuis la publication du rapport, les différents partis politiques du pays sont divisés sur la question d’un éventuel recensement ethnique à Maurice. Si certains clament haut et fort qu’il est impératif de le faire, d’autres estiment qu’un tel recensement viendrait « morceler » la population. Zouberr Joomaye, Shakeel Mohamed, Mamade Khodabaccus, Ajay Gunness et Ashok Subron nous livrent leurs impressions.

Ils sont pour

Shakeel Mohamed, chef de file du Parti Travailliste (PTr) et le Dr Mamade Khodabaccus, secrétaire-général du Parti mauricien social-démocrate (PMSD), sont unanimes à dire qu’il est temps de revenir avec le recensement ethnique à Maurice. Ils avancent plusieurs raisons pour soutenir leur prise de position.

Outil de développement

Pour Shakeel Mohamed, le recensement ethnique est un outil de développement et il est important de le faire dans la mesure où cela ne constitue rien de nouveau. « D’autres pays sont en train de le faire. La France, le Canada, l’Inde et l’Angleterre sont parmi les quelques grandes nations à avoir eu recours à cette pratique. Par exemple, en Angleterre, on a pu prouver que les membres d’une telle communauté sont sous-représentés dans tel ou tel domaine de l’emploi. Donc, ce recensement peut aider à résoudre beaucoup de problèmes dans notre société et faire justice à ceux et celles qui subissent la discrimination », avance le député du PTr.

Shakeel Mohamed : «Faire justice à ceux et celles qui subissent la discrimination»

Même son de cloche du côté de Mamade Khodabaccus. Son parti, le PMSD, s’appuie sur les commentaires du Comité de l’ONU pour demander le retour du recensement ethnique. « C’est un outil nécessaire qui aide à prendre les bonnes décisions afin d’en finir avec la discrimination raciale », soutient le secrétaire-général du PMSD. Il avance que de telles statistiques permettraient  d’améliorer la vie des Mauriciens. « Nous serions en mesure de savoir quelles sont les personnes qui n’ont pas accès à un logement décent ou encore qui sont celles qui sont touchées par telle ou telle maladie. Avec ces chiffres, nous allons pouvoir apporter les mesures correctives », dit-il.

Recensement ethnique dépassé

Selon le rapport du comité de l’ONU, la répartition ethnique comme stipulée par la Constitution (population générale, hindou, musulman, Sino-mauricien) ne respecte pas pleinement les identités des différents groupes présents à Maurice. C’est ce qui pousse Shakeel Mohamed à dire que le dernier recensement ethnique fait à Maurice est complètement dépassé. « Le dernier recensement a eu lieu en 1972. Plus de 40 ans après, notre société a beaucoup évolué. Je déplore l’inaction de la classe politique sur cette question. L’ONU estime que nous devons avoir recours à un recensement ethnique. Je me demande de quel droit et pour quelle raison, les membres du gouvernement pensent le contraire », s’insurge-t-il.

Le Dr Mamade Khodabaccus avance, lui, que tous les dix ans lors du « Household survey », une section du questionnaire est déjà axée sur l’ethnicité avec des questions qui ont trait à l’utilisation de la langue maternelle. « Cela n’a jamais posé de problème à qui que ce soit. Pourquoi cela devrait être le cas avec un recensement ethnique ? Nous devons cesser de nous voiler la face et mettre fin à cette hypocrisie une fois pour toutes », argue ce dernier.

Le clientélisme politique

Le clientélisme politique. Telle est la raison, selon Shakeel Mohamed, qui fait que le gouvernement ne viendrait pas de l’avant avec le recensement ethnique. « On essaie de faire croire que ce genre de recensement apportera un débalancement dans la société et qu’il fera naître un sentiment communal parmi la population. Que nenni ! C’est par pur clientélisme politique que le gouvernement veut maintenir le statuquo. Il est temps d’en finir avec cette mentalité rétrograde et archaïque afin de la méritocratie puisse primer », fait-il ressortir.

Dr Mamade Khodabaccus : «Ne créons pas une psychose autour de cette affaire. L’unité nationale doit primer»

Par ailleurs, le Dr Mamade Khodabaccus estime que plusieurs personnes veulent faire croire qu’un recensement ethnique pourrait déboucher sur des problèmes communaux.  « Dans le passé, il n’y a jamais eu ce genre de problème lors des recensements. Il ne faut pas créer une psychose autour de cette affaire car pour nous, c’est l’unité nationale qui doit primer avant toute chose », fait-il comprendre.

Ils sont contre

Ceux qui s’opposent au recensement ethnique estiment qu’une telle pratique pourrait être un danger pour un pays multiethnique comme Maurice. Le Dr Zouberr Joomaye, député de la majorité gouvernementale, Ajay Gunness du MMM et Ashok Subron, porte-parole de Rezistans ek Alternativ, avancent plusieurs raisons pour étayer leurs propos.

Un danger pour le pays

Dr Zouberr Joomaye : «Une telle pratique peut s’avérer dangereux pour le pays»

Le Dr Zouberr Joomaye est catégorique : « Il ne faut pas venir de l’avant avec un recensement ethnique à l’heure actuelle. » Selon le député du MSM, cela peut constituer un danger pour le pays car c’est une pratique qui va à l’encontre du principe de vivre-ensemble de notre nation arc-en-ciel. « Nous avons bâti une nation et avons connu l’harmonie sociale au cours de ces 50 dernières années. Ce n’est pas maintenant que nous allons la détruire. Une telle pratique peut s’avérer dangereux pour le pays », estime-t-il. Ajay Gunness estime également qu’un recensement ethnique, « c’est ène rekil de 50 ans ». « Nous allons ouvrir une boîte de Pandore si nous revenons avec ce genre de recensement. Il n’y a d’ailleurs aucune logique dans une telle pratique », soutient-il.

De son côté, Ashok Subron fait ressortir que Rezistans ek Alternativ a toujours milité contre le recensement ethnique. « Qu’est-ce que le recensement ethnique d’abord ? Est-ce un recensement par religion ? Je pense que cela peut avoir de graves conséquences si nous venons de l’avant avec cette pratique. C’est dangereux pour le pays et les jeunes », dit-il.

Morceler la population

La répartition ethnique est déjà établie par la Constitution qui fait allusion à quatre groupes ethniques : population générale, hindou, musulman et Sino-mauricien. Zouberr Joomaye avance que dans la pratique, c’est une bonne chose. « Aujourd’hui, nous avons plus de 30 religions qui sont pratiquées par les Mauriciens. Est-ce que le gouvernement doit désormais morceler la population ? Nous n’irons pas dans cette direction », souligne-t-il.

Ajay Gunness : «Nous allons ouvrir une boîte de Pandore si nous revenons avec ce genre de recensement»

Ashok Subron partage également cet avis en affirmant qu’on ne peut « morceler le pays sur une base communale et ethnique ». « Chaque personne définit l’ethnicité à sa façon. Selon un dernier sondage, environ 50 religions sont pratiquées à Maurice. Doit-on avoir 50 représentations au Parlement ? » demande le porte-parole de ReA.

Pour sa part, Ajay Gunness fait comprendre qu’il n’est pas question de « diviser la population ». « Nous devons tous œuvrer pour l’unité nationale. Nous avons pris du temps pour bâtir une telle nation et il n’est pas question de la diviser en venant de l’avant avec un recensement ethnique »,  avance-t-il. Par ailleurs, Ashok Subron ajoute qu’il faut détruire « toute force communale et obscurantiste » qui pourrait mettre en péril l’harmonie sociale. « Les élus doivent travailler pour tout le monde. Ils ne peuvent faire de la discrimination », dit-il encore.

Tension communale

Climat de méfiance, remise en question, tension communale… Selon nos interlocuteurs, le pays pourrait faire face à de nombreux problèmes si l’on venait à faire un recensement ethnique. Ashok Subron dit craindre une explosion communale. « Le recensement ethnique mènera le pays vers une explosion communale incontrôlable. Chacun doit assumer ses responsabilités. On ne peut pas jouer avec le feu car on a déjà été brûlé dans le passé. La population a assez souffert avec ce genre de politique axée sur le clientélisme politique », tonne-t-il.

Ashok Subron : «Le recensement ethnique mènera le pays vers une explosion communale»

Le député Zouberr Joomaye laisse entendre qu’un recensement ethnique pourrait créer un climat de méfiance et de remise en cause parmi la population. « Il faut éviter de créer ce genre de situation qui pourrait provoquer d’autres problèmes dans son sillage », avance-t-il. Ajay Gunness soutient, lui, que la répartition ethnique est déjà stipulée par la Constitution et qu’un recensement ethnique pourrait « provoquer toutes sortes de problèmes. »

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