Wednesday , 17 June 2026

Jean Marie F. Richard : «La Cisjordanie reste souvent dans l’angle mort médiatique»

Pour Jean Marie F. Richard, spécialiste en communication, la couverture médiatique des violences en Cisjordanie demeure souvent inégale. Les grands pics d’attention internationale surviennent généralement lors des guerres, des attentats ou des opérations militaires de grande ampleur. En revanche, les violences quotidiennes en Cisjordanie — attaques contre des civils, destructions de biens, restrictions de mouvement, pression sur les villages ou déplacements forcés — restent fréquemment reléguées au second plan.

«De nombreux observateurs estiment que les violences commises par des colons israéliens contre des Palestiniens reçoivent une couverture médiatique moins importante que les épisodes de violence plus spectaculaires ou les affrontements armés », souligne Jean Marie F. Richard.

Selon lui, cette différence de traitement contribue à fragmenter la compréhension du public. Les événements les plus graves peuvent faire l’objet d’une forte médiatisation, mais les violences répétées, plus diffuses, moins spectaculaires visuellement, finissent par être moins visibles. Or, c’est précisément leur accumulation qui transforme la vie quotidienne des Palestiniens en Cisjordanie.

Les formulations subjectives

Le spécialiste en communication insiste particulièrement sur le rôle du langage. « Le choix des mots influence fortement la perception du public », affirme-t-il. Selon les médias, les mêmes faits peuvent être décrits comme des « affrontements », des « tensions », des « violences intercommunautaires », des « attaques de colons » ou encore des « actes de terrorisme ».

Pour Jean Marie F. Richard, ces formulations ne sont jamais neutres. Elles orientent la lecture du public. Parler d’« affrontement » peut donner l’impression d’une violence symétrique entre deux camps. Employer le terme « tensions » peut atténuer la gravité des faits. À l’inverse, l’expression « attaques de colons » désigne plus clairement l’auteur présumé de la violence et la nature de l’acte.

Les approches varient selon les lignes éditoriales

« Ces formulations peuvent soit mettre en évidence les rapports de force, soit donner l’impression d’une violence symétrique entre deux parties », explique-t-il. Il rappelle que, dans les études en communication, cette logique relève du « cadrage narratif », ou framing, c’est-à-dire la manière dont un événement est présenté, contextualisé et interprété par les médias.

Depuis octobre 2023, l’attention internationale s’est largement concentrée sur Gaza. Cette focalisation, estime-t-il, a contribué à placer la Cisjordanie dans un angle mort médiatique, malgré l’augmentation documentée des attaques de colons, des restrictions imposées aux Palestiniens et des déplacements forcés. Jean Marie F. Richard établit ici un parallèle historique avec les violences qui ont précédé la Nakba, évoquant « les exactions de l’Irgun et de la Haganah », qu’il considère comme des instruments d’une dépossession dont les effets se prolongent encore aujourd’hui.

Il nuance toutefois son analyse en rappelant qu’il n’existe pas une seule couverture médiatique. Les approches varient selon les lignes éditoriales, les sources privilégiées et les contextes politiques.

« Certains médias occidentaux privilégient souvent les déclarations officielles des gouvernements et des acteurs politiques », observe-t-il. À l’inverse, des médias comme Al Jazeera accordent généralement davantage de place aux témoignages palestiniens et aux réalités de terrain. Il note également que certains médias israéliens critiques, notamment Haaretz, enquêtent régulièrement sur les violences de colons et leurs conséquences.

La responsabilité médiatique

Pour Jean Marie F. Richard, la violence des colons ne devrait pas être analysée comme une simple succession d’incidents isolés. Elle doit être replacée dans un cadre plus large : celui de l’occupation militaire, du droit international humanitaire et de la protection due aux populations civiles. Plusieurs rapports d’organisations de défense des droits humains et enquêtes journalistiques ont, selon lui, montré que certaines attaques se produisent en présence, ou parfois sous la protection, des forces de sécurité israéliennes.

« On peut soutenir que la violence des colons israéliens en Cisjordanie est souvent présentée de manière fragmentée dans l’espace médiatique international », dit-il. Cette fragmentation, selon lui, empêche de saisir la portée cumulative du phénomène : les attaques, les intimidations, les destructions, les restrictions d’accès aux terres et les déplacements forcés ne sont pas seulement des faits séparés. Ensemble, ils participent à la modification progressive de la réalité sur le terrain.

La question centrale, pour Jean Marie F. Richard, reste donc celle de la responsabilité médiatique. Nommer les faits avec précision, identifier les acteurs, contextualiser les violences et éviter les formulations floues sont, selon lui, des exigences fondamentales du journalisme.

« Le langage utilisé par les médias n’est jamais totalement neutre », insiste-t-il. « Les mots employés pour décrire un événement contribuent à construire ce que les chercheurs appellent un cadrage. »

À ses yeux, le choix entre les termes « affrontements », « incidents » ou « violences de colons » n’est pas purement stylistique. Il peut atténuer la gravité des faits, brouiller la responsabilité des acteurs impliqués et influencer directement la réaction de l’opinion publique. Dans un conflit aussi chargé politiquement et humainement, conclut-il, la précision des mots devient une responsabilité journalistique majeure.

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