C’est une page d’histoire qui se tourne dans la capitale. Après 128 années d’existence, le mythique magasin Ghanty (Ghanty Silk House), véritable institution de la rue Desforges, fermera définitivement ses portes à la fin du mois de juin 2026.
Autrefois, lorsque l’on remontait la rue Desforges aux premières heures du jour, cette rue emblématique de Port-Louis avait une odeur bien à elle. Celle du bois ancien des boutiques, mêlée aux senteurs des ballots de tissus fraîchement déballés venus d’Angleterre, d’Inde ou d’ailleurs. Derrière les larges vitrines, les étoffes s’empilaient en cascades de couleurs, tandis que les ventilateurs brassant l’air chaud faisaient doucement frémir les rouleaux de soie, de coton et de laine.
Parmi ces commerces qui animaient le cœur battant de la capitale, un nom s’était imposé au fil des générations : Ghanty. Dans ce magasin aux comptoirs patinés par le temps, où le bois craquait sous les pas des clients, des milliers de Mauriciens sont venus choisir l’étoffe d’un costume de mariage, d’une robe de fête ou encore d’un uniforme scolaire. Un lieu chargé de souvenirs, qui a vu défiler arrière-grands-parents, grands-parents, parents et enfants.
Aujourd’hui, ce décor appartient presque au passé. Après 128 années d’existence, Ghanty Silk House s’apprête à fermer définitivement ses portes, emportant avec lui une part de la mémoire du vieux Port-Louis.
Une histoire familiale
À 68 ans, Israr E. Ghanty appartient à la troisième génération de cette aventure familiale commencée en 1898. Assis derrière son comptoir, il contemple avec émotion les derniers jours de ce commerce emblématique auquel il a consacré pratiquement toute sa vie.
« Depi ki mo’nn kit kolez kan mo ti ena 19 ans, mo dan sa biznes-la. Sa fer 49 ans depi ki mo pe travay ici dan magasin », raconte-t-il, nostalgique.
L’histoire familiale est profondément liée à celle du commerce mauricien. Avant lui, plusieurs générations de la famille Ghanty ont fait vivre l’entreprise. Son oncle Issoop Ghanty y travaillait déjà dans les années 1950. En 1964, Ebrahim Ghanty reprend les rênes avant son décès en 1966. C’est ensuite Abdoul Hacq Ghanty qui poursuit l’aventure familiale entre les magasins de Curepipe et de Port-Louis.
En 1978, Israr Ghanty prend officiellement la relève. « Kan mo finn rentrer, ti enn lepok bien difisil. Biznes pa ti fasil. Mé apré, sirtou dan ban lané 1980, avek boom ekonomik, tou ban zafer finn koumans sanzer. Nou ti pe import ban letof depi l’Angleterre. Ban latwal pou madam ti en gran demand sa lepok la », se souvient-il.
Clientèle fidèle
Durant des décennies, Ghanty Silk House s’est imposé comme une référence incontournable dans le secteur textile. « Nous avons des clientes qui viennent depuis trois ou quatre générations. Certaines racontent que leur arrière-grand-mère achetait déjà ses tissus ici », confie Israr Ghanty. Cette fidélité exceptionnelle représente aujourd’hui sa plus grande fierté.
En ce temps-là, la rue Desforges vivait dans une animation presque incessante où battait le cœur commerçant de Port-Louis. Les boutiques de tissus ouvraient leurs larges façades sur des trésors d’étoffes empilées jusqu’au plafond. Les voitures à cheval avaient disparu depuis longtemps, mais l’on retrouvait encore dans cette rue l’âme d’un autre temps : celle des marchands patients, des clients fidèles et des vitrines que l’on contemplait comme on regarde un spectacle.
« Avant, quand certains clients entraient dans le magasin, ils enlevaient même leur chapeau par respect. Il y avait une autre culture du commerce. Aujourd’hui, les temps ont changé. Même un simple bonjour n’obtient pas toujours une réponse », confie-t-il avec un sourire teinté de nostalgie.
Autre temps…
Les années reviennent à lui comme des visiteurs familiers. Il revoit ce temps où cent roupies seulement permettaient encore d’acheter l’étoffe nécessaire à la confection d’une chemise et d’un pantalon. Tout semblait alors plus simple, plus mesuré. Dans ce magasin qui ne désemplissait guère, des générations d’employés ont gagné leur vie, élevé leurs enfants et traversé les saisons de l’existence. Pour beaucoup, Ghanty n’était pas seulement un lieu de travail, mais une seconde maison.
À son apogée, l’entreprise comptait une douzaine d’employés. Certains ont pris leur retraite, d’autres sont malheureusement décédés. Parmi ceux qui fréquentaient l’entreprise figure le regretté docteur Ghanty, membre respecté de la famille.
Aucun regret
Aujourd’hui, la fermeture n’est pas motivée par des difficultés financières mais par un projet immobilier. « Le propriétaire du bâtiment souhaite récupérer les lieux pour un autre développement. C’est la raison principale de notre départ », explique Israr Ghanty.
Malgré plusieurs propositions qui lui ont été faites pour poursuivre l’activité ailleurs, il préfère tourner la page. « Je pars sans regret. Ce magasin m’a permis de rencontrer des milliers de personnes à travers toute l’île. J’ai créé des amitiés qui dureront toute une vie. »
À quelques jours de la fermeture définitive, les clients continuent d’affluer. Certains viennent acheter une dernière pièce de tissu. D’autres franchissent simplement la porte pour saluer celui qui les a servis pendant plusieurs décennies.
À la fin du mois de juin, lorsque les rideaux tomberont pour la dernière fois, ce ne sera pas seulement la fermeture d’un magasin. Ce sera aussi la disparition d’un témoin privilégié de l’évolution du commerce mauricien.
Après 128 ans d’existence, Ghanty Silk House laissera derrière lui bien plus qu’une enseigne. Il laissera des souvenirs, des rencontres, des histoires de familles et un héritage profondément ancré dans la mémoire collective des Mauriciens.
La famille Ghanty et le textile
Fondée à la fin du XIXe siècle, l’aventure commerciale des Ghanty s’étend désormais sur un siècle entier. Tout débute en 1898, dans le cœur vibrant de Port-Louis, à la rue La Cordonnerie, où ouvre ses portes un premier magasin de textiles sous l’enseigne I.A. Ghanty & Co Ltd. À l’époque, personne n’imagine encore que cette initiative familiale deviendra l’un des noms les plus durables du commerce mauricien.
Au fil des années, la structure initiale disparaît, mais l’esprit entrepreneurial demeure intact. Les descendants du fondateur choisissent progressivement des chemins différents, développant chacun leurs activités. Cette évolution donnera naissance à un réseau impressionnant de magasins à travers l’île, estimé aujourd’hui à une vingtaine d’enseignes, faisant des Ghanty une véritable référence dans le secteur textile.
La famille, forte de plusieurs centaines de membres, aurait également essaimé au-delà des frontières mauriciennes. On retrouve des représentants installés à La Réunion, mais aussi en Europe, au Canada, en Birmanie, au Cambodge ou encore aux États-Unis. Une diaspora commerciale qui témoigne de l’ampleur prise par ce nom au fil des générations.
Pour Israr Ghanty, la situation économique actuelle impose toutefois de nouveaux défis. Il souligne que le commerce traverse une période difficile, marquée par une concurrence accrue et des habitudes de consommation en mutation. Selon lui, seule une adaptation rapide aux nouvelles réalités du marché peut permettre aux entreprises familiales de survivre et de rester compétitives.
Si, dans les années 1960, certaines réflexions avaient été menées autour de la diversification des activités, ces pistes n’ont finalement pas été concrétisées. La famille est restée fidèle à son cœur de métier, le textile, malgré les transformations profondes du secteur.
Pour marquer ce centenaire symbolique, une réception avait été organisée en 1998 à la Surtee Soonnee Mussulman Society. Elle s’était ensuite poursuivie par un dîner familial au Gymkhana, réunissant près de 400 invités, célébrant ainsi cent ans d’histoire à la fois commerciale et familiale.
Une lignée commerciale sur six générations
L’histoire des Ghanty à Maurice remonte à Ismaël Ahmad Ghanty, considéré comme le pionnier de cette dynastie commerciale. C’est lui qui ouvre le tout premier magasin de la famille à Port-Louis, posant les bases d’une aventure économique appelée à s’étendre bien au-delà de l’île.
Son fils, Mohamed Ismaël Ghanty, issu de son premier mariage, poursuivra cette dynamique entrepreneuriale en lançant à son tour une activité commerciale, notamment à La Réunion. Cette expansion marque les premiers pas d’un rayonnement régional de la famille.
En 1929, Mohamed Ismaël Ghanty s’installe définitivement à Maurice et ce point de départ deviendra un repère important dans la structuration des activités familiales et dans l’expansion progressive de la marque Ghanty.
Aujourd’hui, la famille est estimée à près de 400 membres, répartis entre différentes branches et activités commerciales. Le réseau compte une vingtaine de magasins disséminés à travers l’île, consolidant une présence historique dans le secteur du textile.
La lignée en est désormais à sa sixième génération, preuve de la continuité d’un héritage familial solidement ancré dans le commerce. Une histoire familiale marquée par la persévérance, l’adaptation et la transmission, qui continue de s’écrire plus d’un siècle après ses débuts.
Asraf Hosany, employé depuis un demi-siècle
Parmi ceux qui ont marqué l’histoire du magasin Ghanty Silk House figure Asraf Hosany, 71 ans, fidèle employé depuis un demi-siècle.
Entré comme vendeur à l’âge de 18 ans, il n’a jamais quitté l’entreprise. Ému par la fermeture imminente de l’entreprise, il peine à cacher sa tristesse.
« Pendan 50 ans, zamé mo finn senti mwa kouma ene travayer. Ici, nou viv kouma enn fami. Pa ti ena diferans entre nou. Nou finn travay avek respe ek konfians », raconte-t-il.
Grâce à cet emploi, il a pu construire sa vie, fonder son foyer et élever ses enfants.
« Ce travail m’a tout donné. Aujourd’hui encore, je garde énormément de souvenirs. Bien sûr, c’est triste de voir nos chemins se séparer après tant d’années, mais l’amitié avec Israr et la famille Ghanty restera intacte. Chaque chose a une fin. »
Star Journal d'information en ligne