Saturday , 2 May 2026

Hassan Alibakhshi, ambassadeur sortant de l’Iran à Maurice : «Le peuple iranien résiste héroïquement à l’ennemi»

Depuis Téhéran, où il se trouve actuellement, Hassan Alibakhshi, ambassadeur sortant de l’Iran à Maurice, a accepté de répondre à nos questions par mail, dans un contexte de tensions extrêmes au Moyen-Orient. Dans cet entretien exclusif accordé à distance, le diplomate iranien défend la position de son pays, justifie la riposte de Téhéran face aux attaques qu’il dénonce et affirme que l’Iran traverse une séquence historique décisive. Il décrit aussi une population qu’il dit unie, déterminée et prête à défendre le pays malgré la guerre. Selon lui, loin de céder à la peur, les Iraniens feraient bloc autour de la défense de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale.

Depuis Téhéran, que voyez-vous réellement : un pays qui tient debout ou un pays qui encaisse un choc beaucoup plus profond que ce que le discours officiel laisse entendre ?
Ce que je vois actuellement et réellement, c’est un peuple uni, solidaire et résolu à défendre la patrie bec et ongles. Les agresseurs, s’appuyant sur de mauvais calculs, pensaient que tout allait se terminer vite, comme au Venezuela. Mais ils sont très étonnés de voir cette résistance et cette riposte iraniennes. Pas de peur, pas de panique : le peuple est debout. L’ennemi est entré dans un bourbier.

L’Iran affirme répondre à une agression. Mais à force de ripostes et de contre-ripostes, votre pays n’est-il pas lui aussi entré dans une logique d’escalade dont personne ne maîtrise plus vraiment l’issue ?
Vous savez, nous avions signé un accord nucléaire le 14 juillet 2015 à Vienne avec les cinq grandes puissances mondiales, y compris les États-Unis. Mais une fois que Trump est arrivé au pouvoir, il a quitté l’accord et renforcé les sanctions contre mon pays. Sous l’égide d’Oman et grâce à la bonne volonté des autorités iraniennes, nous avons commencé des négociations avec les Américains en février 2025. Mais en pleines négociations diplomatiques, l’Iran a été attaqué par les Américains et les Israéliens lors de la guerre de Douze jours, du 13 au 24 juin.

Nous avons repris ces mêmes négociations le 26 février 2026, et la même histoire s’est répétée : le 28 février 2026, l’Iran a de nouveau été attaqué en pleines négociations. Donc, quelle est notre faute ? Quand la guerre est à votre porte, il faut riposter. L’ennemi a tué la diplomatie.

Aujourd’hui, l’Iran veut-il simplement résister, ou cherche-t-il à redessiner l’équilibre régional en montrant qu’aucune puissance ne peut désormais le frapper sans en payer le prix ?
Bien sûr, l’Iran veut corriger cette injustice dans le monde et redessiner un équilibre régional et mondial. Aujourd’hui, nous, les Iraniens, menons ce combat non seulement pour l’Iran, mais pour tout le monde. Soyez sûrs que, désormais, les choses ne seront plus comme avant et qu’un nouvel ordre régional et mondial s’installera.

Beaucoup de capitales accusent Téhéran d’avoir contribué, au fil des années, à installer cette poudrière régionale.

Diego Garcia : On est obligé de frapper là d’où les Américains nous frappent»

L’Iran peut-il honnêtement se présenter uniquement comme victime dans la crise actuelle ?
Vous savez, depuis la victoire de la Révolution de 1979, nous sommes sous pression, sous sanctions, sous menaces et sous attaque directe, parce que nous voulions être indépendants. On nous a imposé une guerre de dix ans par Saddam Hussein, puis des sanctions paralysantes. Bien sûr que face à tout cela, nous ne sommes pas restés les bras croisés. Nous sommes une civilisation millénaire. Notre guide martyr était plus âgé que l’entité sioniste. Nous avons le droit de développer notre pays pour le bien-être de notre population, comme tout le monde. Depuis la Révolution, nous vivons sous menace. Nous devions nous préparer, mais dans une logique de dissuasion. Malgré tout, nous n’avons jamais agressé un autre pays. Regardez l’histoire.

Sur le terrain intérieur, jusqu’à quel point la population iranienne supporte-t-elle réellement le coût de cette guerre ? Y a-t-il encore une union nationale autour du pouvoir, ou sentez-vous monter une fatigue, voire un doute ?
Pour porter un jugement, il faut connaître l’Iran et la mentalité iranienne. Lorsqu’il y a une menace étrangère, on oublie les différends et on se rassemble unanimement pour défendre l’intérêt national et l’intégrité territoriale du pays. Attention : actuellement, deux grandes puissances mondiales nous ont attaqués et veulent diviser le pays et mettre la main sur nos ressources, surtout le pétrole. Les Iraniens sont très sensibles à leur dignité. Ils ne supportent pas l’agression ni le complot étranger. Dans les manifestations, ils répètent : « Nous donnons notre sang, mais nous ne donnons pas notre sol. » Donc, c’est le peuple dans sa globalité qui défend volontairement le pays et son histoire millénaire. Dans ce cadre, depuis cette agression barbare, toutes les places publiques du pays sont envahies, nuit et jour, par des Iraniens de tous bords pour empêcher et neutraliser tout complot éventuel des ennemis.

L’Iran sera plus fort et plus influent dans le monde»

Quand vous parlez avec des citoyens ordinaires à Téhéran, que vous disent-ils d’abord : qu’il faut tenir face à l’ennemi, ou qu’ils redoutent surtout une guerre interminable qui les écrase davantage ?
Franchement, la plus grande partie des Iraniens que je rencontre quotidiennement insistent sur la poursuite de la bataille et demandent la vengeance. Ils souhaitent que l’on en finisse une bonne fois pour toutes avec les menaces américaines et israéliennes. Bien sûr, ils ont subi des pertes morales et matérielles, mais chaque jour leur enthousiasme pour une victoire finale augmente. Ils sont conscients que l’indépendance du pays et son honneur ont un prix.

Les experts disent qu’un Iran affaibli militairement peut devenir plus dangereux stratégiquement. Est-ce une lecture injuste, ou admettez-vous que plus votre pays est acculé, plus il sera tenté de durcir sa posture ?
Il faut accepter le fait que l’Iran est un acteur incontournable de la région. Il est situé dans une zone d’une importance capitale. Le golfe Persique est le poumon énergétique du monde. L’Iran doit avoir sa part dans la gestion du détroit d’Ormuz. Je pense que, jusqu’à maintenant, l’Iran a agi avec beaucoup de retenue, mais désormais cela ne sera plus ainsi.

L’objectif réel de Téhéran aujourd’hui, est-ce un cessez-le-feu, une démonstration de force, une restauration de la dissuasion, ou la volonté de prouver que le régime ne pliera pas, quel qu’en soit le prix ?
Les Iraniens disent que ce n’est pas nous qui avons commencé la guerre. Donc, c’est l’agresseur qui doit payer le prix fort pour en tirer une leçon. C’est pourquoi nous recherchons la vengeance, la punition et le renforcement de la capacité dissuasive. Mais à l’heure actuelle, peu de gens pensent au cessez-le-feu.

Nous menons ce combat non seulement pour l’Iran, mais pour tout le monde»

L’économie iranienne était déjà sous sanctions et sous tension. Avec cette guerre, jusqu’où peut aller la résilience du pays avant que la pression militaire ne se transforme en fragilisation politique intérieure ?
Vous savez bien que, malgré une accumulation de sanctions occidentales, le pays a accompli les progrès que vous voyez aujourd’hui. Aussi, Dieu merci, le pays est riche et les blocus économiques n’ont pas eu les résultats espérés par les ennemis. Par ailleurs, les sanctions nous ont aussi apporté certains avantages.

En tant qu’ambassadeur, mais aussi en tant qu’homme sur place à Téhéran, avez-vous aujourd’hui le sentiment de vivre une séquence de résistance historique, ou un tournant qui peut durablement affaiblir l’Iran et changer sa place dans le monde ?
Nous sommes à un tournant décisif de l’histoire de l’Iran et de notre région. Le peuple iranien résiste héroïquement. Les gens se précipitent pour donner leur vie et leur sang. Les bombardements ne leur font pas peur. Les martyrs sont enterrés par des milliers de personnes. On voit des scènes exceptionnelles et exemplaires. Il y a une solidarité et une cohésion très fortes. Je crois que nous avons déjà gagné la bataille.

L’Iran dit ne pas vouloir la guerre totale. Mais ses actes sont-ils toujours en cohérence avec cette ligne, ou bien le pays joue-t-il désormais une partie extrêmement risquée au bord du précipice ?
Les Iraniens ne voulaient pas la guerre. C’est pourquoi nous menions les négociations. Mais les Américains n’étaient pas sincères. Le Guide martyr leur avait lancé cet avertissement : s’ils nous attaquaient, il y aurait une guerre régionale et ce ne serait pas eux qui y mettraient fin. Au départ, ils n’y ont pas cru, mais aujourd’hui vous voyez l’ampleur de cette guerre et ses conséquences. Je suis persuadé qu’à l’issue de cette guerre, l’Iran sera plus fort et plus influent dans le monde.

Téhéran peut-il encore sortir politiquement gagnant de cette crise, ou l’Iran est-il condamné, même en tenant militairement, à payer un prix stratégique immense ?
Comme je viens de le dire, nous avons déjà gagné la bataille et les agresseurs ont beaucoup perdu. Aujourd’hui, ils cherchent une sortie honorable. Ils sont sous pression interne et externe, parce qu’ils ont créé beaucoup de problèmes pour leur pays et pour le monde. Voyez la flambée du pétrole : vous, les Mauriciens, en subissez aussi les conséquences. Le monde déteste Trump et Netanyahu. Vous avez vu la réaction des Américains et de l’Europe ?

Ce conflit renforce-t-il vraiment l’Iran, ou révèle-t-il au contraire les limites d’un modèle fondé sur la confrontation permanente et la dissuasion par la tension ?
Si vous étudiez les revirements de position du président Trump, vous comprenez bien que l’Iran est devenu plus fort, même durant cette sale guerre qui nous a été imposée. L’Iran n’a jamais utilisé la tension comme moyen de dissuasion. Si nous avions voulu le faire, nous aurions fermé le détroit d’Ormuz depuis longtemps. Si aujourd’hui nous voulons la fin de la guerre, c’est parce que nous voulons une paix durable. Tout le monde souffre de cette guerre inutile.

En visant Diego Garcia, territoire relevant de la souveraineté mauricienne, l’Iran a-t-il voulu montrer qu’il reste capable de frapper loin et que même les bases liées aux États-Unis ne sont pas hors de sa portée ? Ou bien faut-il y voir, au contraire, la preuve que Téhéran redoute la capacité de frappe américaine déployée depuis Diego Garcia ?
L’affirmation selon laquelle des missiles balistiques iraniens auraient été tirés sur l’île de Diego Garcia n’a été mentionnée dans aucune déclaration officielle des forces armées iraniennes, et aucun responsable iranien n’a confirmé cette opération. Donc, dans ma position, je ne peux pas confirmer cette information.

Mais si le conflit s’aggrave davantage, faut-il s’attendre à ce que la base de Diego Garcia soit de nouveau visée, voire massivement frappée ?
Nos autorités ont déclaré à maintes reprises : on frappe là où l’on est frappé, et sans distinction. On peut frapper le sol d’Israël, mais pas le sol américain ; donc, on est obligé de frapper là où les Américains l’utilisent pour nous frapper. Nous avons cette politique : œil pour œil, dent pour dent. On a fait la même chose avec nos voisins du Golfe persique, malgré notre volonté.

Justement, l’Iran ne prend-il pas le risque de se couper durablement d’une partie des pays arabes, notamment dans le Golfe persique, où plusieurs capitales voient désormais Téhéran non plus comme un voisin difficile, mais comme une menace directe pour leur sécurité et leur stabilité ?

Nous avons dit à plusieurs reprises à nos voisins arabes du Golfe persique de ne pas faciliter l’agression américano-israélienne et d’appliquer véritablement le bon voisinage. Mais ils n’ont pas écouté. C’est pire encore : certains d’entre eux encouragent et financent les opérations, et deviennent complices. Ils sont devenus l’arrière-base de nos ennemis. Donc, c’est eux qui ont mis en danger notre sécurité, et ce qu’ils subissent aujourd’hui, c’est le résultat du non-respect du bon voisinage. Ils pensaient que l’Amérique leur offrait la sécurité, mais aujourd’hui on voit comment Trump les insulte et les abandonne.

Au fond, la vraie question aujourd’hui est simple : que veut l’Iran pour la suite — survivre, négocier, punir, ou imposer un nouvel ordre régional ?
Nous voulons tout cela. Bien sûr, la guerre n’est pas une bonne chose. Mais quand on vous attaque, vous devez vous défendre. Nous voulons que le Grand Satan quitte notre région et nous laisse tranquilles. Nous voulons que le régime sioniste arrête de massacrer les peuples palestinien, libanais, yéménite, etc. Qu’il laisse les peuples de la région vivre en paix. Il faut mettre fin à cette impunité israélienne.

Commentaires

A propos de star

Ceci peut vous intéresser

Shakeel Mohamed, Premier ministre par intérim : «Cette fonction impose de s’effacer derrière l’intérêt supérieur du pays»

Assumant le poste de Premier ministre par intérim pour la première fois, Shakeel Mohamed dit …