Thursday , 23 April 2026
Perspective sur l’immense jardin symétrique de Hyderabad House, vue depuis la terrasse.

Delhi au passé présent – Chronique d’un envoyé spécial : un passage éclair à Hyderabad House

La vie à Delhi est un perpétuel recommencement. Les monuments qui s’y dressent ne sont pas de simples vestiges ; ils sont les grands témoins d’une histoire qui traverse le temps pour se réinventer, chaque fois, aux goûts et aux réalités du présent. Ce n’est pas le propre de cette capitale, mais ici, plus qu’ailleurs, le monde a traversé les époques avec une densité singulière. La Hyderabad House, dans sa géométrie de grès (ce matériau de sable compressé aux nuances ocre et crème) n’est pas qu’un décor. Elle est une manifestation physique de cette persistance.

Le 27 janvier dernier, la capitale indienne s’était installée dans une fraîcheur humide. Une pluie intermittente rendait les perspectives floues, noyant Delhi dans une grisaille où les couleurs semblaient étouffées par le ciel bas et le voile lourd de la pollution hivernale. Pourtant, au cœur de New Delhi, la Hyderabad House brillait d’un éclat particulier. Dessiné par l’architecte britannique Edwin Lutyens dans les années 1920, ce palais est aujourd’hui le centre névralgique de la diplomatie indienne, le lieu souverain où l’Inde reçoit le monde.

En tant que correspondant pour RFI, je franchissais les grilles de cet ancien palais princier pour suivre une délégation de l’Union européenne. Le brouhaha était à l’extérieur : environ 150 journalistes accrédités piétinaient sous l’auvent, tandis que 75 délégués s’engouffraient dans le silence des couloirs. Entre deux directs pour les radios françaises, je cherchais à capter l’esprit du lieu. Même les journalistes indiens, pourtant habitués au faste de leur capitale, ne pouvaient s’empêcher d’immortaliser leur passage dans la cour d’honneur.

Mémoire des époques

À l’intérieur, l’architecture est une leçon de grandeur. Inspiré par les palais européens mais mâtiné de détails moghols (style hybride appelé « néo-Delhi ») le hall s’ouvre comme une cathédrale minérale. Point de bois chaleureux ici, mais une rigueur de pierre et de marbre. Les escaliers monumentaux en demi-cercle s’élèvent et se croisent au premier niveau avec une harmonie mathématique. Un confrère indien, aussi impressionné que moi, me glissa à mi-voix : « On entend la mémoire des époques. »

Nous avons fini par atteindre la salle des signatures. C’est là que l’Inde et l’Union européenne s’apprêtaient à parapher une série d’accords stratégiques, qualifiés par un ministre indien de « mère de tous les accords  ». Sous les projecteurs, le gotha de la politique internationale était là : Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, accompagnée de Kaja Kallas et d’António Costa. En face, Narendra Modi et ses principaux ministres incarnaient la nouvelle ambition de l’Inde.

Il y avait tant de monde dans cette pièce que l’espace semblait se rétracter. « On dirait une boîte à bijoux trop pleine », me confia une consœur, déconcertée par l’étroitesse soudaine de cette immense salle sous le poids de tant de figures historiques. Là où l’on signait l’avenir commercial du pays, on imaginait sans peine la poésie d’un autre siècle, les robes de soie et les secrets des Nizams.

Un livre d’histoire

Traverser la terrasse qui surplombe le jardin est une expérience privilégiée, un instant volé au protocole. Malgré la grisaille, la perspective est impeccable. C’est un lieu de discipline esthétique, une symétrie parfaite qui tranche avec l’anarchie de la ville qui gronde juste derrière les murs. Ce jardin a vu l’Empire britannique s’évaporer, mais sa structure est restée imperturbable. On n’y marche pas comme dans un simple parc ; on y circule comme dans un livre d’histoire.

Avant de partir, j’ai demandé à un responsable si je pouvais revenir pour une visite plus approfondie. « Non », m’a-t-il répondu d’un ton nonchalant, l’esprit totalement occupé par l’organisation millimétrée du sommet. J’ai compris que ma question était d’une totale insignifiance face au poids de ses responsabilités immédiates.

Mon projet n’est pas pour autant abandonné. Je suis reparti avec une curiosité aiguisée, cette faim de comprendre comment Delhi parvient, sans cesse, à faire dialoguer ses fantômes et ses ambitions. Car ici, tout s’efface pour mieux réapparaître. La vie, les accords et les empires ne sont, finalement, qu’un perpétuel recommencement.

L’ombre des Nizams et la marque de l’empire britannique

Pour comprendre Hyderabad House, il faut remonter à la dynastie des Asaf Jahi, plus connus sous le titre de Nizams. Originaires de la région de Samarcande, ces nobles d’origine turque s’installèrent en Inde au XVIIe siècle, devenant les lieutenants les plus puissants des empereurs moghols avant de prendre leur autonomie dans le sud, à Hyderabad. À l’apogée de leur pouvoir, ils régnaient sur un territoire vaste comme l’Italie et accumulèrent une fortune qui fera d’eux, jusqu’au milieu du XXe siècle, les hommes les plus riches du monde.

Cependant, au début des années 1920, la donne change. Les Britanniques, maîtres de l’Inde depuis plus de 160 ans, décident de déplacer leur capitale de Calcutta vers Delhi. Il ne leur reste alors qu’une vingtaine d’années de règne avant l’indépendance de 1947. Pour asseoir leur autorité, ils inaugurent en 1921 la « Chambre des Princes » et obligent les souverains locaux à séjourner régulièrement dans la nouvelle cité impériale. C’est une exigence politique pour marquer leur allégeance.

Le Nizam VII, Mir Osman Ali Khan, bien que souverain de son État, subit alors la « haute main » britannique. Le pouvoir colonial ne lui laisse pas le choix de l’esthétique : c’est l’architecte officiel de l’Empire, Edwin Lutyens, qui dessinera son palais. Le résultat est un paradoxe architectural en forme de « papillon », mélangeant rigueur européenne et dômes moghols. À l’indépendance, le palais est récupéré par l’État indien pour devenir le salon de réception officiel de la République.

Abdoollah Earally

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