En simplifiant à l’extrême le paiement numérique, l’Inde a fait entrer les vendeurs de rue et les petits métiers dans l’ère digitale. Si ce contraste entre monde ancien et modernité fascine l’étranger, pour les Indiens, c’est désormais un geste simple comme bonjour.
Je revois encore ma conversation avec ce diplomate indien à la posture volontairement imposante, loin du profil-type du fonctionnaire indien. Il dégageait une énergie débordante, doublée d’une assurance presque hautaine. Sa description de l’Inde m’a marqué à jamais.
C’était en 2022, lors d’un bref séjour à New Delhi. L’homme m’avait lancé cette formule avec certitude : « Vous verrez, l’Inde vit dans trois siècles à la fois. Le XIXe, le XXe et le XXIe siècle (le 19e, 20e et 21e siècle) se mélangent sous vos yeux. »
À l’époque, ses propos m’avaient laissé songeur, presque embarrassé. Comme si ce haut fonctionnaire me faisait malgré lui l’aveu d’un sous-développement que son pays, pourtant si fier de ses prouesses technologiques, cherchait d’ordinaire à dissimuler.
En réalité, cette phrase résume parfaitement l’Inde. Et aujourd’hui, ni les dirigeants politiques ni les diplomates indiens ne cherchent vraiment à le cacher. Je le constate désormais chaque jour sur le terrain, depuis mon installation à Delhi comme correspondant de Radio France Internationale.
Ramener l’Inde au XIXe siècle, c’est évoquer un temps que l’on croit réservé aux livres d’histoire. Une époque où la force humaine et les outils rudimentaires dictaient encore le quotidien. Pourtant, cette réalité demeure visible dans de nombreux endroits du pays. En Inde, le plus basique côtoie le plus sophistiqué. Les pratiques d’un autre âge cohabitent avec l’ère numérique.
QR Code : la concession à la modernité
Cette étrange passerelle entre les siècles, je la découvre un matin en arpentant le marché de New Rohtak Road, non loin de l’hôtel Pitrashish, où j’avais posé mes valises à Delhi. Le marché s’étire à perte de vue des deux côtés d’une grande route poussiéreuse. Le spectacle est saisissant.
Une marée humaine avance au milieu des klaxons. Sur les bas-côtés, des charrettes en bois massif débordent de fruits et légumes. Les vendeurs ont le visage marqué par le soleil et la rudesse du travail. Les gestes, les balances mécaniques, l’agitation permanente : tout semble appartenir à un autre temps.
Et pourtant, dans ce décor presque intemporel, un détail attire immédiatement le regard. Posée sur chaque charrette ou étale, au milieu des légumes, se trouve une petite plaque triangulaire en plastique. Dessus, un QR Code noir et blanc imprimé sur fond bleu. Bienvenue au XXIe siècle. C’est la seule concession à la modernité.
Cette révolution technologique impressionne justement par sa simplicité. Ici, pas de terminaux bancaires sophistiqués ni d’appareils coûteux. Le numérique s’est allégé au maximum pour devenir accessible au plus grand nombre.
L’adaptation de la population est spectaculaire. Les clients passent, achètent, sortent leur téléphone et paient d’un simple scan. Pour un étranger, le contraste est fascinant. Pour les Indiens, c’est devenu une banalité du quotidien.
Ce système national s’appelle l’UPI, pour Unified Payments Interface. Lancé en 2016, il permet de relier instantanément un compte bancaire à un numéro de téléphone mobile. Les transactions sont gratuites ou presque pour les petits commerçants. Désormais, du vendeur de rue au chauffeur de rickshaw tout le monde accepte le paiement numérique.
Sésame ouvre-toi, le miracle de l’UPI indien au quotidien
L’Inde a ainsi réussi ce que beaucoup de pays occidentaux peinent encore à faire : rendre le paiement électronique plus simple et parfois plus pratique que l’argent liquide. Le geste est devenu instinctif.
Il y a quelques semaines, alors que je revenais d’un reportage, mon chauffeur de rickshaw s’est arrêté au bord d’une route près de la gare de Hazrat Nizamuddin pour boire un thé chaud. Pendant que je fouillais mes poches à la recherche de monnaie, il avait déjà réglé la note avec son téléphone. À plusieurs mètres de distance, il avait simplement scanné un QR Code suspendu à un arbre par une ficelle, juste à côté du vendeur de thé.
Pour le voyageur étranger, ne pas disposer de ce portefeuille numérique transforme rapidement le quotidien en parcours du combattant. En Inde, l’UPI est devenu une sorte de « Khul Ja Sim Sim » — le célèbre « Sésame, ouvre-toi » des contes orientaux.
Dans le métro de Delhi, par exemple, plus besoin de faire la queue devant un guichet. Le voyageur achète son ticket directement depuis son application de paiement, comme PhonePe ou Paytm. Un QR Code apparaît sur l’écran du téléphone et les barrières s’ouvrent immédiatement.
Sans ce système, la vie quotidienne devient soudain beaucoup plus compliquée.
L’UPI a même bouleversé certaines petites habitudes bien connues des voyageurs. Comme cette phrase classique des chauffeurs de taxi : « No change, sir ! »
Fatigué de ce refrain qui permet souvent d’arrondir discrètement le prix d’une course, j’ai tenté un jour un petit bluff. Face à un chauffeur qui jurait ne pas avoir de monnaie à me rendre, je lui ai calmement répondu : « Attendez-moi ici. Je vais chercher de la monnaie. »
Magie de l’Inde : l’homme a immédiatement sorti de sa poche une petite liasse de billets multicolores. La monnaie existait donc bel et bien. Avec les paiements par QR Code, ce petit jeu disparaît progressivement.
Aujourd’hui, l’Inde représente à elle seule une part considérable des paiements numériques mondiaux. Chaque mois, des milliards de transactions sont effectuées via l’UPI. En réduisant la dépendance au cash, le pays a réussi un étonnant tour de force : faire entrer des millions de petits commerçants et de travailleurs modestes dans l’économie numérique sans passer par les infrastructures lourdes des pays riches.
En repensant au marché de New Rohtak Road, je me dis souvent que ce diplomate indien m’avait finalement offert la description la plus juste de son pays.
Infos pratiques
Payer via mobile en Inde
- Pour le voyageur mauricien ordinaire
Une connexion Internet sur votre téléphone est obligatoire pour payer en Inde. Sachez que les applications de paiement habituelles (comme Apple Pay, Google Pay étranger ou PayPal) ne fonctionnent pas avec les codes de paiement indiens. Pour éviter de payer une fortune à votre opérateur mauricien (Emtel ou My.t), achetez une carte Internet locale à l’aéroport en Inde (Airtel ou Jio), ou achetez une carte virtuelle (eSIM) avant de partir.
1. Avant le départ : Téléchargez ou mettez à jour une application de paiement mauricienne sur votre téléphone (comme Blink ou POP).
2. Sur place : Ouvrez l’application et scannez le code (QR Code) affiché chez le commerçant. L’argent est retiré directement sur votre compte à Maurice au taux de change officiel, sans aucun frais supplémentaire.
3. Pour les gros achats (plus de 5 000 MUR) : Votre banque mauricienne va vous envoyer un code de sécurité par SMS (OTP). Si vous avez remplacé votre carte SIM mauricienne par une carte indienne, vous devrez remettre votre puce mauricienne dans le téléphone quelques minutes, juste le temps de recevoir ce SMS. Pour faire plus simple, demandez conseil à votre banque avant de voyager.
- Pour le Mauricien détenteur de la carte OCI
Vous pouvez ouvrir un compte bancaire spécial en Inde pour payer exactement comme les locaux.
1. Depuis Maurice : Lancez les démarches sur Internet auprès d’une banque indienne. Choisissez un compte NRE (les intérêts ne sont pas taxés). Vous pouvez utiliser votre numéro de téléphone mauricien habituel.
2. À l’arrivée en Inde : Vous devez obligatoirement vous rendre dans une banque avec vos documents originaux, passeport mauricien, carte OCI (Overseas Citizen of India) pour faire vérifier votre identité.
3. Une fois le compte activé par la banque, vous pourrez l’associer aux applications indiennes (comme Google Pay ou PhonePe) pour régler toutes vos dépenses.
Par Abdoollah Earally
Star Journal d'information en ligne