samedi , 4 avril 2020
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Dr Bhavish Jugurnath

Dr Bhavish Jugurnath, économiste : «Les contrôles sanitaires sont actuellement plus importants que les politiques monétaires»

Coronavirus oblige, les gouvernements du monde entier adoptent des mesures drastiques. Selon l’économiste, Dr Bhavish Jugurnath, l’heure est plutôt à la consolidation des mesures entourant la sécurité sanitaire au lieu de la refonte des stratégies fiscales. Toutefois, il estime qu’une telle situation peut profiter aux petites entreprises locales.

Qualifié de pandémie par l’OMS, le coronavirus gagne de plus en plus du terrain. Quel est l’impact économique de ce virus ?
Au début, nous évaluions les effets du virus en nous basant sur la demande globale en Chine, les voyages et la production industrielle mondiale résultant des perturbations des chaînes d’approvisionnement à travers l’Asie de l’Est. Désormais, il est clair que l’impact va aussi freiner la demande locale à l’échelle mondiale, ce qui affectera simultanément un large éventail d’activités non-commerciales à travers le monde. Il existe deux façons principales dont les dommages pourraient être plus importants que prévu. Premièrement, le virus lui-même pourrait se propager à une plus grande échelle que nous ne le pensions. Et deuxièmement, même si nos hypothèses sur le virus sont globalement correctes, les retombées économiques pourraient être plus importantes que nous le pensions. Du côté de la demande, la perte de revenus, la peur de la contagion et une incertitude accrue feront que les gens dépenseront moins. Il s’agit d’une récession économique mondiale anormale.

Que faire dans ce cas ?
Il faut comprendre que les contrôles sanitaires sont actuellement plus importants que les politiques monétaires ou fiscales. Si les contrôles de sécurité sanitaire ne parviennent pas à contenir la propagation du COVID-19, les marchés financiers pourraient bientôt devoir accepter qu’une récession mondiale soit inévitable. D’ailleurs, de nombreux économistes du monde entier mettent en garde contre cela. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la société Moody’s ainsi que d’autres institutions financières ont également revu à la baisse leurs prévisions de croissance mondiale au cours des derniers jours. L’OCDE a estimé que le produit intérieur brut (PIB) mondial serait de 2,4% cette année, une baisse de 0,5% par rapport aux prévisions faites en novembre. Moody’s a revu à la baisse ses prévisions du PIB pour l’économie mondiale à 2,1%, contre 2,4% initialement.

Le COVID-19, couplé aux effets du Brexit et la fermeture des frontières chinoise et européenne, n’augurent rien de bon pour notre petite économie. Sommes-nous condamnés ?
Le COVID-19 aura certainement un impact sur Maurice sur plusieurs plans, y compris une forte baisse de la demande intérieure, une diminution des voyages touristiques et d’affaires, des liens commerciaux et de production, des ruptures d’approvisionnement et des effets sur la santé. L’ampleur des pertes économiques dépendra de l’évolution de l’épidémie, qui reste très incertaine. D’après une analyse économique que j’ai menée, je pense qu’il y aura un impact négatif se situant entre 0,2% et 0,6% du PIB. Dans un scénario modéré, où les comportements concernant les mesures de précaution ainsi que les restrictions telles que les interdictions de voyager commencent à s’assouplir, les pertes pourraient atteindre 0,2% du PIB.

…une situation sur laquelle Maurice, ne pourra exercer que peu ou aucun contrôle…»

Le tourisme va à coup sûr subir de plein fouet les effets du coronavirus. Comment faire pour pallier le manque à gagner dans ce secteur ?
En 2020, les résultats du tourisme vont dépendre de la propagation du Covid-19 dans le monde, affectant nos principaux marchés à travers ses répercussions en termes d’annulations de vols. Étant donné qu’un élément d’imprévisibilité se profile, la Banque de Maurice et Statistics Mauritius ont, cette semaine, révisé à la baisse leurs estimations. L’industrie du tourisme emploie environ 10% de la main-d’œuvre mauricienne et contribue à hauteur de 14% au PIB. L’industrie touristique mauricienne ne pourra pas échapper entièrement aux effets du coronavirus, Air Mauritius ayant annulé ses vols vers Shanghai et Hong Kong. Avec le Covid-19 qui touche de plus en plus de personnes à travers l’Europe, l’Inde et maintenant La Réunion, cela aggravera les effets néfastes sur e tourisme à Maurice. C’est malheureusement une situation sur laquelle Maurice, comme la plupart des autres pays, ne pourra exercer que peu ou aucun contrôle.

Donc, il n’y a rien que l’on puisse faire ?
Il n’y a malheureusement à ce stade aucune stratégie claire que le gouvernement pourrait adopter étant donné l’incertitude des grandes compagnies aériennes annulant des vols vers de nombreuses destinations. Nous espérons seulement que peu de vols seront annulés vers Maurice. Sur la base de cette hypothèse et sur la base des données annuelles pour janvier 2019 et 2020, il y a une tendance continue, l’Australie passant de la 15e à la 17e place sur la liste des arrivées. Étant donné que les Australiens n’ont pas encore perdu leur amour pour les voyages, les autorités touristiques mauriciennes pourraient être bien avisées d’investir dans une meilleure promotion pour les attirer vers Maurice. Les Australiens occidentaux, en particulier, apprécient les vols sans escale entre Perth et Maurice.

L’heure est-il donc à la refonte des stratégies touristiques ?
D’une manière générale, bien que le secteur hôtelier soit de nature « low volume and high quality », il existe néanmoins des marchés régionaux et nationaux comme par exemple ceux qui recherchent un hébergement bon marché, à l’instar des Français passant par La Réunion. Ce marché s’est développé grâce au secteur « informel » et va probablement se développer encore. Il existe également des possibilités de diversification. La diversification ajoutera davantage au portefeuille de produits et rendra la destination mauricienne plus attrayante, mais elle doit être réalisée sans perturber le segment de marché principal : les touristes avec des profils de dépenses élevés.

C’est le moment opportun pour booster le secteur des PME»

Quel genre de diversification proposez-vous ?
On peut très bien diversifier le marché dans un certain nombre de segments comme les groupes +50, les MICE (Ndlr : Meetings, Incentives, Conventions and Exhibitions), le tourisme médical, le tourisme pour la pratique du golf et autres événements particuliers. Ensuite, il est nécessaire de diversifier et d’améliorer davantage les attractions touristiques (intérieures), parmi lesquelles l’écotourisme et le tourisme culturel. Le gouvernement a publié un rapport intitulé « Mauritius National Export-Cultural Tourism Sector 2017-2021 », qui met en évidence la nécessité de se tourner vers le tourisme culturel.

À défaut de la Chine, vers quels autres pays peut-on se tourner pour le commerce ?
Les premières indications de l’impact du COVID-19 sur l’économie chinoise sont pires que prévu. Le secteur manufacturier et celui des services ont plongé à des niveaux record en février, et les exportations chinoises ont chuté de 17,2% en janvier et février. Bien que l’épidémie semble avoir ralenti en Chine, le COVID-19 et ses impacts se sont mondialisés. Les cas d’infection se multiplient en Europe, en Corée du Sud, en Iran, aux États-Unis et ailleurs. Face à une telle situation, les options de commerce pour Maurice sont très limitées. Une analyse économique démontre que les pays en développement – asiatiques et africains – qui sont très endettés, sont confrontés à une menace plus grave, en raison d’une exportation plus faible liée au fort dollar américain. La probabilité que le dollar demeure fort et sachant les investisseurs recherchent des ‘safe-havens’ pour leur argent, et la hausse presque certaine des prix des à mesure que l’économie mondiale ralentit, signifie que les exportateurs de produits sont également particulièrement vulnérables.

Quid de l’Europe ?
S’agissant de l’économie européenne et celle de la zone euro, elles avaient déjà enregistré des performances extrêmement mauvaises vers la fin de 2019. L’Europe était presque certaine d’entrer en récession au cours des prochains mois. L’économie de l’Allemagne est particulièrement fragile et celle de l’Italie et d’autres parties d’Europe sont également confrontées à de très graves tensions en ce moment. Je pense que nous n’aurons pas beaucoup de choix et c’est une opportunité pour les petites et moyennes entreprises locales. C’est le moment opportun pour booster le secteur des PME et le gouvernement mauricien doit accompagner les entreprises locales à travers les subventions et des plans de relance pour empêcher une éventuelle crise qui pourrait être encore plus dommageable que celle qui devrait avoir lieu au cours de l’année. Il y a maintenant une certaine anxiété bien au-delà des craintes sanitaires qui sont, cela dit, déjà très préoccupantes.

Dans le même souffle, la Banque de Maurice vient d’annoncer la baisse du taux directeur afin de donner une nouvelle impulsion à l’économie mauricienne en position difficile à cause du COVID-19. Commentaires ?
Les baisses de taux d’intérêt seront utiles aussi longtemps qu’elles joueront le rôle de soutien en vue de stimuler la demande. Je crois qu’à un certain stade, les mesures fiscales autour du COVID-19 porteront leurs fruits. De nombreux pays touchés par le COVID-19, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Australie, entre autres, adoptent les mêmes mesures fiscales. Sur le plan économique, les banques centrales des marchés émergents sont confrontées, d’une part, à des ventes massives dans leurs devises; et d’autre part, à un ralentissement de la croissance.

Que doivent-elles faire ?
Justement, que doivent faire les banques centrales  ? Réduire les taux d’intérêt pour stimuler la croissance ? Ou augmenter les taux d’intérêt pour soutenir leurs devises ? Je pense que beaucoup de banques centrales vont être confrontées par ce dilemme. Il ne faut pas oublier que le prix du pétrole a chuté à environ 30 dollars le baril, mardi, après que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a échoué la semaine dernière à conclure un accord avec ses alliés, dont la Russie, pour réduire encore la production. Par la suite, l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, a baissé ses prix pour avril et prévoit d’augmenter sa production au-dessus de 10 millions de barils par jour le mois prochain.

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