Wednesday , 15 April 2026
Immersion à Dariba Kalan, rue historique du XVIIe siècle nichée au cœur de Chandni Chowk, dans le Vieux Delhi. L’immense esplanade de la Jama Masjid, véritable lieu d’évasion suspendu au-dessus du tumulte de la cité. L’entrée de la salle de prière, bâtie en 1656. Son architecture allie le marbre blanc au grès rouge, un matériau et des formes inspirés du Rajasthan. Culminant à 40 mètres, le minaret est accessible par un escalier intérieur étroit de 121 marches.
Immersion à Dariba Kalan, rue historique du XVIIe siècle nichée au cœur de Chandni Chowk, dans le Vieux Delhi. L’immense esplanade de la Jama Masjid, véritable lieu d’évasion suspendu au-dessus du tumulte de la cité. L’entrée de la salle de prière, bâtie en 1656. Son architecture allie le marbre blanc au grès rouge, un matériau et des formes inspirés du Rajasthan. Culminant à 40 mètres, le minaret est accessible par un escalier intérieur étroit de 121 marches.

Delhi au passé présent – Chronique d’un envoyé spécial : Ma rencontre fortuite avec Bukhari

Tout commence par une question posée à des inconnus. J’ai toujours préféré le contact humain au froid guidage GPS de mon smartphone. Dans le labyrinthe de Chandni Chowk — ce « Marché du Clair de Lune » voulu par la princesse Jahanara au XVIIe siècle — le vacarme des rickshaws dispute chaque centimètre aux porteurs de marchandises.

C’est dans ce chaos organisé que j’interpelle un homme à l’allure noble. Je ne sais pas encore que le hasard, ce « kismat » (destin) si cher aux Delhiites, vient de placer sur ma route un témoin vivant de l’histoire moghole : Yahya Bukhari. S’il n’occupe pas la fonction d’Imam, il en porte le patronyme prestigieux ; Yahya est l’un des descendants directs de Syed Abdul Ghafoor Shah Bukhari, le premier Imam venu d’Ouzbékistan à l’invitation de l’empereur Shah Jahan pour inaugurer la Grande Mosquée, le 23 juillet 1656.

Avec une courtoisie d’un autre temps, il m’invite : « Allons prendre un thé. Je serais honoré. » Il le répète deux fois, avec cette hospitalité indienne qui transforme instantanément l’étranger en invité de marque. Mais mon métier de correspondant est une course contre la montre. Entre un tournage urgent et la deadline qui approche, je décline poliment, le cœur serré par ce rendez-vous manqué avec l’Histoire. Ce thé n’est que partie remise, me dis-je en m’enfonçant de nouveau dans la foule.

Delhi sait récompenser les patients. Mon tournage est bouclé plus tôt que prévu, m’offrant une heure de liberté inattendue. Mes pas me portent alors vers les marches monumentales de la Jama Masjid. En gravissant ces marches de grès rouge, on s’élève au-dessus du tumulte d’Old Delhi pour accéder à l’immense cour intérieure. Sous mes pieds, les dalles retiennent la chaleur du jour, une caresse minérale qui accompagne ma progression vers la salle de prière, le Musalla.

C’est ici, sous des voûtes vieilles de quatre siècles, que j’ai prié mon premier Asr dans une mosquée depuis mon arrivée en Inde. Au moment du Salam final, à droite comme à gauche, une vision me saisit : à travers la succession d’arcs de marbre, la lumière éclatante du dehors offre une vue majestueuse sur le réel. Cette architecture semble avoir été pensée comme un pont  : elle s’ouvre sur le monde physique pour nous rappeler qu’après l’ascension spirituelle du Namaz, il faut retourner à nos activités, ancrés dans la réalité.

Depuis cette colline de Bhojala, la mosquée offre un détachement nécessaire face au capharnaüm qui gronde en contrebas. Une parenthèse de grâce. Me vient alors cette réflexion  : parmi nous, au sein de la diaspora indienne à Maurice, il existe forcément quelqu’un qui descend de l’un de ces milliers d’artisans ou administrateurs ayant bâti cet édifice emblématique. Ce n’est qu’un ressenti, mais il lie nos histoires.

J’espère un jour prendre encore plus de hauteur et gravir les 121 marches étroites du minaret qui mènent au sommet de Delhi. Si j’y parviens… Surveillez le prochain récit, ici-même.

Une lignée de 14 imams Bukhari de 1656 à ce jour

Depuis l’ouverture officielle de la mosquée au XVIIe siècle, la direction spirituelle se transmet de père en fils au sein de la même famille, les Bukhari. Il est essentiel de préciser que si cette famille porte le nom de Bukhari, elle n’a pas de lien de parenté direct avec le savant du IXe siècle, l’Imam Muhammad Al-Bukhari, auteur du recueil encyclopédique des Hadiths. Ils partagent simplement une origine géographique commune : la cité de Boukhara, en Ouzbékistan. Cette continuité de quatre siècles à Jama Masjid de Delhi, reconnue par les historiens, est un fait rare, probablement unique dans le monde musulman.

La Jama Masjid en l’an 1656

À son achèvement en 1656, son nom premier était Masjid-i-Jahan Numa, littéralement la « Mosquée qui reflète le monde ». Elle est l’œuvre ultime de l’empereur Shah Jahan, qui a offert au monde le Taj Mahal à Agra.

En 1656, l’Empire moghol atteignait son apogée, devenant la nation la plus riche au monde. À cette époque, en France, Louis XIV imposait son absolutisme, tandis qu’en Angleterre Oliver Cromwell dirigeait une république fragile. L’Empire ottoman était aussi à son apogée.

Parallèlement, les puissances européennes se disputaient les terres du Nouveau Monde en Amérique, et en Afrique les Hollandais consolidaient leur position au Cap, leur escale stratégique sur la route des Indes.

Grandeur, finesse et hauteur

L’esthétique de la Jama Masjid repose sur un jeu de contrastes entre le grès rouge du Rajasthan et le marbre blanc. L’architecture moghole atteint ici son sommet avec une esplanade immense (le Sahn) de 90 mètres de côté, capable d’accueillir 25 000 fidèles. L’une des caractéristiques les plus marquantes est son minaret sud, qui culmine à 40 mètres. Pour les plus courageux, il est possible d’accéder au sommet par un escalier intérieur extrêmement étroit de 121 marches. L’ingéniosité du bâtiment réside aussi dans son acoustique ; la forme des dômes permettait de porter la voix de l’imam jusqu’aux derniers rangs de la cour.

Par Abdoollah EARALLY

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