Tout au long de l’année, ils sont des millions, venus des quatre coins du monde, à converger vers La Mecque avec un seul objectif : accomplir l’Umrah, se recueillir, implorer le pardon et vivre une expérience spirituelle unique au cœur de Masjid al-Haram.
Dans cet espace sacré, dominé par la Ka’aba, le temps semble suspendu. Les larmes coulent, les mains se lèvent en prière, et les cœurs s’apaisent. Mais à peine franchies les limites de cette enceinte spirituelle, une autre réalité, bien plus dérangeante, s’impose. Une réalité qui contraste brutalement avec la sérénité du lieu saint : la présence massive et persistante de mendiants, visibles à chaque coin de rue, autour du Haram Shareef et jusque dans les zones les plus fréquentées comme l’Abraj Al Bait Clock Tower.
Dès que le pèlerin quitte l’esplanade du Haram, il est confronté à une scène répétitive, presque oppressante. À chaque dizaine de pas, une personne l’aborde. Parfois discrètement, parfois avec insistance : « Please brother, help… I need food… »; « My baby needs milk… »; « I haven’t eaten »… Les sollicitations se multiplient, se croisent, se succèdent sans répit. Hommes, femmes, personnes âgées, mais aussi enfants : tous semblent participer à cette dynamique de mendicité qui entoure les lieux saints.
Certains se contentent de tendre la main, le regard implorant. D’autres engagent la conversation, racontent une histoire, cherchent à établir un lien émotionnel avec le pèlerin. Et dans ce flot incessant, il devient difficile de distinguer la détresse réelle de la mise en scène.
Des enfants utilisés pour attendrir
Ce qui choque le plus reste sans doute la présence d’enfants. Parfois très jeunes, ils circulent dans les zones de passage, souvent aux côtés d’adultes, parfois seuls. Leur regard, leur posture, leur silence même, semblent calculés pour susciter la compassion. Certains demandent directement de l’argent. D’autres sont présentés comme étant dans le besoin : « no food ».
Pour de nombreux pèlerins, cette réalité est difficile à accepter. Voir des enfants mendier dans un lieu aussi sacré soulève des interrogations profondes.
Autre élément troublant : l’apparence de ces mendiants. Contrairement à l’image traditionnelle de la pauvreté, beaucoup sont correctement vêtus. Des femmes entièrement voilées, parfois élégantes. Des hommes portant des kurtas ou même l’Ihram propres, bien présentés. Certain son même en couple.
Rien ne laisse immédiatement penser à une situation de détresse extrême. Cette apparence soignée contribue même à instaurer une certaine crédibilité, voire une proximité religieuse. Mais derrière cette façade, le doute persiste. S’agit-il de véritables nécessiteux ou d’individus intégrés dans un système plus structuré ?
Une stratégie bien rodée
Au fil des observations, un schéma semble se dessiner. Les approches sont souvent similaires, presque répétitives :
- Une entrée en matière respectueuse (« Assalamualaikum », « brother », « sister »)
- Une histoire courte mais percutante
- Une demande précise (nourriture, lait pour bébé, argent)
- Une insistance mesurée, mais constante
Tout semble pensé pour toucher le cœur du pèlerin, sans éveiller immédiatement les soupçons. Dans un contexte où la générosité est encouragée, où l’aumône est valorisée, cette stratégie devient redoutablement efficace.
À La Mecque, donner fait partie de l’expérience spirituelle. Beaucoup de fidèles viennent avec l’intention de faire la charité, convaincus que chaque geste est récompensé. Mais cette générosité peut aussi être exploitée. Un pèlerin mauricien que nous avons rencontré aux abords du Haram confie : « Ou leker dir ou aider… mé ou lespri koumans poz kestion. Tou ban mendian la dir mem zafer. Pa koner ki ou pou krwar. »
Un phénomène persistant malgré les contrôles
La mendicité autour du Haram Shareef est un phénomène bien connu. Les autorités saoudiennes ont, à plusieurs reprises, tenté de limiter ces pratiques, notamment en renforçant les contrôles et en interdisant la mendicité organisée. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Le phénomène persiste, s’adapte, se transforme.
Particulièrement lors des périodes de forte affluence, comme Ramadan ou les vacances, la présence de ces individus semble s’intensifier.
Pour de nombreux fidèles, cette situation vient perturber leur recueillement. Le contraste entre l’intérieur du Haram — lieu de paix et de concentration — et l’extérieur, marqué par les sollicitations incessantes, est frappant.
« Ou sorti apré namaz, ou enkor dan ou lemotion… et tout suite dimounn vin ver ou », raconte un autre pèlerin ajoutant que ce décalage crée un malaise, une forme de tension intérieure entre le désir d’aider et la crainte d’être manipulé.
Madinah, une autre réalité qui interpelle les pèlerins
Si La Mecque surprend par cette mendicité omniprésente aux abords du Haram, la situation à Al-Masjid an-Nabawi, à Madinah, n’est guère différente. Là aussi, derrière la sérénité apparente de ce lieu hautement spirituel, une réalité plus troublante s’impose aux visiteurs.
Aux abords de la mosquée du Prophète (saw), notamment dans les zones de passage fréquentées par les pèlerins, la mendicité est visible, persistante, et parfois insistante. À peine sorti de l’enceinte sacrée, le fidèle est rapidement approché. Les méthodes sont similaires à celles observées à La Mecque : des individus qui engagent la conversation avec respect, souvent en utilisant des salutations religieuses, avant de formuler une demande.
Les prétextes varient, mais le schéma reste le même. Certains évoquent des problèmes de santé, d’autres parlent d’enfants à nourrir ou de situations d’urgence. Là encore, des femmes voilées, des hommes en tenue traditionnelle, et parfois même des enfants, participent à ces sollicitations répétées.
Ce qui interpelle particulièrement, c’est la fréquence de ces approches. À Médine comme à La Mecque, il devient difficile de marcher quelques mètres sans être interpellé. Cette répétition crée un malaise chez de nombreux pèlerins, partagés entre compassion et méfiance.
2710 arrestations en 2025
Selon un article de Saudi Gazette, la mendicité demeure un phénomène préoccupant en Arabie saoudite, malgré les efforts des autorités. En 2025, pas moins de 2710 mendiants ont été appréhendés à travers le Royaume par 13 bureaux spécialisés dans la lutte contre ce fléau, selon des chiffres du ministère du Travail et du Développement social. Parmi eux, une majorité écrasante de femmes (2 140), contre 570 hommes.
Selon la Saudi Gazette, de nombreux mendiants retournent à cette pratique même après avoir été arrêtés et contraints de signer des engagements. Les conditions qui les ont poussés à mendier n’ont pas été résolues mais l’article révèle que certains individus mendient non par nécessité, mais pour gagner de l’argent facilement, voire sous contrainte familiale, illustrant la complexité de ce phénomène.
Face à cette réalité, plusieurs guides religieux recommandent une approche plus structurée de la charité. Plutôt que de céder à chaque sollicitation, il est conseillé de privilégier des dons via des organisations reconnues ou des structures officielles.
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