À Plaine-Magnien, chez les Ochootoya, le commerce du tissu est une histoire de famille qui se transmet depuis trois générations. Heedreece Ochootoya parcourait autrefois les villages avec ses ballots de tissus. Son fils Abdoolah, aujourd’hui âgé de 63 ans, a poursuivi le métier pendant plus de quarante ans, sillonnant les foires de l’île à bord de son van. Désormais, une nouvelle génération prend le relais : Farzana et Zainab ont fait entrer l’activité sur TikTok, tandis que Rayyaan, 21 ans, apprend à son tour le métier aux côtés de son père. Des marchés traditionnels aux réseaux sociaux, les méthodes ont changé, mais une même histoire continue de se tisser autour du travail, de la famille et de la transmission.
Tout commence avec Heedreece Ochootoya. À une époque où le métier exigeait une solide endurance, il achetait des ballots de toile en gros à Port-Louis avant de parcourir plusieurs régions de l’île pour les vendre de porte à porte.
Mahébourg, Vieux-Grand-Port, Grand-Sable et d’autres villages faisaient partie de ses tournées. Les kilomètres, la chaleur ou la pluie faisaient partie du travail. Il fallait surtout rentrer avec de quoi faire vivre la famille.
La dure réalité
Abdoolah découvre très tôt cette réalité. Il n’a que sept ans lorsqu’il commence à accompagner son père. Pendant que d’autres enfants de son âge jouent, lui observe les échanges avec les clients, les négociations et surtout la manière dont Heedreece traite chaque personne avec respect.
C’est là qu’il apprend les premières règles d’un métier qu’il ne quittera plus. « Mo papa ti dir mwa ki avan koumans vann latwal, bizin gagne respe dimoun-la avan », dit-il.
Une autre phrase de son père lui est restée en mémoire : « Un client ne revient pas seulement pour un bon prix, mais parce qu’il se sent respecté. »
Cette conception du commerce restera au centre de sa manière de travailler.
L’enfance est aussi celle des responsabilités. Abdoolah est l’aîné d’une famille de sept enfants, quatre garçons et trois filles. Dans le foyer, chaque roupie compte. Très tôt, il apprend à économiser et à respecter le fruit du travail.
Il voit surtout son père partir tôt et rentrer tard. Cette vie de labeur devient son école. « La discipline est un investissement qui rapporte toute la vie », aime-t-il dire aujourd’hui.
À 18 ans, il prend la route
À force de mettre de l’argent de côté, Abdoolah se fixe un objectif : disposer de son propre moyen de transport pour développer le commerce. Et à 18 ans, il achète un van.
Ce véhicule marque un tournant. Désormais, il peut transporter davantage de rouleaux de tissus, se déplacer plus facilement et multiplier les foires. Il construit progressivement sa clientèle et inscrit son activité dans la durée.
Plus de quarante ans plus tard, le rythme reste exigeant. À quatre heures du matin, Abdoolah se lève. Après la Salât-ul-Fajr, il prépare sa journée. À cinq heures, il quitte Plaine-Magnien pour rejoindre la foire où il doit travailler.
« Le soleil ne récompense pas celui qui dort, mais celui qui est déjà debout pour accueillir ses premières lueurs », dit-il avec le sourire.
Une fois sur place, il faut décharger les rouleaux, installer le stand, organiser les couleurs, présenter les motifs et classer les tissus selon leurs usages.
Puis viennent les clients. Certains cherchent un tissu pour une robe de mariage, d’autres pour des rideaux, une fête religieuse ou un projet de couture. Il faut écouter, conseiller et comprendre ce que chacun recherche.
Proximité avec le client
Pour Abdoolah, le métier ne consiste pas seulement à vendre quelques mètres de tissu. La relation avec le client compte tout autant.
Cette proximité lui a permis de conserver une clientèle fidèle au fil des années. Certaines familles connaissaient déjà son père. Aujourd’hui, les générations suivantes continuent à se tourner vers Abdoolah et ses enfants.
Lorsque la foire prend fin, il faut encore tout remballer. Les rouleaux retournent dans le van avant le trajet vers Plaine-Magnien.
Ce n’est souvent qu’autour de 19 heures qu’Abdoolah retrouve son foyer. « La fatig disparet kan nou koner kifer nou pe bizin debriye », confie-t-il. Et ce combat a toujours eu le même objectif : assurer l’avenir de sa famille.
À cette discipline s’ajoute une autre constante de sa vie : la foi. Abdoolah explique qu’elle l’a accompagné dans les périodes difficiles comme dans les moments plus favorables. « Met to konfians dan Allah, travay honet ek aksept sak eprev kouma enn lokazion pou fer twa grandi », laisse-t-il entendre.
Une vie de travail pour les siens
Si Abdoolah Ochootoya a passé autant d’années sur les routes et dans les foires, c’est d’abord pour sa famille. Avec son épouse Razia, femme au foyer, il a élevé six enfants : cinq filles et un garçon.
Au fil des années, chaque journée de commerce devait contribuer à construire leur avenir. Les revenus variaient selon les ventes, les saisons et la fréquentation des foires. Certaines journées étaient bonnes, d’autres beaucoup moins. Mais le travail continuait.
À la maison, les enfants grandissent avec la conscience que chaque roupie gagnée est le résultat de longues heures de travail. « Les difficultés ne sont pas des murs. Elles sont des marches qui nous obligent à monter plus haut », aime rappeler Abdoolah à ses enfants.
L’éducation occupe une place importante dans cette histoire familiale. Deux des enfants poursuivent des études universitaires. L’une est enseignante. Une autre travaille au ministère de l’Éducation.
Pour Abdoolah, ces parcours représentent l’une des plus grandes satisfactions de sa vie. « Le plus beau cadeau qu’un parent puisse offrir à ses enfants n’est pas un héritage financier, mais la possibilité de choisir leur propre avenir grâce à l’éducation », affirme-t-il.
Le commerçant qui avait lui-même appris son métier sur les routes avec son père a ainsi voulu offrir à ses enfants la possibilité de suivre leur propre voie.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car si certains enfants se sont tournés vers les études et d’autres professions, une partie de la famille a également choisi de poursuivre l’activité commerciale. Et de la transformer.
Du marché à TikTok
L’entreprise familiale n’est plus aujourd’hui uniquement celle d’Abdoolah. Ses enfants y prennent progressivement leur place, chacun avec ses compétences et sa manière de faire.
Parmi eux, Farzana, 37 ans, et Zainab, 28 ans, ont compris que le commerce pouvait désormais dépasser les limites physiques d’une foire.
Les habitudes des clients ont changé. Les réseaux sociaux occupent une place grandissante dans les achats. Les deux sœurs décident alors de lancer des ventes en direct sur TikTok.
Le principe reste proche de celui du stand familial, mais l’écran du téléphone remplace désormais le marché.
Pendant leurs TikTok Lives, elles présentent les nouveaux arrivages, montrent les tissus, répondent aux questions et conseillent les internautes.
La clientèle, elle, n’a plus besoin de se déplacer. Les commandes viennent de différentes régions de Maurice : du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest et du Centre. Rodrigues fait également partie de leur clientèle.
Les commandes sont ensuite préparées avant d’être livrées à domicile. « Notre père nous a appris à créer une relation de confiance avec les clients. Nous utilisons simplement de nouveaux outils pour continuer cette même mission », explique Zainab.
Le changement est important. Le grand-père allait vers ses clients de village en village. Abdoolah a sillonné Maurice en van et travaillé dans les foires. Ses filles, elles, peuvent aujourd’hui présenter leurs tissus à des clients situés à l’autre bout de l’île sans quitter leur écran.
La famille utilise également l’intelligence artificielle pour améliorer sa communication, préparer des publications et renforcer sa présence sur les réseaux sociaux.
Pour Abdoolah, cette évolution n’efface pas ce qui existait avant. Elle permet au contraire au commerce familial de s’adapter. « Les outils changent avec le temps, mais les valeurs restent éternelles », souligne-t-il.
Lui qui a vu son père transporter ses ballots de tissus assiste aujourd’hui à une nouvelle étape de cette histoire, où commerce traditionnel, réseaux sociaux et nouvelles technologies cohabitent.
Rayyaan, la troisième génération
La transmission prend une autre dimension avec Rayyaan. À 21 ans, le benjamin et unique garçon de la famille commence à marcher dans les pas de son père.
Comme Abdoolah autrefois derrière Heedreece, Rayyaan apprend le métier sur le terrain. Il découvre les foires, les clients, les tissus et les exigences du commerce. « Il faut reconnaître la qualité d’une étoffe, connaître les tendances, écouter les demandes et construire une relation avec la clientèle », confie le jeune homme.
Abdoolah le conseille, mais lui laisse également faire son apprentissage par l’expérience. « On peut transmettre un métier avec des mots, mais on transmet des valeurs uniquement par l’exemple », fait-il valoir.
Cette présence de Rayyaan donne aujourd’hui tout son sens à l’histoire des Ochootoya.
Trois générations se retrouvent liées par le même métier. Heedreece parcourait les villages avec ses tissus.
Abdoolah a développé l’activité grâce à son van et aux foires. Ses filles ont fait entrer le commerce sur les réseaux sociaux. Rayyaan, lui, commence à prendre sa place dans l’entreprise familiale.
Une chose, cependant, n’a guère changé : la philosophie commerciale. Abdoolah privilégie des prix raisonnables plutôt qu’une recherche de bénéfices excessifs. Pour lui, fidéliser un client vaut davantage qu’une vente isolée réalisée avec une marge importante.
Cette approche lui a permis de voir revenir, au fil des années, plusieurs générations de clients. Certains avaient connu Heedreece. Leurs enfants ont acheté auprès d’Abdoolah. Aujourd’hui, leurs propres familles peuvent retrouver les tissus des Ochootoya sur les foires ou à travers les ventes en ligne.
À 63 ans, Abdoolah continue donc à se lever avant l’aube et à charger son van. Mais l’histoire qui avait commencé avec son père ne repose plus sur ses seules épaules. Elle se poursuit désormais avec ses enfants.
Du porte-à-porte au van, du marché à TikTok, les façons de vendre ont profondément changé. Mais dans la famille Ochootoya, le fil n’a jamais été rompu.
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