Wednesday , 24 June 2026

Ne pas se couper de l’autre monde

Avec les réseaux sociaux et autres technologies d’information et de communication, la Coupe du Monde 2026 qui se déroule sur le continent nord-américain avec 48 équipes nationales est l’événement sportif planétaire le plus suivi de l’histoire, partout sur la planète.

À l’origine, 206 pays se sont inscrits pour ce tournoi unique, la Terre entière y participe. Y compris les plus petits États comme Maurice, qui s’est fait surclasser durant les qualificatifs par un autre pas plus grand, le Cap-Vert qui fait jeu égal maintenant avec les géants footballistiques. Une compétition globale sans barrière, que ce soit de superficie, de géographie, de race, d’ethnie, de langue, de culture, de richesse ou de religion. Le football serait-il lui-même devenu une religion ?

1. Aucun savant digne de ce nom, autorité majeure et unanimement reconnue, ne risque de déclarer absolument interdite la Coupe du Monde, encore moins le football en soi. D’abord, parce que tout ce qui est évidemment « haraam » doit l’être à la lumière des fondements historiques du droit, avec une argumentation claire et manifeste de la jurisprudence. Toutefois, les avertissements, parfois très sévères, ne manquent pas par rapport aux possibles dérives. Si dans le fond l’intention est bonne et les menaces sont réelles, il est nécessaire d’en parler autrement, avec sagesse, justesse et pertinence. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons concilier les réalités de notre monde avec le sens de notre vie, ici-bas et dans l’au-delà.

2. Que reprochent certains prêcheurs au ballon rond ? Que des mordus finissent par négliger certaines obligations, que ce sport soit associé au gambling, que des pubs de produits alcoolisés soient diffusés pendant les matchs ? Que le football soit devenu un business spéculatif, un jeu où les gens perdent trop de leur temps, sinon qu’il provoque le fanatisme avec des dérapages violents ? Tout cela est vrai. Et il faut se prémunir contre tous ces dangers. Est-ce en bannissant le football que nous y arriverons ?

3. Or, il n’y a pas que le football comme amusement ou pratique sportive qui éloigne les gens de leurs devoirs. Les paris d’argent comme l’incitation à prendre de l’alcool, à la spéculation ou à la haine et au désordre sont autant, sinon davantage, répertoriés dans d’autres domaines. Par exemple, tant de gens se laissent aller jusqu’à la perdition avec les contenus sur les réseaux sociaux et les plateformes en ligne, la distraction digitale, qui n’ont rien à faire avec le football. La politique politicienne sème le trouble et pourtant elle n’est pas bannie. Le ballon rond n’est pas responsable de ce que certains hommes en font.

4. Et il y en a parmi qui en font de très belles choses ! L’humain a fait du football un art, une science, une invention qui rend grâce aux faveurs de Dieu. De toutes les créatures sur terre, l’homme, « rajul », est la seule qui est de nature obligatoirement bipède, en arabe « rajul » de la même racine que « rijl » (pied). Il se déplace magnifiquement sur ses deux pieds avec ses yeux et sa tête placés de sorte à lui donner une visibilité remarquable. Doué d’une intelligence qui est absolument unique, l’homme a un but. Il marche, se lance, saute et court, son cerveau avec son corps pouvant en même temps maîtriser un objet avec une habilité inouïe. Dans ce cas, une figure exceptionnelle qu’il contrôle avec ses pieds principalement, une sphère. C’est la forme la plus répandue de l’univers, de la plus infime à la plus gigantesque, physiquement si ce n’est dans son esprit. Le football est beau et plaisant, tant à jouer qu’à regarder, aussi parce que c’est une discipline collective simple qui repose, néanmoins, sur tant de paramètres complexes et incertains. Et tout devient humainement possible.

5. Un match se déroule comme une bataille entre deux armées, le football servant de substitut à la guerre, toutes proportions gardées. Des règles équitables et le fair-play doivent être respectés, car une rencontre n’est pas une confrontation militaire, surtout pas un combat entre barbares. Combien de fois n’a-t-on pas vu une petite équipe tenir en échec, sinon vaincre, un goliath du foot ? Le talent, l’effort, l’engagement, la rigueur, la solidarité, la persévérance, le courage, le leadership, le dépassement de soi, la générosité, l’excellence, le team spirit, le comportement éthique…et toutes ces émotions durant les matches qui ne peuvent être décrites. Des fois, la malchance, l’erreur, le drame, la déception, l’amertume, la frustration, le désespoir, la colère aussi…des circonstances qui appellent à être gérées avec patience, en attendant le prochain match. Plus qu’un divertissement, un loisir ou en passe-temps sain, si ce n’est qu’une activité de récréation corporelle collective, le football est aussi une école de vie que les gens aiment.

6. Et si le football, y compris la Coupe du Monde 2026, pourrait également nous inspirer à ne pas nous couper de l’autre monde ? À y réfléchir, il ne manque pas d’enseignements à tirer ne serait-ce que de ce que nous avons vécu jusqu’ici :

  • De nombreux footballeurs pensent à Dieu au moment d’entrer sur le terrain ou au moment de marquer, jusqu’à se prosterner comme l’a fait, parmi tant d’autres, ce jeune double buteur musulman de la Suède, arborant, il faut le souligner, son maillot national avec sa croix très chrétienne. Tant de signes de pluralisme lors de la Coupe du Monde, en dépit de la xénophobie de certains. Ce qui est plus exceptionnel, toutefois, c’est de voir aussi des footballeurs prier après une défaite, comme ces joueurs chrétiens du Panama, d’Equateur et de l’Afrique du Sud.
  • Que dire des fans japonais qui ne quittent pas le stade sans avoir nettoyé les lieux et récupéré les objets à recycler ou à disposer convenablement ? Il semble que les joueurs nippons font de même à la sortie des vestiaires. C’est une attitude qui mérite d’être adoptée par tout le monde, façon de démontrer que nous sommes conscients de notre responsabilité vis-à-vis d’un autre monde, celui de la nature à laquelle nous sommes liés intrinsèquement.
  • La Coupe du Monde peut bien promouvoir la paix, mais certainement pas à la manière d’Infantino vis-à-vis de Trump en lui donnant une fausse médaille de consolation à défaut du Nobel de la Paix. Dieu Seul sait si l’atmosphère de la Coupe du Monde a contribué plus à un accord de paix avec l’Iran que la date d’anniversaire de Trump. Imprévisible comme il est, il n’est pas à écarter que ce dernier a voulu la paix pour que sa Coupe du Monde soit « the most successful World Cup in history ».
  • Lorsque l’entraîneur algérien dit « Inch’Allah, nous allons battre Messi  », il faut que quelqu’un vienne de l’avant pour rassurer qu’il ne s’agît pas d’une menace terroriste. Les « hydration breaks », bien que moyen conçu pour la pub, inaugurent-ils une possible tolérance dans des pays, comme la France, envers les footballeurs qui jeûnent pendant Ramadan ? Par malheur, le monde entier a été témoin du traitement indigne et choquant réservé à des joueurs, des supporters et des officiels à cause de leur race, de leur religion ou de leur nationalité. Les mêmes qui ont évoqué les droits humains au Qatar en 2022 se sont tus en 2026.
  • Le drapeau de l’Arabie Saoudite qui comprend l’attestation de foi musulmane n’est pas posé au sol, contrairement à ce qui se fait pour tous les autres matches. La FIFA fait montre là d’un égard extraordinaire pour la foi des autres, même si en d’autres occasions elle ne fait pas toujours honneur.

7. Et pourtant il y a ceux qui avancent que la Coupe du Monde est l’affaire des non-musulmans, des « kuffar  », et il y a ceux qui voient même dans le football un complot franc-maçonnique. Entre les deux, beaucoup s’y intéressent comme une réalité du monde où ils vivent. Pour cette édition, un record de pays musulmans est enregistré pour la Coupe du Monde. Ils viennent de là où les enfants ont appris à taper dans leur premier ballon en short, ou dans tout ce qui ressemble à une boule, dès leur plus tendre âge et ont pris plaisir à jouer depuis.

Dans la rue, dans le salon, dans le garage, dans la cour d’école, sur la plage, lor koltar, dans la kasbah, sur le terrain du quartier, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, le football est devenu leur passion. Et à l’écran, ils ont aimé une équipe, peut-être mal aimé une autre aussi. Le même scénario s’est répété partout, des favelas de Rio aux kriane de Casablanca en passant par les banlieues de Paris. Chaque quatre ans, et particulièrement en 2026 avec la technologie aux bouts des doigts, la Coupe du Monde leur revient comme la grande célébration du football tant attendue, pour ne pas dire son pèlerinage mondial du plus haut niveau.

8. Même si c’est probablement en short et pieds-nus que de nombreux garçons passaient leur temps à « bat boul », avant que n’arrive la Gen Z et ensuite la Gen Alpha avec les jeux en ligne de plus en plus sophistiqués, le code vestimentaire du footballeur fait débat pour certains aujourd’hui. Ils ne permettent pas de regarder la Coupe du Monde parce que les joueurs ne se couvrent pas le genou complètement. Pourtant, cette partie du corps n’est pas toujours visible, notamment pour le téléspectateur ou encore le supporter perché dans le stade, même lorsqu’il cherche pour une raison bizarre à se focaliser sur les genoux au lieu de suivre le ballon, donc le match. Tout en respectant cette prise de position largement littéraliste, il est bon de souligner que trois des quatre écoles de pensée dominantes n’incluent pas le genou comme partie intime du corps masculin. Et à force de chercher le diable dans les détails, nous passons, malheureusement, à côté des éléments essentiels et graves qui doivent nous interpeller au nom de notre conscience, et notre foi elle-même.

9. Ce qui doit nous concerner au-delà de la longueur du short est les excès qu’engendrent le business du football moderne. Pourquoi tant de matchs, pour la Coupe du Monde et dans d’autres compétitions, si ce n’est que pour de l’argent ? Impossible pratiquement de les regarder tous. Les footballeurs pros sont devenus des machines. Avec des salaires astronomiques « payés » aux joueurs qui s’achètent et se vendent comme du bétail. Or, ils sont, paradoxalement, idolâtrés par les fans qui sont épluchés par ce que leur coûtent les billets d’entrées, les abonnements télé pour regarder les matchs ou encore le marchandising. De leur part, les pétromonarchies investissent des milliards dans des équipes de foot ou dans des tournois, du sports-washing au vu et au su de tous alors que des gens meurent ailleurs de faim et les droits humains sont bafoués dans ces mêmes pays. Le football devient aussi trop une distraction. Même ici, le timing du Budget national n’est pas propice pour une analyse sobre avec la fièvre de la Coupe du Monde partout. S’il fallait une raison pour dire non au football, ce serait un peu de tout cela. Mais nul ne peut l’interdire ainsi. Le mal qui provient du football devenu industrie au service des puissances financières, médiatiques et politiques du jour a ses racines ailleurs.

10. Pour y résister, il faut chercher une conscience intime de Dieu jusqu’à dans ce que nous considérons comme des moments de détente. Que ce soit sur le terrain ou devant un écran, ne jamais se perdre dans l’oubli de soi. Si nous voyons une chose qui nous noircit le cœur, si nous commençons à nous laisser aller, si nous nous écartons de nos obligations que ce soit vis-à-vis de Dieu, de nos semblables ou de nous-mêmes, il est évident que le football a un effet nocif sur nous. Il faut arrêter. La Coupe du Monde, aussi fantastique soit-elle, ne doit pas nous couper de l’autre monde, celui qui nous attend comme destination finale. C’est tout une lutte, un jihad. Si c’est ainsi, le football aura servi a quelque chose…

Par PROF. KHALIL ELAHEE

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