samedi , 26 septembre 2020

Tahir Wahab, expert-comptable : «La hausse des taxes va réduire la capacité des entreprises à rester compétitives»

Expert-comptable et expert-banquier, Tahir Wahab estime que la hausse des taxes ne se traduit pas forcément par une hausse des revenus du gouvernement. Selon lui, à présent, les entreprises vont réfléchir à deux fois avant de recruter ou même d’accorder une augmentation aux employés.

Dans les grandes lignes, comment avez-vous trouvé le Budget 2020-21 ?
Le Budget a été présenté dans un contexte axé sur l’après-Covid-19 avec des moyens astronomiques à Rs140 milliards (60 et 80 Md de la Banque de Maurice). On s’attendait à un Budget catalyseur qui jette les bases d’une nouvelle économie. Certes, les conditions sont exceptionnelles mais en réalité le Budget présenté n’est pas exceptionnel, c’est un Budget ‘business as usual’ et de surcroit avec des mesures assez risquées en termes de taxation qui va tuer la relance de l’économie.

Croyez-vous que ce sera le cas ?
En théorie, c’est facile de dire qu’une hausse des impôts veut dire hausse des revenus. Mais l’impôt a un rapport inverse avec les revenus du gouvernement. Plus vous augmentez l’impôt, plus les revenus de l’État pourrait diminuer. En 2008, par exemple, lorsque l’impôt sur le revenu est passé de 30% à 15%, les revenus du gouvernement ont augmenté par 30% que ce soit pour les taxes directes ou indirectes. Cela s’explique par le fait que les gens ont plus de revenus et subséquemment, dépensent plus.

C’est donc l’inverse qui va se produire ?
Le risque avec la hausse des taxes c’est que cela va réduire la capacité des entreprises à rester compétitives et contenir les effets de Covid-19. Aussi, la dépréciation de la roupie n’aide pas l’économie et les effets des transferts de fonds de la BoM dans l’économie se feront sentir à travers une hausse des prix. Le panier de la ménagère sera plus cher. Ce qu’il faut, c’est encourager l’exportation des produits à travers différents plans de soutien au lieu de venir avec des taxes additionnelles.

Selon vous, est-ce que les entreprises – petites et grandes – vont souffrir par rapport aux taxes additionnelles introduites dans le Budget ?
La Covid-19 a chamboulé toutes les activités économiques au niveau local et international. Les mois à venir s’annoncent déjà sombres pour les entreprises. Ce n’est certainement pas le moment de reformes mais un moment exceptionnel pour soutenir les entreprises. C’est le rôle d’un gouvernement que de soutenir l’économie et protéger les entreprises en cette période de crise sans précédent. Mais « solidarité » ne veut pas dire asphyxier les entreprises avec des charges additionnelles, des taxes qui feront augmenter les coûts opérationnels. Taxer les entreprises sur leur chiffre d’affaires, s’inspirant du modèle français, n’est pas soutenable dans le contexte local. Nous n’avons pas de marchés acquis et souvent les compagnies doivent investir dans les dépenses de marketing. Ajouter à cela, la contribution sociale généralise est perçue comme une taxe additionnelle et le fardeau sera énorme pour certaines entreprises.

Les entreprises vont penser à deux fois avant de donner une augmentation aux employés»

Des opérateurs disent qu’une telle situation pourrait encourager les licenciements. Partagez-vous cet avis ? 
En cette période de crise, l’accent doit être mis sur l’humain et il est primordialde préserver l’emploi pour éviter une crise sociale et qui peut affecter notre économie. Paradoxalement, le ministre des Finances  a mis une énorme pression fiscale additionnelle sur les grosses entreprises qui emploie généralement beaucoup de personnes. Ce qui aura pour effet d’inciter ces entreprises à revoir leur modèle et définitivement réduire leur coût. Cela pourrait se traduire malheureusement par des opérations de dégraissage.

À travers le Wage Assistance Scheme, le GM veut cependant garantir l’emploi. N’est-ce pas ?
Il est vrai. Mais le Wage Assistance Scheme aurait dû être accompagné de conditions spécifiquesafin garantir l’emploi. Il aurait pu être un plan ciblé pour les PME et les secteurs en difficulté comme le tourisme et ce, jusqu’à la reprise. Effectivement, il y a des secteurs comme la distribution et la consommation qui vont « pick up ». Mais il faut aussi soutenir les autres secteurs en difficulté et après on aurait pu venir avec une taxe additionnelle uniquement lorsque les entreprises ont redémarré. Dans le cas actuel, cela va tuer l’entreprise et aura un impact sur le monde du travail. Protéger l’emploi veut aussi dire que celui des petites boutiques/commerces et les marchands ambulants. En cas de licenciement massif, cela aura pour effet une réduction de la consommation des produits non essentiels. Les petits commerces vont souffrir.

Par ailleurs, le taux du Solidarity Levy a été revu à la hausse. Courrons-nous le risque de perdre des talents locaux à l’avenir ?
Définitivement !Avec les charges et taxes additionnelles, cela veut dire que les entreprises seront réticentes à employer des personnes additionnelles. Dans le même temps, elles vont repenser leurs opérations et diminuer leur effectif pour rester compétitives. Désormais, les compagnies vont penser à deux fois avant de donner une augmentation aux employés. La solidarité ne doit pas être contre-productive. La hausse du Solidarity Levy va ralentir la consommation des produits et services non-essentiels et ironiquement, le ministre de Finances espère pouvoir faire redémarrer l’économie à travers la consommation locale.

Mais cette mesure ne concerne qu’une poignée de personnes…
Certes, mais faut-il rappeler que ces personnes font aussi rouler l’économie.Et ce, à travers des emplois indirectscar elles emploient des gens qui travaillent dans leur maison (bonne à tout faire etc.), abonnement à la gym, rénovation des maisons, entre autres. Grâce à ces gens, des « ouvriers » peuvent gagner leur vie. Il est clair que maintenant, ils vont revoir certaines priorités.

Sinon, dans un ordre plus général, à quand peut-on s’attendre à un retour à la normale dans le secteur financier ?
Le secteur des services financiers a fait ses preuves. Il est toujours difficile de bâtir une réputation du jour au lendemain. Notre system financier a certes quelques manquements mais il existe beaucoup d’opportunités sur lesquels on peut capitaliser : une main-d’œuvre qualifiée, des technologies avancées, des traités avec plusieurs pays et une conformité aux normes de FATCA et CRS, et autres règles internationales. Nous somme une juridiction transparente. Le GM a annoncé dans le Budget qu’il va adresser les cinq manquementspar rapport aux recommandations du Groupe d’action financière (GAFI) afin que Maurice puisse sortir de la liste noire de l’Union européenne.

Covid-19 a-t-elle assombri les perspectives d’emploi dans ce secteur ?
Notre secteur financier emploie presque 20 000 personnes, directes et indirectes, et contribue à hauteur de 12% de notre PIB. L’avenir du secteur est prometteur pour les jeunes – il y a beaucoup d’opportunité à tous les niveaux si on continue à créer des créneaux avec les nouvelle technologies et l’innovation. Maurice joue son va-tout pour redorer le blason dusecteur financier ; la zone noire indique potentiellement des fuites de capitaux à d’autres juridictions offshores qui sont en compétition directe avec Maurice comme Singapour ou même les Seychelles et Ras Al Khaimah de Dubaï. L’on devrait songer à une campagne de communication pour promouvoir notre système financier tout comme cela se fait pour le tourisme. Une campagne bien rôdée est importante pour répondre aux accusations parfois non-fondée des certains articles de presse internationale.

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