Friday , 15 May 2026
Le rickshaw reste le moyen le plus efficace pour circuler dans les embouteillages de Dacca. À l’arrière-plan, un bus marqué par les frottements incessants du trafic urbain.

Delhi au passé présent : Chronique d’un envoyé spécial – Bangladesh : ni carte postale, ni ce à quoi vous pensez

À la veille des élections législatives de février dernier, j’ai découvert un Bangladesh bien loin des images réductrices de misère et d’ateliers textiles. Un pays jeune, politisé, qui cherche à redéfinir son avenir après des années d’autoritarisme.

S’il est un pays qui mérite le surnom de « Little India », c’est bien le Bangladesh. Quand on atterrit à Dacca, les repères reviennent immédiatement  : rues débordantes, klaxons continus, câbles électriques suspendus au-dessus des avenues et cette pollution qui épaissit l’horizon dès le matin. Même certaines odeurs rappellent Delhi.
Le dépaysement n’est donc pas total. Mais le Bangladesh possède bien sa propre texture ; un pays plus compact, plus homogène culturellement, plus conservateur aussi dans ses apparences sociales.

Ce pays souffre surtout d’un problème d’image. Vu de l’extérieur, il reste associé aux ateliers textiles, aux catastrophes industrielles et à cette main-d’œuvre bon marché qui fabrique une partie des vêtements consommés dans le monde entier. Le textile représente encore près de 80 % des exportations du pays. Depuis le drame du Rana Plaza en 2013, où plus de 1 100 ouvriers ont péri dans l’effondrement d’un immeuble, cette image colle au Bangladesh comme une étiquette définitive.

À cela s’ajoute l’émigration massive. Plus de 13 millions de Bangladais travaillent aujourd’hui à l’étranger, principalement dans les pays du Golfe et en Asie du Sud-Est. À Maurice, leur présence est devenue familière dans plusieurs secteurs.

Jeunesse dynamique

Mais réduire le Bangladesh à cette réalité économique serait passer à côté de l’essentiel. J’ai aussi découvert à Dacca une jeunesse remarquablement éduquée, politisée, ouverte sur le monde et bien plus moderne qu’on ne l’imagine souvent.

Adiba résume assez bien cette autre facette du pays. Je la rencontre dans le marché d’Uttara, au nord de la capitale. L’entretien est improvisé, au milieu des vendeurs ambulants. Elle a un peu plus de vingt ans, étudie l’ingénierie et s’exprime dans un anglais parfait, avec cette assurance tranquille des étudiants des grandes métropoles asiatiques.

« Notre génération veut avancer, progresser et avoir une vie plus décente », me confie-t-elle.

Cette phrase revient souvent dans les discussions au Bangladesh depuis les événements de 2024, dits la révolution de la génération Z qui a fait tomber le pouvoir. Cette génération-là n’a connu qu’un seul gouvernement.

Avec près de 178 millions d’habitants, le pays figure parmi les plus densément peuplés du monde. Près de 40 % de la population a moins de 30 ans.

Scrutin historique

Si le Bangladesh a attiré l’attention du monde entier en février dernier, c’est parce qu’il organisait les premières élections véritablement ouvertes depuis plus de 15 ans. Un scrutin historique après une longue période de verrouillage politique sous Sheikh Hasina, Première ministre restée au pouvoir pendant 17 ans.

Des universités jusqu’aux marchés populaires, un même mot revenait sans cesse pendant la campagne électorale : « Zindabaad », longue vie à la révolution.

Le soir des résultats, le BNP a remporté largement les élections avec plus des deux tiers des sièges au Parlement, loin devant le Jamaat-e-Islami. Dans les rues de Dacca, l’ambiance ressemblait moins à une euphorie politique qu’à un immense soulagement.

Takwa, 22 ans, faisait partie des étudiants présents sur les barricades pendant les manifestations de 2024. Lorsque je lui demande si le Bangladesh est enfin sur la bonne voie, elle marque un long silence avant de répondre :
« Je ne peux pas le garantir à 100%, mais j’espère. » Puis elle ajoute : « Ce peuple mérite mieux. »

Sous les briques rouges de l’Université de Dacca, Towfik, jeune ingénieur, résume lui aussi les attentes du moment : « Si le prochain gouvernement n’est pas oppressif, ce sera déjà une victoire.  »

Relance difficile

Le pays est désormais dirigé par Tarique Rahman, 60 ans, leader du BNP, revenu à Dacca après 17 années d’exil au Royaume-Uni. Son parti a remporté plus de 220 sièges lors du scrutin de février et le nouveau gouvernement a été investi le 17 février dernier. Mais après des années de crise politique et de paralysie économique, relancer le Bangladesh s’annonce difficile. Les tensions au Moyen-Orient et la hausse des coûts énergétiques pèsent profondément sur la vie des citoyens.

N’oublions pas non plus que le Bangladesh est connu comme le pays des fleuves. Il est formé par le delta du Gange, du Brahmapoutre et de la Meghna. Régulièrement frappé par les inondations, les cyclones et la montée du niveau de la mer dans le golfe du Bengale, il est considéré comme l’un des principaux laboratoires du changement climatique.

Investissement : atouts et risques

Le Bangladesh séduit par ses coûts salariaux parmi les plus bas d’Asie. Dans le textile, un ouvrier gagne souvent moins de 120 dollars par mois, soit environ un tiers du salaire chinois. Cette compétitivité attire les plus grandes marques internationales. L’investissement comporte cependant des risques réels : infrastructures surchargées (électricité et transports fragiles), lourdeur administrative et instabilité politique récente. Ce n’est pas un eldorado, c’est un marché exigeant pour qui sait composer avec ses réalités.

Une brève histoire : Islam, partition et langue

La région est devenue majoritairement musulmane à partir du XIIIe siècle, sous l’influence des soufis et des conquêtes turco-afghanes. Le Bangladesh actuel correspond à la région orientale du Bengale qui, sous l’empire britannique, était une province. Elle a été divisée en 1947 lors de la Partition de l’Inde. Le Bengale oriental, majoritairement musulman, a rejoint le Pakistan (Pakistan oriental) tandis que le Bengale occidental est resté indien.

Cependant, dès 1952, le peuple bangladais a revendiqué sa langue, le bengali, contre l’imposition de l’ourdou par Islamabad. Ce mouvement a abouti à la création de l’État indépendant du Bangladesh en 1971, après une guerre sanglante contre le Pakistan.

Abdoollah EARALLY

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