Le combat de Bibi Arfah Beekharry, 30 ans, ne porte pas seulement sur une pension. Pour cette veuve, c’est la reconnaissance de dix années de vie conjugale qui est aujourd’hui au cœur d’une bataille administrative. Depuis le décès de son époux, elle s’est retrouvée, avec son fils de 8 ans, dans une situation financière particulièrement difficile après la radiation de son Nikah par le Muslim Family Council.
Le couple s’était marié religieusement le 16 août 2015. Dix ans plus tard, le 22 août 2025, Zyad Bulbon, âgé de 35 ans, succombe des suites d’un problème cardiaque. Il était déjà suivi pour des problèmes cardiaques et travaillait à son compte dans le secteur de l’aluminium. Bibi Arfah, elle, était femme au foyer. À l’époque, ils vivaient à The Vale. Après la disparition de son mari, la jeune veuve est retournée vivre avec son fils auprès de ses parents à Pamplemousses.
En septembre 2025, quelques semaines après le décès de son époux, Bibi Arfah entreprend des démarches auprès de la Sécurité sociale. Elle sollicite une pension de veuve ainsi qu’une allocation pour son fils. Elle ne s’attendait pas à ce que ces démarches fassent ressurgir une question liée à son mariage célébré dix ans plus tôt.
Délai de sept jours
Dans une lettre datée du 29 octobre 2025, le Muslim Family Council (MFC) l’informe que son Nikah avec Zyad Bulbon, célébré le 16 août 2015, n’aurait pas dû être enregistré. La raison avancée : le Nikah Namah aurait été transmis au Conseil le 8 octobre 2015, soit au-delà du délai de sept jours prévu par les Civil Status (Muslim Family Council) Regulations 2005. Le Conseil lui indique alors que son Nikah a été radié du registre.
Pour Arfah, cette décision est difficile à comprendre. Elle affirme détenir un Nikah Nama portant un tampon du 17 mars 2020. « Mo mem ti ale pren mo certifika Nikah dan MFC. Sa zour la, mo ti Nikah ti enrezistrer. Kouma aster, zot dir li pa valid ? » se demande-t-elle.
Difficultés financières
Le 17 décembre 2025, la Sécurité sociale lui fait savoir que sa demande de pension de veuve et de Child’s Allowance est refusée. La raison : son Nikah avec Zyad Bulbon n’est plus enregistré auprès du MFC, selon les informations communiquées par la Civil Status Division.
Bibi Arfah a toutefois contesté cette décision devant le National Pensions Appeal Tribunal. Son appel a été entendu cette semaine, soit le mardi 18 août 2026. Au cours de cette procédure, elle dit avoir été informée que la Sécurité sociale ne pouvait traiter favorablement sa demande puisque le MFC avait radié son Nikah.
« Depi ki mo missier finn intekal, mo zenfan ek mwa bizin sa pension pou nou kapav viv. Mo ti ene fam au foyer. Zordi, mo retrouv mwa dan enn sitiasyon kot mo bizin depann lor mo parent. »
Elle estime surtout subir les conséquences d’une procédure qui ne dépendait pas d’elle. « Boukou imam fer Nikah ek zot pa respekte delai pou enrezistrer Nikah la dan MFC. Li pa mo fot. Zordi mwa ek mo zenfan pe sibir konsekans », déplore-t-elle.
Dans l’attente d’une issue à son dossier, Bibi Arfah refuse de baisser les bras. Elle dit avoir sollicité l’aide des autorités concernées ainsi que celle des ministres Shakeel Mohamed et Ashok Subron.
L’affaire Bheekun Z. B. v/s Muslim Family Council & Ors
Le dossier prend une autre dimension avec un jugement de la Cour suprême rendu le 24 juillet 2026 par les juges A. D. Narain et P. M. T. K. Kam Sing. Ce jugement concernait la radiation du Nikah de Zarina Bibi Bheekun par le Muslim Family Council.
Les deux juges ont examiné les dispositions des Civil Status (Muslim Family Council) Regulations 2005 relatives au délai de sept jours pour transmettre les informations concernant un mariage religieux. Dans leur décision, ils ont conclu que ce délai devait être considéré comme indicatif et non comme une condition dont le non-respect entraînerait automatiquement la radiation du mariage.
Le jugement précise notamment : « Failure to comply with the said time-limit cannot in itself result in de-registration of the marriage. » Les juges avait ainsi annulé la décision du Muslim Family Council de radier le Nikah de Zarina Bibi Bheekun dans cette affaire.
Pour Javed Soyfoo, travailleur social et ancien conseiller auprès du ministère de la Sécurité sociale, la situation de Bibi Arfah Beekharry mérite d’être examinée à la lumière de ce jugement. Selon lui, une personne qui s’est mariée religieusement et dont le mariage a effectivement été célébré ne devrait pas perdre ses droits uniquement en raison d’un retard administratif.
Il estime que la décision judiciaire apporte un élément important dans ce dossier et pourrait permettre de revoir la situation des personnes confrontées au même problème.
« Chaque dossier doit être examiné », selon le MFC
Du côté du Muslim Family Council, un responsable apporte toutefois une nuance. Selon lui, le jugement du 24 juillet 2026 ne signifie pas automatiquement que toutes les radiations prononcées dans des dossiers similaires sont annulées.
« Le fait qu’un jugement ait été rendu ne veut pas dire qu’il y a automatiquement un verdict pour tous les cas de ‘deregistration’. Chaque dossier doit être examiné », explique-t-il.
Il précise que les procédures nécessaires doivent être suivies, notamment l’approbation de la Chairperson et celle de l’État civil. Le responsable assure toutefois que le MFC ne souhaite pas qu’une personne soit pénalisée uniquement en raison d’un retard administratif.
Actuellement, ajoute-t-il, une quarantaine de dossiers liés à des retards dans l’enregistrement des Nikah sont examinés par le Conseil, avec l’objectif de trouver une solution et de régulariser les situations concernées.
« Nou pa kapav les dimounn penaliser. Kouma nou gagn feu ver, nou pou travay lor bann dossier-la », précise-t-il.

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