Thursday , 10 September 2026

Conférence internationale sur le Waqf : Maurice veut passer à une nouvelle étape

Pendant trois jours, Maurice a accueilli spécialistes, juristes, gestionnaires et acteurs du waqf autour d’une même interrogation : comment transformer un patrimoine religieux séculaire en véritable instrument de développement social et économique, sans sacrifier la transparence ni les principes qui le fondent ?

Réunis du 3 au 5 septembre au Labourdonnais Waterfront Hotel, à Port-Louis, les participants à l’International Waqf Conference ont placé au cœur des débats la gouvernance, la gestion stratégique et l’investissement durable des biens waqf. Organisée par l’Awqaf (Mauritius) Foundation, en collaboration avec l’Islamic Development Bank Institute de Djeddah, la rencontre intervient à un moment charnière, alors que les récents amendements à la législation mauricienne ont relancé le débat sur l’avenir du secteur.

Des experts venus notamment d’Arabie saoudite, de Malaisie, de Singapour, d’Afrique du Sud et du Royaume-Uni ont confronté leurs expériences à la réalité mauricienne. Des délégations du Malawi, des Comores, de Tanzanie et de La Réunion ont également participé aux travaux.

Au-delà du rappel historique du waqf et de ses principes fondamentaux, les discussions ont porté sur des questions très concrètes : comment mieux administrer les actifs, professionnaliser les mutawallis, améliorer la supervision, mobiliser des financements et faire fructifier les biens sans dénaturer leur vocation ?Le débat consacré à la législation a constitué l’un des temps forts de la conférence. Un consensus s’est dégagé sur la nécessité de poursuivre la modernisation du cadre juridique mauricien en s’inspirant notamment des modèles de Singapour et de Malaisie.

Pour Maurice, qui ambitionne également de consolider son positionnement comme centre financier international, l’enjeu dépasse désormais la seule gestion du patrimoine waqf : il s’agit de bâtir un système crédible, professionnel et capable de convertir des actifs souvent sous-exploités en ressources durables au service de la communauté.

Au centre du débat

Dans son discours d’ouverture, Dr Najmul Hussein Rassool, président de l’Awqaf (Mauritius) Foundation, a rappelé que cette conférence, une première à Maurice et dans la région de l’océan Indien, n’aurait pu se tenir sans le soutien financier de l’Islamic Development Bank.

Revenant sur l’histoire du waqf à Maurice, il a expliqué que dès les années 1930, la communauté musulmane cherchait un cadre juridique adapté pour administrer mosquées et biens religieux. Après plusieurs démarches engagées dès 1932, un Board fut créé en 1938 avant l’adoption du Muhammadan Waqf Ordinance en 1941.

Dr Rassool a regretté le peu de recherches consacrées au waqf et sa faible présence dans le débat religieux. Selon lui, la controverse entourant les amendements de 2026 aura néanmoins eu un mérite : remettre le waqf sur le devant de la scène. Les nouvelles dispositions visent notamment davantage de transparence et l’alignement sur les recommandations du FATF

Faire de Maurice un centre du waqf

Le ministre Reza Uteem a insisté sur la nécessité de professionnaliser la gestion du waqf à Maurice à travers « la bonne gouvernance, l’audit et des principes comptables rigoureux ». Il a souligné le manque de recherches consacrées au secteur et plaidé pour une modernisation tenant compte des nouvelles formes de waqf, notamment le Cash Waqf, permettant d’investir dans des instruments conformes à la Shariah, tels que les sukuk.
Revenant sur les récents amendements, il a tenu à dissiper les comparaisons avec les réformes entreprises en Inde. « À Maurice, l’objectif est la bonne gouvernance et la redevabilité », a-t-il affirmé, rappelant également les obligations internationales du pays en matière de transparence et de prévention du financement du terrorisme.
Son ambition est plus large : faire de Maurice un centre régional du waqf, capable de mobiliser des ressources internationales pour financer des projets de développement socio-économique. Il souhaite, à cet effet, renforcer la coopération avec l’Islamic Development Bank.

Vers une deuxième phase de réforme de la Waqf Act

Le ministre Shakeel Mohamed a rappelé que la Waqf Act de 1941 figure parmi les plus anciennes législations du genre et qu’il doit désormais être modernisé pour répondre aux réalités économiques actuelles. Il a insisté sur le fait que les amendements envisagés à Maurice « ne doivent pas être comparés à ceux adoptés en Inde », les contextes étant différents.

Présidant désormais le sous-comité ministériel chargé d’examiner les lois touchant la communauté musulmane, il a annoncé une deuxième phase de réforme, plus large, intégrant les nouvelles formes de waqf et différents produits financiers. Le ministre a promis « de larges consultations avec la communauté » avant toute décision finale.

Yahya Aleem ur Rehman : «Faire du waqf un moteur économique et social»

P our Yahya Aleem ur Rehman, représentant de l’Islamic Development Bank Institute de Djeddah, le défi n’est plus seulement de préserver les biens waqf, mais de leur redonner une véritable capacité d’action économique et sociale.

« Pendant des siècles, le waqf a constitué l’épine dorsale de la civilisation islamique », a-t-il rappelé dans son discours-programme. Selon lui, cette institution a permis de transformer des richesses privées en « bénédictions publiques permanentes », en finançant non seulement des mosquées, mais aussi des universités, des hôpitaux et des infrastructures communautaires.

Il a notamment cité l’Université al-Qarawiyyin de Fès ainsi que les grands bimaristans de Baghdad, du Caire et de Damas, financés par des waqfs et offrant des services à la population.

L’un de ses messages les plus forts a concerné la valorisation des actifs. Le waqf immobilier, a-t-il expliqué, procure stabilité et appréciation à long terme, mais peut rendre certaines institutions « riches en actifs mais pauvres en liquidités ».

D’où l’intérêt du Cash Waqf, qui permet de réunir les contributions de milliers de donateurs et de les investir dans des instruments conformes à la Shariah. « Le capital demeure préservé tandis que les revenus sont consacrés au développement de la communauté », a-t-il expliqué.

Pour Maurice, Yahya Aleem ur Rehman a posé une question centrale : « Un cadre conçu il y a 85 ans peut-il pleinement répondre aux opportunités et aux instruments financiers du XXIe siècle ? »

Il préconise un environnement législatif permettant les micro-dons numériques, les waqfs d’entreprise, des mécanismes financiers modernes et une gouvernance indépendante auditée.

Aux Mutawallis, il a également adressé un message sans ambiguïté  : leur devoir « n’est pas seulement d’empêcher la perte d’un actif, mais d’en optimiser le rendement au bénéfice de ses bénéficiaires ».

Car, a-t-il conclu, « lorsque nous redonnons vie à un actif waqf sous-utilisé, nous restaurons la dignité, nous finançons l’éducation, nous créons des emplois et nous construisons une société plus forte  ». L’Islamic Development Bank s’est dite prête à accompagner Maurice dans cette transformation.

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