lundi , 17 février 2020
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Sanjay Matadeen

Sanjay Matadeen, économiste : «Il faut revoir notre modèle économique traditionnel»

Sanjay Matadeen, économiste et chargé de cours à la Middlesex University Mauritius, n’est guère optimiste pour 2020 bien que le FMI prévoie une légère hausse de la croissance mondiale. Il entrevoit lui de gros nuages gris à l’horizon:  les effets du Brexit, la guerre commerciale Chine-USA et le ralentissement économique des pays émergents.

Comment s’annonce l’année 2020 sur le plan économique ?
Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que la croissance mondiale atteindra 3,4% en 2020 contre 3 % en 2019 et ce, malgré les réserves émises concernant ces prévisions. Alors que les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine perdurent, de nombreuses incertitudes sont présentes sur la scène internationale. La croissance mondiale sera affectée par la baisse de la croissance économique des pays tels que le Brésil, la Chine et l’Inde ainsi que par les effets du Brexit. L’année 2020 restera chargée d’incertitudes et de complexités qui empêcheront les pays à travers le monde d’atteindre leur potentiel de croissance réel. L’économie mauricienne, étant liée à l’économie mondiale, ressentira à coup sûr ces effets.

Si vous étiez le ministre des Finances, sous quel signe placeriez-vous l’année 2020 ?
Il faut avant tout comprendre que 2019 a été une année électorale. Tout a été fait pour faire bonne impression à l’instar de la tenue des Jeux des Îles, l’organisation de la visite du Pape, l’inauguration du stade à Côte d’Or et le lancement du Metro Express. En 2020, l’économie doit être sur le devant de la scène. Cela doit être l’année de la relance économique malgré les défis tant au niveau local et que mondial. Il faut à présent poser les bases des réformes économiques et d’ajustements structurels.

Quels sont les défis qui attendent notre pays en 2020 ?
Le principal défi du pays reste le faible taux de croissance. La moyenne a été d’environ 3,6% au cours des cinq dernières années, ce qui est inférieur au benchmark de +5%. Une croissance économique plus élevée aidera à booster la demande, à stimuler l’économie, à engendrer une création d’emplois plus importante, à collecter plus de recettes fiscales et diminuer la dette. Une croissance économique plus faible est la conséquence des faiblesses qui existent au sein de l’économie, notamment la baisse des exportations et une hausse alarmante des importations, un faible taux d’investissement privé, une concentration des investissements directs étrangers dans le secteur immobilier tandis que les secteurs traditionnels s’essouflent à l’instar du sucre, du textile et du tourisme. Sans la création de la richesse, il sera impossible pour le gouvernement de tenir ses promesses électorales, notamment l’augmentation de la pension de vieillesse, sans plonger le pays dans une spirale d’endettement.

Quid de la roupie mauricienne ?
La dépréciation constante de la roupie mauricienne vis-à-vis du dollar américain est alarmante. Il existe une perception selon laquelle le gouvernement, par le biais de la Banque de Maurice, autorise la dépréciation de la roupie mauricienne pour maintenir artificiellement la compétitivité de nos exportations tout en voilant la baisse de productivité qui prévaut dans le pays.

Un plan stratégique 2020-2030  doit être élaboré au plus vite»

Quels secteurs de l’économie méritent une attention particulière de la part du gouvernement ?
Je pense qu’une attention immédiate doit être accordée à la restructuration des secteurs textile et manufacturier qui s’écroulent. Ces deux secteurs emploient encore un nombre important de personnes. Le secteur du tourisme doit être sérieusement revu en termes d’offres de produits et de développement des marchés pour augmenter à la fois le nombre d’arrivées de touristes et les dépenses qu’ils effectuent. À moyen terme, le secteur des services financiers, qui est l’une des principales sources de change, doit se réinventer en créant de la valeur ajoutée et devenir une juridiction propre et réputée. Dans le long terme, une attention particulière doit être accrodée au développement de nouveaux moteurs de croissance, dont l’économie bleue, l’économie verte et l’économie technologique.

Est-ce réalisable, selon vous ?
Vous savez, Maurice occupe la 20e place sur l’indice de « Ease of doing business  » de la Banque mondiale. Néanmoins, le pays demeure faible en termes de recherche et de développement, et d’innovation. Pour cela, il faut encourager la collaboration en matière de recherche entre les universités, le secteur privé et le gouvernement afin que le pays puisse exploiter les opportunités liées à l’industrie 4.0. Maurice étant un petit pays avec des ressources limitées, il faut savoir où concerter nos efforts. Actuellement, il ne semble pas y avoir une vision économique cohérente pour le pays. Un plan stratégique 2020-2030 contenant des mesures pour consolider les secteurs existants et développer de nouveaux pôles de croissance doit être élaboré au plus vite.

Le GM semble beaucoup miser sur le secteur des PME mais celui-ci stagne. Pourquoi, selon vous ?
Les principales raisons de cette stagnation sont le manque d’opportunités commerciales couplées à la forte concurrence des importations dites « bon marché » ainsi que le manque de main-d’œuvre locale. D’un point de vue général, les PME avancent aussi comme raison un manque de soutien gouvernemental.

Une économie à revenu élevé sera-t-elle bénéfique pour tous ou uniquement pour une poignée de personnes ?»

Que faut-il faire pour booster davantage le secteur des PME ?
Le gouvernement doit revoir ses politiques commerciales et augmenter les droits d’importation sur les commodités qui peuvent être produites dans le pays. Il y a aujourd’hui à travers le monde une tendance qui pousse à protéger les secteurs domestiques. Alors, pourquoi pas à Maurice ? En outre, les PME devraient être encouragées à améliorer la qualité de leur produit tout en diminuant leurs coûts de production. Cela, afin de devenir plus compétitive à la fois sur le marché local et international. En parallèle, il est temps de revoir l’écosystème des start-ups et de l’entrepreneuriat. Les Mauriciens n’aiment pas prendre des risques et préfèrent un emploi plutôt que de se lancer dans l’entreprenariat.

Pourquoi ?
Tout bonnement parce que l’éducation et la formation axées sur l’entrepreneuriat n’ont pas évolué et sont devenues obsolètes. De nouvelles structures doivent être adoptées pour permettre aux entrepreneurs potentiels de tester leurs idées avant de s’engager davantage. Toujours avec l’Industrie 4.0, il existe un certain nombre de possibilités, notamment : Fintech, Agritech, Healthtech, Bluetech et Sportstech.

Par ailleurs, la dette publique augmente. La situation est-elle réellement alarmante ?
Bien que la dette publique reste très élevée, elle n’est pas encore alarmante, car une grande partie demeure la dette nationale. La situation aurait été désastreuse si la grande majorité de notre dette publique était extérieure et qui nécessiterait des remboursements en devises. Cependant, sans la relance de la croissance économique, la situation va empirer et affecter gravement la crédibilité financière de notre pays.

Aussi, Maurice veut miser davantage sur les nouvelles technologies ainsi que sur l’Intelligence artificielle. Pouvons-vous, en 2020, faire un pas de plus vers la mise en application de ces technologies ?
Avec l’Industrie 4.0, la blockchain, la fintech, la robotique, l’intelligence artificielle et les nouveaux modèles commerciaux, de nombreux secteurs traditionnels sont déjà confrontés à des perturbations de par le monde. Si Maurice est suffisament prompt à réagir à ces revolutions, le pays peut puiser dans ces technologies afin de devenir le centre financier et technologique de l’Afrique. Malheureusement, malgré les bonnes intentions, les actions sur le terrain laissent à désirer. Il existe un écart en termes de politique et de règlementations concernant les activités de ces nouvelles technologies. Le Regulatory Sand Box Licence est une bonne chose mais un cadre réglementaire approprié donnera confiance et attirera plus d’opérateurs. De plus, il est paradoxal que nous voulons développer de nouvelles technologies comme moteur de la croissance économique mais qu’en même temps, les frais d’Internet dans le pays restent exorbitants. Après 51 ans d’Indépendance, si nous voulons devenir un pays à revenu élevé, il est temps de revoir notre modèle économique traditionnel pour permettre l’émergence d’une nouvelle génération d’opérateurs qui apportera la concurrence et plus d’efficacité dans l’économie. La création d’une « Democratisation and Empowerment Commision » va-t-elle aider en ce sens ?

Diriez-vous que Maurice est sur la bonne voie pour devenir un ‘High Income Country’ ?
Cela dépendra de la vitesse à laquelle le pays peut se développer. C’est pourquoi il est impératif pour le pays de passer la barre d’une croissance économique de +5%. Cependant, la question demeure : une économie à revenu élevé sera-t-elle bénéfique pour tous ou uniquement pour une poignée de personnes  ? Il faut comprendre que le gouvernement actuel a mis en œuvre des mesures audacieuses, notamment le salaire minimum, l’impôt négatif et l’augmentation de la pension de vieillesse. Mais est-ce suffisant ?

Selon vous, ces mesures sont loin de plaire aux attentes des Mauriciens ?
Je présume que les Mauriciens s’attendent à une meilleure qualité de vie. Cependant, en regardant l’état de notre secteur de la santé publique, le secteur de l’éducation et de la formation professionnelle, la congestion routière, l’état des infrastructures publiques, la qualité du service et le coût de la vie à Maurice, il semble qu’il y a encore beaucoup de choses qui méritent une attention particulière de la part de nos décideurs.

Comment les tensions géopolitiques (Chine, Etats-Unis notamment) ainsi que l’élection de Boris Johnson pourront affecter Maurice ?
La guerre commerciale a malheureusement entraîné une régression de la confinace envers le multilatéralisme telle que préconisée par l’Organisation mondiale du commerce et une renaissance du protectionnisme freinant le commerce mondial et les perspectives économiques dans le monde. Sur le front du Brexit, les incertitudes déclenchées ont la possibilité de faire regresser l’économie britannique et subséquemment affecter d’autres pays de l’Union européenne (UE). L’UE et la Grande-Bretagne restent un marché important pour nos exportations et un important marché touristique pour Maurice. Les difficultés économiques dans ces pays vont avoir un impact négatif sur nous. Heureusement, il semble y avoir un apaisement des tensions commerciales et une certaine clarté après l’élection de Boris Johnson, qui devrait atténuer les effets de ces événements internationaux. Maurice étant une petite économie très ouverte, elle sera confrontée de temps à autre à de tels événements internationaux. Le pays doit rester toujours préparé à ce genre d’événements. Il est peut-être temps de réorienter notre attention de nos marchés traditionnels vers l’Est – avec une « Look East Policy ». Aujourd’hui, la croissance mondiale est davantage centré vers des pays comme la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour ainsi que d’autres pays d’Asie du Sud-Est. Ces pays pourraient bien représenter la future source de touristes visitant l’île Maurice et des exportations de produits à haute valeur ajoutée et de produits agricoles.

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