La réforme de la National Pensions Act, inscrite dans le Finance Bill, marque un tournant majeur dans le système de retraite mauricien. La Basic Retirement Pension (BRP) laisse progressivement place à la State Age Pension, avec un relèvement graduel de l’âge ouvrant droit à la pension à taux plein, qui passera de 60 à 65 ans. Si les droits des retraités actuels et des personnes proches de la retraite sont préservés, une période transitoire, s’étalant jusqu’en 2029, instaurera progressivement le nouvel âge de référence, accompagné de nouvelles modalités d’attribution de la pension. Qu’en pensent les Mauriciens ?
Aneesha Tarsoo, coordinatrice : «Nous ne devons pas réduire les acquis sociaux»
À trente ans, et membre active et contributive sur le marché du travail, Aneesha Tarsoo ne peut s’empêcher de ressentir un pincement au cœur face à l’adoption des amendements relatifs à la pension. Pour elle, cette décision aura un impact sur les plus âgés de la population, qui, selon elle, sont des membres vulnérables de la société.
« Avoir la pension à 60 ans agissait comme un soulagement pour beaucoup de nos aînés, surtout ceux qui ont travaillé très dur », dit-elle.
Coordinatrice dans une institution tertiaire et une organisation sociale, elle nous explique qu’en grandissant, elle a toujours été familière avec une notion attachée à la République de Maurice : celle de l’État-providence. « Je pense que l’identité de Maurice est rattachée à ce que nous savons et pensons d’un Welfare State, et aujourd’hui, ces changements à la pension de retraite renvoient l’image d’une île Maurice qui ne prend pas forcément soin de ses personnes âgées », estime-t-elle.
Préserver les acquis
Aneesha pousse sa réflexion plus loin en avançant que, sous le principe d’un État-providence, l’île Maurice offre également des soins médicaux gratuits, une éducation gratuite et le transport gratuit dans certains cas. « Aujourd’hui c’est la pension, demain serait-ce ces services qui seront ciblés ? » se demande cette habitante de Camp-Chapelon
Pourtant, elle reconnaît que proposer toutes ces gratuités n’est pas sans coût. « Cela coûte, mais nous ne devons pas penser à réduire ou arrêter certaines choses ! C’est un ‘setback’ pour le pays et en plus le gouvernement devrait travailler à augmenter les revenus, pour pouvoir prendre en charge ce que nous avons déjà en place. »
La jeune femme dit constater que les revenus des Mauriciens, ne permettent pas toujours plus que de joindre les deux bouts, sans offrir la possibilité de profiter de grands luxes ou d’une vie d’extravagance.
Lookman Nasroollah, chauffeur : «Il ne fallait jamais remettre la pension en question»
Il fait partie de ceux directement concernés par la réforme des pensions. Avec les nouveaux amendements, alors qu’il atteindra l’âge de 60 ans en 2027, Lookman Nasroollah ne bénéficiera pas de la Basic Retirement Pension (BRP). Il devra désormais attendre ses 62 ans pour percevoir la State Age Pension.
« Je n’ai pas totalement compris cette réforme des pensions en fait. » Comme de nombreuses personnes qui s’apprêtaient à toucher leur pension de retraite, il reconnaît ne pas avoir une réelle compréhension des changements qui seront opérés. Pour lui, les explications apportées jusqu’ici ne dissipent pas les interrogations, laissant place à l’incertitude et à l’inquiétude.
Habitant de Sainte-Croix, Lookman estime que le principe même de la pension universelle n’aurait jamais dû être remis en question par le gouvernement. « Se enn zafer bien delika sa, li konsern vie dimounn ! Pa ti bizin mem koz sa ! » À travers ses paroles transparaît le sentiment partagé par de nombreuses personnes âgées ou proches de la retraite. Pour beaucoup, cette réforme a été vécue comme un véritable choc. Après plusieurs décennies de travail, l’idée de devoir patienter davantage avant de bénéficier de leur pension est difficile à accepter.
Selon lui, au-delà des considérations économiques, cette réforme touche une génération qui avait construit ses projets de vie autour d’un système connu depuis des années. « La peur et l’incertitude engendrées par ces changements ne disparaissent pas du jour au lendemain. »
Alors qu’il se trouvait à deux doigts de percevoir sa pension, Lookman est contraint de revoir ses plans. « Pou bokou dimounn, gagne pension li enn gran zafer sa. Ena fini fer zot plan kan zot pou gagn 60 ans ki zot pou fer », explique celui qui exerce comme chauffeur de van scolaire.
Lui aussi avait déjà imaginé l’après-60 ans. Il comptait utiliser sa pension pour investir dans un nouveau véhicule afin de poursuivre son activité professionnelle dans de meilleures conditions et continuer à subvenir à ses besoins. Aujourd’hui, avec l’inflation, la hausse du coût de la vie et le report de l’âge d’éligibilité à la pension, ce projet devra attendre.
Shahaad Ramjan, étudiant en comptabilité : «Trouver un équilibre entre discipline budgétaire et solidarité nationale»
«Cette réforme des pensions donne une impression d’une politique d’austérité. Elle utilise des coupes budgétaires et des hausses d’impôts pour équilibrer les comptes… mais est-ce une bonne chose ? » C’est le constat de Shahaad Ramjan, étudiant en troisième année de comptabilité.
Selon lui, lorsqu’une politique d’austérité est mise en place, les mesures visant à réduire les dépenses publiques peuvent avoir un impact direct sur les plus vulnérables de la société, notamment les personnes âgées et les familles à revenus modestes.
Pour lui, si une meilleure gestion des finances publiques demeure nécessaire, elle ne doit pas se faire au détriment de la solidarité sociale qui a longtemps caractérisé le modèle mauricien.
« L’enjeu pour le gouvernement serait de trouver un équilibre entre la discipline budgétaire et la préservation de la solidarité nationale, car cela impactera également sur leur popularité pour les prochaines élections », dit-il.
Incompréhension et inquiétude
Shahaad estime également que cette réforme reste encore difficile à comprendre pour de nombreuses personnes âgées, mais aussi pour leurs proches. « Il y a des propositions, des amendements, des amendements qui ont été proposés mais pas adoptés. Ceux concernés par la réforme des pensions ne maîtrisent pas totalement certains concepts », avance le Curepipien.
Selon lui, la complexité des discussions autour de la réforme peut créer de l’inquiétude et de l’incertitude auprès de ceux qui sont directement concernés. Il estime qu’une meilleure communication serait nécessaire afin de permettre aux citoyens de mieux comprendre les implications de ces changements.
Ainsi, Shahaad Ramjan propose que des initiatives soient mises en place pour accompagner les personnes âgées. Il suggère notamment des émissions d’information ou encore des groupes d’intervention dans les centres communautaires afin de vulgariser les explications et répondre aux interrogations. « Cela leur permettra d’avoir une certaine quiétude d’esprit et d’appréhender ce qui suivra plus paisiblement », conclut-il.
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