De retour au pays la semaine dernière, Ajmal Bhojul a été accueilli en héros après son exploit aux Championnats du monde de jiu-jitsu brésilien au Japon. Faute de soutien financier suffisant, notre compatriote avait vendu sa voiture pour effectuer le déplacement. Un sacrifice récompensé par quatre médailles, dont le titre mondial.
Derrière la médaille d’or, il y a une voiture sacrifiée, voire le moyen de transport de la famille. Derrière le titre de champion du monde décroché au Japon, il y a des années de sacrifices, de trajets en bus, de kilomètres parcourus à bicyclette et des dépenses assumées de sa propre poche. Ajmal Bhojul, la trentaine, habitant de Bel-Air-Rivière-Sèche, élément de la Special Mobile Force (SMF), vient de réaliser l’un de ses plus grands rêves. Mais pour représenter Maurice sur la scène mondiale, il a dû faire un choix qui lui laisse aujourd’hui un goût amer : vendre sa Toyota Premio 2016.
Le visage est celui d’un champion. La médaille est là pour rappeler l’exploit. Mais lorsqu’Ajmal rentre chez lui, la réalité reprend ses droits. À ses côtés, son épouse, Bibi Mariam, et leurs deux enfants, un garçon de 3 ans et une fille de 2 ans. Pour les déplacements quotidiens, la famille utilise désormais le transport public. Parfois, un proche prête sa voiture. Mais le véhicule qu’Ajmal possédait avant son départ pour le Japon n’est plus là. « Mo pa ti ena swa, mo ti bizin vann mo loto pou mo kapav ale Japon », dit-il.
Une pluie de médailles
Sa Toyota Premio 2016 lui a rapporté suffisamment d’argent. Une somme qui lui a permis de couvrir une partie des frais liés à son déplacement, son hébergement et à sa participation aux Championnats du monde. Le 29 août, il s’est envolé pour le Japon avec une équipe composée de huit personnes. « Mo ti bizin pran enn disizion difisil. Ti dir ki mo pa pou kapav aler mé apré mo finn sanz lide. Sa finn port so fri. »
Une décision difficile, mais qu’il ne regrette pas totalement. Car au bout du voyage, il y avait le titre de champion du monde de jiu-jitsu brésilien et surtout la fierté d’avoir représenté Maurice. Quelques jours après ce sacrifice, les résultats sont au rendez-vous. Ajmal Bhojul rentre du Japon avec quatre médailles, dont une en or obtenue en No-Gi Open Weight Brown Belt, ainsi que deux médailles d’argent et une médaille de bronze en Gi Open Weight Brown Belt.
Une moisson qui vient couronner des années de travail et de sacrifices. Pour le champion, « cette performance devrait également relancer la réflexion sur l’accompagnement et le soutien accordés aux athlètes de cette discipline lorsqu’ils représentent Maurice à l’étranger ».
À sept ans, le karaté comme première passion
L’histoire d’Ajmal avec les arts martiaux ne commence pas au Japon. Elle remonte à son enfance. Issu d’une famille de deux enfants, avec une sœur, il découvre le karaté à l’âge de 7 ans. Élève au collège Darwin, il grandit avec une discipline qui va rapidement devenir une partie de sa vie. Entre les études, son éducation et la pratique sportive, Ajmal apprend très tôt la valeur de la rigueur.
Puis, à 15 ans, une rencontre va changer le cours de son parcours. C’était lors d’un Music Day au collège. Son enseignante, Mme Shaheen Jaunbocus, lui propose de participer à une démonstration de self-défense. Elle lui présente alors son époux, Tawfiq Jaunbocus, entraîneur et enseignant de jiu-jitsu.
Tawfiq Jaunbocus prépare le jeune Ajmal pour cette démonstration. « Après ma rencontre avec M. Tawfiq Jaunbocus, j’ai décidé de me consacrer entièrement à la pratique du jiu-jitsu », se souvient notre interlocuteur. L’adolescent découvre alors une nouvelle discipline. Et surtout, il découvre un entraîneur qui va devenir bien plus qu’un simple professeur.
« Mo finn inspirer deswit par bhai Tawfiq ek par so manier ki li coach nou. Sa fer 15 ans zordi ki mo pratik jiu-jitsu. »
Le bus, la bicyclette et la détermination
Les premières années n’ont pourtant rien d’un parcours facile. Après les cours, Ajmal prenait son uniforme et montait dans un bus pour se rendre à Médine afin de suivre ses entraînements de jiu-jitsu. Son père, chauffeur de taxi, venait parfois le récupérer.
Mais lorsqu’il n’avait pas suffisamment d’argent pour le transport, il enfourchait sa bicyclette. « Souvan si mo pa ti gagn transpor, mo pran mo bisiklet mo ale entrener. Mo sorti Bel-Air-Rivière-Sèche, mo pedaler, mo passe Clemencia pou ale Médine. Sa lepok la, papa ti ena loto, mé mwa mo pa ti ena licence, mo ti enkor trop zen bien. Mé ti ena ene devotion ek ene lamour pou sa spor-la », raconte-t-il avec nostalgie.
Des kilomètres parcourus à vélo, un kimono sur le dos et un seul objectif en tête : continuer à s’entraîner. Aujourd’hui, lorsqu’il repense à ces années, Ajmal mesure le chemin parcouru.
Son entraîneur, « comme un deuxième père »
Dans cette aventure, une personne occupe une place particulière : Tawfiq Jaunbocus. Depuis 15 ans, l’entraîneur accompagne Ajmal dans les bons comme dans les mauvais moments. « Zamé bhai Tawfiq finn les mwa tombe. Li kouma enn deziem papa pou mwa. Li enn source inspiration pou nou ek mo finn apran boukou avek li. »
Pour Ajmal, cette relation explique aussi une partie de sa longévité dans le sport. Les moments de doute n’ont pas manqué. Mais son entraîneur a toujours continué à croire en lui.
Une trentaine de compétitions et des médailles
Au fil des années, les sacrifices d’Ajmal Bhojul commencent à porter leurs fruits. Il participe à des compétitions nationales, régionales et internationales. Parmi elles, l’Open Africa. Au total, il estime avoir pris part à environ une trentaine de compétitions au cours de sa carrière. Les médailles s’accumulent, dont plusieurs en or.
Mais derrière chaque podium, il y a les entraînements et les dépenses. Les déplacements, la préparation physique, la récupération et les produits nécessaires à son alimentation sportive représentent également un coût important.
« Pou prepare kompetition, pou ban prodwi pou lekor, rekiperation, ban protein, mo bizin trouv ant Rs 8000 ek Rs 10 000. Si kompetition lot pei, bizin trouv aumwin Rs 150 000. Li pa fasil », explique le champion du monde.
Le manque de soutien décrié
Pour le Japon, il a encore une fois dû puiser dans ses propres ressources et Ajmal ne cache pas une certaine amertume. Selon lui, lorsqu’un athlète mauricien se rend à l’étranger pour défendre les couleurs du pays, une grande partie des dépenses repose encore sur ses épaules.
« Pou ban voyaz letranze, nou pa gagne narnier. Tou depans nou mem bizin asirer. Kan ena ban bon atlet enn bon nivo, nou bizin ed li, rod sponsor, si pa gagne sponsor, bizin tir depi nou pos », laisse-t-il entendre.
Au Japon, les huit membres de l’équipe ont dû partager un petit appartement de deux chambres. Malgré ces conditions, l’objectif était clair : représenter Maurice. « Kan nou finn ale Japon pou partisip dan sa championnat du monde la, nou sel objektif ti reprensente ek fer fierte Maurice. »
Et finalement, Ajmal est revenu avec le titre mondial.
Le sport, mais aussi le service aux autres
Dans la vie d’Ajmal, le sport n’est toutefois pas la seule priorité. Il affirme accorder une place importante à sa pratique religieuse et à la prière. Il participe également à des actions d’entraide au sein de sa communauté et s’implique auprès de jeunes sportifs. « Deen li priorite pou mwa. Sport ousi li priorite. Mo essaye partaz mo lavi ant le dé. »
Il raconte notamment participer à des initiatives destinées à venir en aide aux personnes en difficulté, notamment pendant le mois de Ramadan, à travers la collecte et la distribution de la zakât aux personnes identifiées comme étant dans le besoin.
Cette année, il a aussi eu l’occasion d’accomplir le Hadj en compagnie de son épouse. Une étape de la vie qu’il qualifie « comme une faveur d’Allah qui a répondu par une invitation pour lui et son épouse ».
Il entraîne également des jeunes et souhaite transmettre à cette nouvelle génération ce que le sport lui a appris : discipline, persévérance, respect et courage.
Le soutien familial
Aujourd’hui, Ajmal a réalisé son rêve. Mais lorsqu’il regarde sa famille reprendre le bus, il ne peut s’empêcher de penser au prix payé pour cette aventure.
Il y a parfois un proche qui prête sa voiture pour un déplacement. Il arrive aussi que son épouse reste chez sa mère lorsqu’elle doit effectuer certaines courses. Ses yeux se remplissent d’émotion lorsqu’il évoque les sacrifices consentis. « Ena larme dan mo lizie. Pa bizin ale kalkil tou seki mo finn sakrifier. »
Mais derrière cette larme, il y a aussi une immense satisfaction. Car il sait pourquoi il l’a fait. Pour son rêve. Pour sa famille. Pour son entraîneur. Et pour le pays qu’il a voulu représenter jusqu’au bout.
« Mo ena le soutien de mo madam ek mo fami. Zordi, mo finn ariver akomplir mo rev ek fer fierte nou pei. »
Ajmal Bhojul a peut-être perdu une voiture. Mais il a gagné un titre mondial. Et surtout, il a prouvé que derrière chaque médaille se cachent souvent des sacrifices que le public ne voit jamais.
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