Thursday , 22 October 2026

Dr Aïsha Soreefan, fondatrice de HLNA : «Le cancer reste parfois perçu comme une fatalité»

En ce mois d’October Rose, Dr Aïsha Soreefan multiplie les initiatives en faveur des femmes, dont « Care Closer to Her », afin de les sensibiliser à la prévention et au dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus. Fondatrice de Healthcare Leaders Network Africa (HLNA), la médecin généraliste nous parle de la situation du cancer dans le pays. Entretien.

Quel constat faites-vous après l’initiative « Care Closer to Her » ?
Cette journée confirme l’intérêt de rapprocher les soins et l’information auprès de la communauté. Le 10 octobre, l’événement Care Closer to Her – Screening Day, au Plaza à Rose-Hill, a accueilli plus d’une centaine de dames et environ une soixantaine ont bénéficié de dépistage des deux cancers concernés : soit d’une évaluation mammaire clinique et d’un frottis cervical, ou d’une échographie et examen clinique mammaire et d’un frottis cervical. Des visiteurs sont venus s’informer ou bénéficier des services complémentaires. Ces échanges participent aussi à l’éducation et à la sensibilisation concernant ces maladies. Nous attendons les statistiques de tous nos partenaires cliniques et les résultats des frottis, qui nécessitent une analyse en laboratoire, pour finaliser notre rapport.

Quelle est la situation des cancers du sein et du col de l’utérus à Maurice aujourd’hui ? Les chiffres évoluent-ils ?
Le rapport du Registre national du cancer datant de l’année 2024 recense 679 nouveaux cancers du sein chez les femmes contre 85 cancers du col de l’utérus. Le cancer du sein demeure le cancer féminin le plus fréquent, avec une incidence en augmentation au fil du temps. Pour le col de l’utérus, les taux ont diminué entre 2001 et 2018, puis se sont stabilisés. Les deux cancers ne suivent donc pas la même évolution. Ces données de 2024 constituent donc une référence pour orienter la prévention. Une étude mauricienne comptant 1 399 cas de cancer du sein diagnostiqués entre 2017 et 2020 souligne également l’importance du stage du cancer pour la survie. Détecter tôt doit s’accompagner d’une prise en charge rapide et adaptée.

Pourquoi, selon vous, beaucoup de femmes ne se font-elles pas dépister ?
La peur peut prendre le dessus. D’ailleurs, pendant l’événement Care Closer to Her, quelques femmes ont confié : « Nous préférons mourir sans savoir ». Cela montre combien le cancer reste parfois perçu comme une fatalité.
D’autres pensent qu’en l’absence de douleur ou de symptômes, aucun examen n’est nécessaire. Or, le dépistage concerne précisément des personnes qui peuvent se sentir en bonne santé.

Nous avons aussi constaté une méconnaissance du parcours gratuit de palpation mammaire et de dépistage cervical dans les services publics. Ce sont des observations de terrain, pas une enquête représentative de toutes les Mauriciennes.

Un résultat anormal ne signifie pas automatiquement un cancer»

Quels freins avez-vous identifiés : coût, manque d’information, peur du diagnostic, tabous culturels ou religieux, accès aux centres de santé ?
La peur du résultat et le manque d’informations pratiques étaient particulièrement présents. Plusieurs femmes intéressées par la mammographie pensaient qu’elle serait réalisée sur place, au Plaza. Elles ignoraient qu’elle utilise des rayons X, nécessite un équipement spécialisé dans un service d’imagerie et une interprétation par un radiologue.

En amont, nous avions réalisé une vidéo pour Mamzel Moris. HLNA a aussi diffusé des infographies et des vidéos en créole sur nos réseaux sociaux, dont TikTok sur les thématiques suivantes : différences entre examen clinique du sein, échographie et mammographie, rôle du frottis, vaccination contre le HPV, et l’importance du dépistage, surtout dans l’absence de symptômes. (Lien: https://linktr.ee/HLNAfrica)

Cela montre qu’il faut répéter les explications et diversifier les moyens de toucher les femmes. Les contraintes de transport, de disponibilité ou la pudeur peuvent également contribuer. Cependant, nous ne pouvons pas attribuer les hésitations observées à une religion ou à une communauté particulière.

Comment convaincre une femme qui hésite encore aujourd’hui à se faire dépister ?
Je commencerais par lui demander : « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ? » La peur de la douleur, du résultat ou d’un examen intime appelle des réponses différentes.

Il faut expliquer le déroulement, les limites de l’examen et les suites possibles. Un résultat anormal ne signifie pas automatiquement un cancer. Le frottis peut notamment repérer des modifications cellulaires permettant d’intervenir avant qu’un cancer du col se développe.

Nous devons aussi préciser comment obtenir les résultats et poursuivre les investigations si nécessaire. L’objectif est de permettre une décision éclairée, avec respect, confidentialité et consentement, sans culpabiliser.

Comment impliquer les hommes, les familles et les leaders communautaires dans cette démarche relative à la santé féminine ?
Le soutien peut être concret : faciliter un déplacement, prendre le relais auprès des enfants ou accompagner une femme si elle le souhaite. Les hommes et les familles peuvent écouter, encourager et respecter ses décisions.
Les leaders communautaires peuvent relayer une information vérifiée et faciliter les échanges avec des professionnels.

Nous travaillons justement sur une série de podcasts en créole avec des experts, consacrée à la santé des femmes. Nous y aborderons les maladies, mais aussi les processus physiologiques comme les règles, la grossesse et l’accouchement, qui ne sont pas des maladies en soi, mais pouvant nécessiter un accompagnement médical. Nous voulons aider le public à comprendre ce qui est habituel, reconnaître les signes d’alerte et savoir quand consulter. Ces conversations concernent aussi l’entourage, notamment les membres de la famille, les collègues et les employeurs, afin qu’ils soient conscients de l’impacte de ces conditions sur la santé et la qualité de vie de la femme.

Quels gestes de prévention au quotidien recommandez-vous ?
Bouger régulièrement, manger de façon équilibrée, maintenir un poids favorable à sa santé, éviter le tabac et, idéalement, l’alcool contribuent à réduire certains risques, sans garantir l’absence de cancer.

Pour les seins, connaître leur aspect habituel permet de repérer un changement : une boule, une modification de la peau ou du mamelon, un écoulement inhabituel. L’autopalpation, qui est recommandée chaque mois, quelques jours après la fin des règles, permet aussi de détecter ces changements. Il faut alors consulter. L’auto-observation et l’autopalpation ne remplacent pas une évaluation médicale ni les examens radiologiques, lorsque celles-ci sont indiquées.

Pour le col de l’utérus, la vaccination contre le papillomavirus humain, ou HPV, et le dépistage sont complémentaires. Une infection persistante par certains HPV à haut risque est la principale cause de ce cancer. La vaccination ne dispense pas du dépistage recommandé.

Enfin, des saignements ou écoulements vaginaux inhabituels, notamment après les rapports, en dehors des règles ou après la ménopause, justifient une consultation sans attendre une campagne de dépistage.

Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes qui n’ont jamais fait de dépistage ?
Commencez par une conversation avec un professionnel de santé. Demandez quels examens sont adaptés à votre âge et à vos antécédents, où les réaliser et comment recevoir vos résultats.

Vous avez le droit d’avoir peur, de poser des questions et de demander des explications. Vous méritez d’être accueillie avec respect. Pourquoi attendre de ressentir quelque chose pour parler de prévention ?
Si vous avez déjà un symptôme, consultez sans attendre. Votre santé mérite une place dans votre quotidien, pour vous-même. Le dépistage peut sauver des vies.

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