Thursday , 15 October 2026

« Miss Beda », nouvelle centenaire : toute une vie au service des générations

De l’école La Pépinière aux retrouvailles avec ses anciens élèves, Bibi Abeda Sakhabuth a célébré ses 100 ans mercredi. Une vie marquée par l’éducation, la transmission et une curiosité intacte pour le monde qui l’entoure.

Le 7 octobre 2026, Bibi Abeda Sakhabuth, appelée affectueusement « Miss Beda » dans le quartier de Ward IV, à Port-Louis, a fait son entrée dans le cercle très sélect des centenaires mauriciens. Un siècle de vie au cours duquel elle a connu les aléas de l’existence, appris de son quotidien, mais surtout transmis son savoir à plusieurs générations. Mais ce qui nous surprend le plus, c’est qu’à cet âge, la centenaire conserve une mémoire remarquable, s’exprime avec aisance et évoque avec une étonnante précision de nombreux souvenirs qui ont marqué son parcours.

Née à Port-Louis et toujours attachée à la capitale, Miss Beda a consacré plusieurs décennies de sa vie à l’éducation des plus jeunes. Elle avait créé, dans la capitale, l’école pré-primaire La Pépinière, d’abord située à la rue Beaugeard avant de déménager à la rue Ternay. Elle en a été la directrice de 1978 jusqu’aux années 2000.

« Apprendre, c’est grandir »

Pour Miss Beda, l’enseignement des tout-petits ne pouvait être pris à la légère. Même à cette époque, explique-t-elle, il était impératif de suivre des formations, notamment parce que l’on travaillait avec de très jeunes enfants et qu’il fallait répondre aux exigences nécessaires pour qu’une école soit enregistrée.

Avant d’ouvrir son établissement, elle avait suivi des cours à l’OMEP et obtenu sa formation de Teacher and Manager of Pre-Primary auprès du ministère de l’Éducation. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. Elle a également suivi une formation auprès de l’Ambassade de France afin de mieux connaître les méthodes pédagogiques et de choisir une approche mettant en avant le bien-être de l’enfant.

« Ma formation m’a permis de prendre connaissance de la pédagogie française qui repose sur le principe fondamental que ‘apprendre, c’est grandir’, en plaçant l’enfant au centre de ses apprentissages par le jeu, la manipulation et la communication… Je crois que c’est cela que j’ai adoré durant ces années de mon travail, car mes élèves étaient au centre de l’institution même », raconte-t-elle.

Et des souvenirs, Miss Beda en possède par centaines. « J’ai un millier de souvenirs de cette période de ma vie. J’ai vu aller et venir des centaines d’enfants qui sont aujourd’hui eux-mêmes parents ou grands-parents, mais aussi tellement de mes jeunes enfants et étudiants qui sont allés vers différentes sphères et filières », nous raconte la centenaire.

Des élèves devenus professionnels

Au cours de sa longue carrière, elle a vu certains de ses anciens élèves évoluer dans la fonction publique, le judiciaire, la santé ou encore l’éducation. « Pour moi, c’est un grand bonheur de voir mes élèves qui ont réussi dans la vie et le plaisir est encore plus grand quand eux me reconnaissent ou viennent me voir », confie-t-elle.
Car même si son école a fermé ses portes et qu’elle est à la retraite professionnelle depuis plusieurs années, les liens avec ceux qu’elle a accompagnés durant leurs premières années ne se sont jamais complètement rompus. Bibi Abeda Sakhabuth, qui habite désormais à Pailles avec les siens, tout en gardant sa résidence dans la capitale, reçoit encore régulièrement la visite de ses anciens élèves.

« Il y a ceux qui vivent à Maurice et qui viennent me voir, mais également ceux qui sont à l’étranger et qui me rendent visite quand ils sont ici… C’est mon plus grand bonheur », dit-elle. Dans son école, Miss Beda a également accueilli des membres de sa propre famille et parmi eux, son petit-fils, Shafeeq Sakhabuth, qui se mêle à la conversation pour raconter la vie de son aïeule, une vie qui, selon lui, a été riche et dont il a lui-même beaucoup appris. « Je suis de la dernière des générations à avoir été dans son école », nous dit-il.

Les années ont passé, mais les souvenirs restent

Entre les chansons et les leçons données aux enfants, les années ont filé. Pourtant, Miss Beda se souvient de beaucoup de choses comme si elles s’étaient déroulées hier. Elle nous raconte notamment une anecdote qui, à l’époque, lui avait causé une peur bleue mais qui, aujourd’hui, la fait sourire.

« Je me souviens d’une sortie au Jardin de Pamplemousses. Les enfants étaient accompagnés chacun de leurs parents… Mais ce petit garçon a échappé à la vigilance de sa tante et est tombé dans le lac. Nous étions tous choqués et c’était un autre parent, tout habillé de blanc, qui s’est jeté dans la mare pour le secourir… Lui-même est ressorti couvert de boue », raconte-t-elle.

En évoquant cet épisode, elle livre une réflexion qui semble toujours aussi actuelle : « Les enfants en bas âge sont précieux et c’est toute une responsabilité… Quelque chose peut tellement vite arriver… Il faut faire attention à eux », insiste-t-elle.

« L’éducation débute avec les parents »

Si elle estime que la maternelle reste une étape fondamentale dans l’éducation formelle de l’enfant, elle rappelle également aux parents que la véritable éducation commence à la maison. « Les manières, le savoir-vivre commencent chez vous et l’école poursuit ce que vous faites vous… Ne négligez pas cela ! L’éducation débute avec les parents », affirme-t-elle.

En un siècle, Miss Beda a vu les générations changer. Et avec elles, les habitudes, les comportements et la manière même dont la société fonctionne. Elle a aussi connu une époque bien différente de celle d’aujourd’hui. Adolescente durant la Seconde Guerre mondiale, elle a été témoin des restrictions qui touchaient alors Maurice. Les moyens étaient limités et il fallait apprendre à faire avec ce que l’on avait. « Nous étions à l’école et nous n’avions pas de crayons, pas de cahiers et il a fallu s’adapter dans la vie de tous les jours », se souvient-elle.

À 100 ans, toujours active

Aujourd’hui encore, Miss Beda reste très active. Jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, elle se permettait encore de faire sa marche quotidienne, parfois jusqu’à la montagne. Désormais, elle a adapté son rythme, mais continue ses exercices quotidiens.

« À 100 ans, je marche maintenant dans le quartier et je fais ma marche quotidienne… L’activité physique m’a permis de garder ma forme physique et lire m’a permis de conserver ma mémoire, en évitant des maladies de mémoire qui affectent les personnes de mon âge… C’est aussi une faveur divine ! » conclut-elle.

Une femme qui savait déjà ce qu’elle voulait

Après ses années scolaires, Bibi Abeda Sakhabuth était surtout attirée par la profession médicale et souhaitait devenir infirmière. Mais le destin en a décidé autrement. Déjà, avant même de se marier et d’avoir des enfants, elle avait les idées claires sur la place qu’elle souhaitait occuper dans la société. « Il était moins commun dans les familles asiatiques de voir travailler et de promouvoir une indépendance chez la femme », nous dit-elle.

Pourtant, elle a persévéré, armée de son indépendance et de ses convictions. Elle était certaine d’une chose ; peu importe où le chemin la mènerait, elle tracerait sa propre route. Avec le recul, elle résume son parcours avec une certaine philosophie… « J’ai connu beaucoup de choses et j’ai eu des hauts et des bas, mais ainsi va la vie. »
Aujourd’hui, Bibi Abeda Sakhabuth a, à ses côtés, ses petits-enfants dont Nasheela Bibi et Djamel, ainsi que son arrière-petite-fille Aleeza, qui font son plus grand bonheur.

La lecture, une passion qui ne l’a jamais quittée

À son âge, Miss Beda reste une fervente lectrice. Elle continue de dévorer les ouvrages et possède notamment un livre qu’elle lit et relit : North and South d’Elizabeth Gaskell. Elle lit également les journaux et se tient au courant de l’actualité nationale et internationale. « Je suis une grande fan de STAR et je lis avec passion les articles de Khalil Elahee, d’Assad Bhuglah ou encore la petite note d’humour de Zibya Issack », dit-elle.

Mais la centenaire reste surtout fidèle à un livre qui occupe une place particulière dans sa vie : le Quran, qu’elle lit également en français. « Le Quran, il faut le lire et le comprendre… Comprendre étant le mot-clé ! Il y a dans ce Livre le remède à tous les maux et c’est le guide complet de la vie », conseille-t-elle. Elle nourrit toutefois un petit regret : à son époque, l’arabe était très peu enseigné dans les écoles.

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