Elles s’appellent Nadrah Bintee Diouman Ameer et Mushiirah Hanna Humeirah Aubdoollah. Deux employées modèles, respectées de leurs collègues, qui n’ont jamais failli à leur devoir. Mais leur vie a basculé le jour où elles ont décidé de porter le hijab au travail. Licenciées sans faute professionnelle, sans passage devant un comité disciplinaire, elles se retrouvent devant l’Employment Relations Tribunal (ERT), portées par la conviction qu’elles n’ont rien fait de mal. Leur seul « tort » : avoir revendiqué le droit de vivre leur foi au quotidien.
Leur récit est celui d’un combat à la fois intime et universel. Intime, parce qu’il touche à leur santé, à leurs familles, à leur dignité de femmes croyantes. Universel, parce qu’il interroge la société mauricienne tout entière sur le respect du multiculturalisme qu’elle proclame. « Ce n’est pas seulement pour notre emploi que nous nous battons, mais pour notre dignité et notre foi », disent-elles d’une seule voix.
Au fil de leurs témoignages, une même douleur s’exprime : celle d’avoir été humiliées, stigmatisées, marginalisées. Mais aussi une même force : l’espoir inébranlable de réintégrer leur poste et de transformer leur combat en jurisprudence. Car, derrière leur histoire, se cache une question essentielle : jusqu’où Maurice est-elle prête à défendre la liberté religieuse, socle de son identité nationale ?
Vivre le combat au quotidien : Un calvaire
Le licenciement a transformé le quotidien des deux femmes en une lutte permanente – physique, morale et administrative.
Nadrah : « Pour moi, c’est un véritable calvaire. Chaque jour, je vis avec cette souffrance dans ma tête, en me demandant si je pourrai un jour reprendre mon travail. Depuis ce jour où on m’a mise dehors juste à cause de mon hijab, je n’arrive pas à croire ce qui m’arrive. J’ai donné huit ans de ma vie à ce travail, avec dévouement, amour, honnêteté et professionnalisme. J’ai toujours cherché à représenter dignement mon métier. Et aujourd’hui, à cause d’un simple voile, on m’a exclue sans pitié. »
Elle décrit aussi l’impact sanitaire : « Cela m’a bouleversée moralement et physiquement. Je souffre d’asthme, et mes supérieurs le savaient. Malgré mes crises, je suis souvent venue travailler malade, parce que je prenais mes responsabilités à cœur. Le stress m’a tellement affectée que mon état de santé s’est aggravé : mon asthme et mes problèmes gastriques se sont intensifiés. Les médecins m’ont même avertie que si je continue à subir cette pression, les médicaments n’auront plus d’effet. Mais malgré tout, ce combat reste plus important que ma santé. »
Elle définit la portée du combat : « Pour moi, ce combat n’est pas seulement personnel, mais une lutte contre l’injustice, le racisme et la discrimination. »
Mushiirah : « C’était un enfer au quotidien. Dès que les problèmes ont commencé, j’ai dû courir partout pour chercher de l’aide. J’ai contacté le bureau du Travail, des avocats, je suis allée à la CCM, à l’EOC, et maintenant je passe devant l’ERT. Ce n’est pas facile du tout. C’est stressant et ça fait peur. »
Puis, d’une voix ferme : « Mais je suis convaincue que je vais gagner ce combat. Ce n’est pas seulement pour mon emploi que je me bats, mais pour ma dignité et ma foi. »
Elle ajoute l’amertume d’un licenciement sans motif professionnel : « J’ai toujours travaillé correctement. On m’a licenciée alors que je n’ai jamais eu le moindre problème. Je ne suis jamais passée devant un comité disciplinaire. Tout cela m’a choquée. Dans un pays multiculturel, je dois me battre pour mon droit de porter le hijab… ça m’a fait tomber en dépression. Tous les jours, je repense à ces incidents, et les larmes coulent. »
L’espoir de réussir : Rien ne les fera plier
Malgré la violence du coup et l’humiliation subie, les deux femmes affichent une conviction : obtenir justice et retrouver leur poste.
Mushiirah : « Je n’ai jamais pensé que le hijab me coûterait mon travail. C’est une grande déception de perdre mon emploi juste parce que je pratique ma religion. Nous vivons dans un pays multiculturel, où chacun devrait avoir le droit de vivre en paix avec sa foi. »
Elle souligne l’incohérence : « Mes autres collègues portent leurs cordons rouges, leurs chaînes avec des croix, ou gardent leurs idoles sur leur bureau. Personne ne leur dit rien. Mais dès que moi j’ai commencé à mettre mon hijab, on m’a mise dehors. Je ne vois pas en quoi mon hijab pouvait affecter mon travail. »
Nadrah : « Je n’ai pas seulement de l’espoir, j’ai la conviction que nous allons réussir. Je n’ai commis aucune faute professionnelle, je n’ai jamais manqué à mes obligations. Je suis sanctionnée uniquement pour avoir porté le hijab. »
Elle dénonce la dynamique de pouvoir : « Notre salaire ne sort pas de la poche des trois responsables, mais de notre patron en Afrique. Ces trois-là ne font qu’exercer un pouvoir qui leur a été confié, mais qu’ils utilisent pour discriminer et dominer. »
Famille : Quand les larmes remplacent les sourires
Le combat se joue aussi à la maison : familles anxieuses, larmes et colère partagées.
Nadrah : « La joie et l’harmonie ont disparu à la maison. Ma famille me voit souffrir jour après jour, et cela nous détruit moralement. L’atmosphère est lourde, triste, et la colère grandit au sein de mes proches. »
Mushiirah : « Ma famille vit ce stress avec moi. Ils se demandent où est leur fille, leur sœur. Ils me voient aller au tribunal pour me battre pour ma dignité. Je vois les larmes aux yeux de ma maman et de mon papa. Ils sont stressés, ils ont peur. »
Situation financière : De salariées à survivantes
La perte d’emploi entraîne une austérité immédiate : renoncements alimentaires et dettes accrues.
Mushiirah : « Le budget ménager est très serré. On a dû réduire les petites choses, même les essentiels. Mon mari a un emprunt et il doit supporter toutes les dépenses. On n’arrive pas à boucler le budget du foyer. Il y a des jours où on doit se contenter de ‘di-pain diber’. »
Nadrah : « Comment voulez-vous que je m’en sorte alors qu’on m’a arraché mon gagne-pain ? Ils ont détruit ma petite vie tranquille et m’ont privée de mes moyens de subsistance. »
S’attendaient-elles à perdre leur emploi ?
Aucune d’elles ne s’attendait à être sanctionnée pour avoir porté le hijab ; l’absence de règle écrite rend l’acte encore plus arbitraire.
Nadrah : « Jamais de la vie ! Quand ces deux personnes ont commencé à me harceler pour que j’enlève mon hijab, j’étais tellement bouleversée que je suis allée voir plusieurs jeunes avocats et juristes du bureau d’ENSafrica à Maurice pour leur raconter la situation. Tous m’ont dit la même chose : ils n’avaient absolument pas le droit de nous forcer à retirer le hijab, ni de nous licencier pour cette raison. La loi mauricienne ne prévoit rien de tel, et donc ces responsables n’avaient pas ce pouvoir. »
Elle précise que sa responsable RH l’a soutenue : « Tous mes collègues nous ont respectées avec notre hijab. Même ma responsable des ressources humaines, à deux reprises, lorsqu’on l’a envoyée me parler, l’a fait avec beaucoup de respect et m’a confirmé qu’elle n’avait aucun problème avec mon voile. Cela ne venait pas d’elle, mais ‘d’en haut’ – c’est-à-dire de ces deux responsables qui nous harcelaient. Plus tard, le troisième les a rejoints. »
« Ce troisième haut cadre, au départ, m’avait dit de ne pas m’inquiéter. Mais ensuite, il a changé de comportement et de discours, et il a commencé lui aussi à nous harceler aux côtés des deux autres. »
Elle insiste : « Il n’existe aucune politique interne d’ENSafrica interdisant le hijab. Jamais on ne m’en a parlé, ni lors de mon recrutement, ni plus tard. Leur seul argument était : ‘Retirez-le, nous ne voulons pas le voir’. »
Mushiirah : « Non, jamais. Le hijab n’a jamais été un problème auparavant. J’ai commencé à le porter en février ; c’est à la fin d’avril que les problèmes ont commencé. Avant cela, je portais un châle autour du cou durant huit ans, sans qu’on ne m’ait jamais rien reproché. »
Le soutien « insuffisant » de la communauté
Un soutien massif en ligne, mais un soutien réel absent – une déception pour les deux plaignantes.
Nadrah : « À travers les articles de presse que j’ai lus, nous avons reçu énormément de commentaires de soutien – je dirais 99% des réactions étaient favorables à notre combat contre cette injustice. Mais malheureusement, personne ne s’est tenu physiquement à nos côtés. »
Elle rappelle l’enjeu collectif : « Ce combat n’est pas seulement le nôtre. Il concerne tous les travailleurs qui quittent leur foyer chaque jour, qui se sacrifient pour faire vivre leur famille, et qui sont exposés à toutes sortes d’injustices de ce type. Aujourd’hui, nous avons franchi une étape importante et nous lançons un appel à toute la communauté : venez nous soutenir, afin que nous puissions mettre un terme à ces abus. Sinon, ces employeurs continueront à dominer et à exercer l’injustice sur les petits travailleurs qui donnent leur sueur pour faire tourner la maison et nourrir leur famille. »
Mushiirah : « Oui, j’ai reçu du soutien : ma famille, mes avocats. Je les remercie énormément. Mais beaucoup de personnes qui nous ont dit qu’elles nous aideraient n’ont finalement pas pu s’engager activement. »
Pourquoi le hijab n’a-t-il pas davantage interpellé les musulmans ?
Les deux femmes s’interrogent sur l’absence d’un soutien visible et soulignent des tentatives d’instrumentalisation du dossier.
Nadrah : « Au début, beaucoup de personnes sont entrées en contact avec nous. Elles ont promis de nous soutenir, de se battre à nos côtés. Mais dans les faits, personne n’a matérialisé l’intention pour montrer son indignation, personne n’est venu nous épauler, même moralement. Je l’ose dire : si nous avions été hindoues, je suis convaincue que la Voice of Hindu serait descendue dans la rue pour nous soutenir. »
Mushiirah : « Beaucoup m’ont dit qu’ils comprenaient notre difficulté, mais beaucoup n’ont pas pu se battre franchement. Moi, j’ai eu l’occasion de me battre, et je me bats pour mon droit. Je dis aux autres : n’ayez pas peur de parler, sinon il y aura beaucoup d’autres cas comme le nôtre. »
Une détermination sans faille
Pour elles, le hijab n’est pas un accessoire – c’est une obligation religieuse et une ligne rouge.
Mushiirah : « D’après la loi islamique, je suis obligée de porter mon hijab. Et d’après la loi mauricienne, j’ai le droit de pratiquer ma religion librement. »
Elle ajoute sa résolution : « Jusqu’à la fin. J’irai frapper à toutes les portes, auprès de toutes les autorités. Parce que je me bats pour ma foi, pour mon droit et pour ma dignité. »
Nadrah : « Jamais. Et je ne suis pas censée frapper à une autre porte : c’est ENSafrica qui doit me réintégrer. Je n’ai pas failli à mes obligations. »
Jusqu’où sont-elles prêtes à aller ?
Elles promettent d’épuiser tous les recours – judiciaires, administratifs et publics – pour obtenir réparation.
Nadrah : « Jusqu’au bout. Comme une personne qui cherche à se soigner après un accident, je frapperai à toutes les portes, même à celles des plus hautes juridictions, pour obtenir justice. »
Mushiirah : « Moi aussi : jusqu’à la fin. Je frapperai toutes les portes, toutes les autorités. Parce que je me bats pour ma religion, mon droit et ma dignité. »
Me Mamoojee dénonce « une discrimination flagrante »
Jeudi, devant l’Employment Relations Tribunal (ERT), Me Imtihaz Mamoojee, avocat des deux employées licenciées pour avoir porté le hijab, a livré une plaidoirie centrée sur les fondements légaux de la lutte contre toute forme de discrimination.
Le Senior Counsel a rappelé que plusieurs textes protègent explicitement les travailleurs : la section 11 de la Constitution, les articles 5 et 64 de la Workers’ Rights Act, l’article 6 du Code civil et l’Equal Opportunities Act. Tous, selon lui, vont dans la même direction : interdire toute discrimination, qu’elle soit basée sur la religion, la race, la classe sociale ou la couleur.
Des relations toujours viables
Me Mamoojee a souligné que ses clientes ne demandaient qu’une chose : retrouver leur emploi. « Les relations avec leurs collègues sont toujours restées cordiales, malgré l’opposition de deux personnes seulement », a-t-il plaidé. Rien, selon lui, n’indique que les rapports de travail soient devenus irréconciliables.
Il a regretté que le cabinet ENSafrica n’ait produit aucune preuve montrant que ces relations auraient été rompues. « À défaut d’éléments tangibles, mes clientes doivent pouvoir reprendre leur travail », a-t-il insisté.
L’absence d’une politique sur l’uniforme
Autre point central : l’avocat a mis en lumière l’absence d’une « Uniform Policy » interdisant le port du hijab. « Et si une telle politique existait, elle serait de toute façon contraire aux dispositions légales », a-t-il martelé.
Un aveu lourd de conséquences
Selon Me Mamoojee, l’employeur a admis devant l’ERT avoir licencié les employées sans respecter les dispositions légales encadrant le licenciement. Pour lui, il est clair qu’un employeur ne peut pas s’arroger le droit d’aller à l’encontre des lois en vigueur.
« L’argent ne doit pas acheter la dignité »
En conclusion, l’avocat a appelé le tribunal à rendre un jugement exemplaire. « Cette décision doit envoyer un message fort à tous les employeurs. D’abord, qu’il ne faut pas pratiquer la discrimination. Ensuite, qu’on ne peut pas se servir de son argent pour acheter la dignité des gens. »
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