Face au blocus implacable de Gaza et au silence des États, une coalition inédite de citoyens du monde a pris la mer, en août 2025, pour tenter de briser l’étau humanitaire. Parmi eux, la doctoresse française Anne Moro, chirurgienne pédiatrique qui travaille à Maurice. Son récit, empreint d’indignation et d’espérance, illustre la force d’une mobilisation civile mondiale qui refuse de détourner le regard face à ce qu’elle appelle un génocide.
Le cri de Gaza résonne jusqu’en Europe
Lorsque la doctoresse Anne Moro, chirurgienne pédiatrique française spécialisée dans la chirurgie plastique reconstructrice pour enfants, opérant à Maurice, voit défiler sur son téléphone les images de Gaza bombardée, elle ne peut rester insensible.
Les mots de la doctoresse Moro claquent comme une évidence : « Il y a un génocide à Gaza. La population civile est bombardée et une famine a été organisée par le gouvernement israélien. Les enfants, même les bébés, les journalistes et le personnel médical sont particulièrement ciblés par des tirs de snipers ou de drones. Plus de 1 200 médecins et infirmiers ont déjà été assassinés. »
Son constat est glaçant : « Gaza est aujourd’hui l’endroit au monde où il y a le plus d’enfants handicapés par des traumatismes, des brûlures, des explosions, et le plus grand nombre d’enfants amputés au monde. »
Pédiatre mais aussi mère, elle dit avoir ressenti une obligation morale : « Je ne pouvais pas rester sans rien faire, alors que mes collègues là-bas travaillent depuis deux ans dans des conditions inhumaines, le ventre vide parfois depuis plus de 24 heures, avec les hôpitaux détruits, le matériel médical interdit, et plus de 1 200 soignants assassinés. »
Complicité
Ce qui la révolte autant que la tragédie de Gaza, c’est l’inaction volontaire des capitales occidentales. « Nos gouvernements pourraient arrêter ce génocide, mais ils n’agissent pas. Pire, mon pays, la France, est complice en collaborant économiquement, politiquement et même dans le sport et l’éducation. La France fournit aussi des pièces utilisées dans les armes qui tuent des enfants tous les jours. »
Face à ce silence, elle choisit l’action. Dès juin 2025, elle rejoint la March to Gaza, une mobilisation citoyenne mondiale qui voulait rassembler pacifiquement des milliers de personnes au Caire pour marcher jusqu’au poste-frontière de Rafah et exiger l’entrée des 6000 camions d’aide humanitaire bloqués depuis des mois. Mais l’expérience tourne court : « Nous avons été arrêtés par les autorités égyptiennes, la police et l’armée. Moi-même, j’ai été retenue à l’aéroport parce que j’avais dans ma valise une trentaine de pansements et des huiles essentielles pour des réfugiés palestiniens. »
La mer comme dernier espoir
De cet échec est née une nouvelle idée : passer par la mer. « Nous savions que toutes les frontières terrestres étaient verrouillées, même pour les ONG internationales ou l’ONU. Alors, en juillet 2025, est née la Global Sumud Flotilla, un mouvement unique qui a réuni des citoyens de 44 pays. »
Cette coalition rassemblait des ONG, des marins professionnels, des médecins, des avocats, des religieux, des militants, et surtout des milliers de citoyens ordinaires.
« Plus de 25 000 personnes ont répondu à l’appel. L’achat des bateaux et du matériel humanitaire s’est fait grâce aux dons de particuliers. Les Mauriciens, notamment à travers l’association SIM et des collectes dans les mosquées, ont contribué. C’est grâce à cette solidarité mondiale que 24 bateaux ont pu appareiller de Barcelone le 31 août. »
Le mot choisi pour baptiser ce mouvement a une valeur symbolique : « Sumud signifie résistance, patience, persévérance. Il exprime la résilience du peuple palestinien, mais aussi notre détermination à lui venir en aide. »
L’embarquement à Barcelone : une ferveur populaire
Les préparatifs à Barcelone marquent un tournant. Pendant une semaine, les volontaires suivent des formations, organisent les cargaisons, vérifient les kits médicaux. « J’ai personnellement travaillé sur la préparation des laits infantiles et sur la vérification du matériel médical pour Gaza. »
Le jour du départ, l’émotion est immense : « Le soutien des Espagnols a été énorme. Voir la mobilisation des gens, leur cœur pour la cause des opprimés, c’était bouleversant. »
À bord, Anne Moro embarque sur un navire particulier : « C’était un bateau de femmes. Nous étions dix-sept, âgées de 26 à 58 ans, venues d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Malaisie, d’Espagne, de Norvège, de Suède, du Mexique, du Chili, d’Égypte, des États-Unis. Nous ne nous connaissions pas, mais nous étions toutes unies pour la même cause. »
Une ambiance entre crainte et espoir
La solidarité à bord se vit dans les gestes simples : cuisiner, naviguer, soigner, se former à la sécurité. « Bien sûr, il y avait des craintes, mais elles étaient surpassées par le désir d’arriver à Gaza. Nous savions que notre cargaison n’était qu’une goutte d’eau face aux besoins, mais elle représentait un message d’espoir : dire aux Palestiniens qu’ils ne sont pas seuls. »
La doctoresse insiste : il ne s’agissait pas seulement de livrer de l’aide matérielle, mais de briser le sentiment d’abandon : « Nous voulions leur dire : nous résistons avec vous, votre douleur nous concerne. »
Risques assumés
L’histoire des flottilles passées est marquée par les drames : attaques, bombardements, arraisonnements. Anne Moro en est pleinement consciente.
« Depuis 2008, seules deux missions ont réussi à accoster. Les autres ont été interceptées, bombardées, leurs équipages arrêtés. Oui, il y a des risques, car nous avons affaire à des gens violents qui assassinent des enfants et affament une population. »
Mais elle insiste sur une vérité : « Quels sont ces risques par rapport à ce que subissent les Palestiniens depuis des années ? Les risques que nous prenons à ne rien dire et à ne rien faire sont encore plus grands, car alors nous risquons de nous déshumaniser. »
Un combat universel
Pour elle, la Flottille Sumud dépasse la seule cause palestinienne : « Nous devons agir et donner l’exemple d’un monde juste et sans violence. Ce mouvement continuera pour le Congo et pour tous les peuples opprimés. Quand il s’agit de justice et de vérité, les frontières comptent peu. »
Elle conclut sur un appel : « Nous sommes indépendants, internationaux, affiliés à aucun gouvernement ni parti. Nous sommes unis par une seule idée : la dignité humaine. Nous demandons l’arrêt immédiat du blocus et la fin du génocide. »
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