Thursday , 9 July 2026

Chemin de fer du Hedjaz : retour d’un rêve Ottoman aux ambitions géopolitiques

Plus d’un siècle après son abandon, la Turquie, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie souhaitent redonner vie au Chemin de fer du Hedjaz. Mais derrière ce projet ferroviaire se cache bien davantage qu’une simple infrastructure de transport. Éclairage.

Construit il y a plus d’un siècle pour relier Damas à Madinah et faciliter le Hadj des musulmans vers les lieux saints de l’Islam, le chemin de fer du Hedjaz pourrait bientôt retrouver une seconde vie. Longtemps considéré comme un vestige de l’Empire ottoman, ce projet ferroviaire suscite aujourd’hui un nouvel intérêt auprès de plusieurs pays de la région, notamment la Turquie, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie.

Derrière cette renaissance annoncée se dessinent des enjeux qui dépassent largement le simple transport ferroviaire : commerce, sécurité, diplomatie et influence régionale pourraient être profondément transformés si cette ligne historique venait à renaître.

Un projet né sous l’Empire ottoman

À la fin du XIXe siècle, l’Empire ottoman traverse une période difficile. Les puissances européennes étendent progressivement leur influence au Moyen-Orient, tandis que les territoires arabes deviennent de plus en plus stratégiques.

C’est dans ce contexte que le sultan Abdulhamid II lance, en 1900, l’un des projets d’infrastructure les plus ambitieux de son règne : le chemin de fer du Hedjaz.

L’objectif est double. Il s’agit d’abord de permettre aux fidèles d’accomplir le Hadj dans de meilleures conditions. À l’époque, le voyage entre Damas et Madinah dure plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, à dos de chameau. Les pèlerins doivent affronter la chaleur du désert, les pénuries d’eau ainsi que les risques d’attaques de brigands.

Grâce au train, ce périple est réduit à quelques jours seulement.

Mais le projet possède également une forte dimension politique. En reliant les provinces arabes à Constantinople (aujourd’hui Istanbul), le pouvoir ottoman espère renforcer son autorité sur l’ensemble de l’Empire et favoriser une plus grande unité entre les populations musulmanes.

En 1908, la ligne principale reliant Damas à Madinah est achevée. D’autres embranchements, notamment vers Haïfa, voient ensuite le jour. À son apogée, le réseau dépasse les 1 700 kilomètres.

Bien plus qu’une ligne pour les pèlerins

Si ce chemin de fer est souvent présenté comme « le Train du Hadj », son rôle dépasse largement le cadre religieux.

Les marchandises circulent plus rapidement entre les villes du Levant et de la péninsule Arabique. Les déplacements administratifs deviennent plus faciles et l’armée ottomane peut acheminer hommes et équipements en un temps record.

Le projet favorise également le développement économique des régions traversées. Des gares, des ateliers de maintenance et de nouveaux centres urbains apparaissent progressivement le long du tracé.

Pour les historiens, le chemin de fer du Hedjaz représente l’un des plus importants projets de modernisation entrepris par l’Empire ottoman au début du XXe siècle.

Sa construction est en grande partie financée par des dons provenant de musulmans du monde entier dont l’île Maurice, illustrant la portée symbolique de cette infrastructure bien au-delà des frontières de l’Empire.

Une ligne brisée par la Première Guerre mondiale

Le destin du chemin de fer bascule avec la Première Guerre mondiale.

Lors de la révolte arabe, menée avec le soutien britannique, plusieurs portions de la voie ferrée sont sabotées afin de perturber les déplacements de l’armée ottomane. Les opérations menées par Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de « Lawrence d’Arabie », contribuent largement à rendre la ligne inutilisable.

Après la disparition de l’Empire ottoman, les nouveaux États issus du partage du Moyen-Orient développent leurs propres réseaux nationaux, sans véritable coordination régionale.

Pendant plus d’un siècle, le chemin de fer du Hedjaz reste ainsi un symbole du passé, dont plusieurs gares et locomotives demeurent aujourd’hui encore visibles en Syrie, en Jordanie et en Arabie saoudite.

Pourquoi le projet refait-il surface aujourd’hui ?

La Turquie et l’Arabie saoudite ont signé, le 9 juin 2026, un protocole d’accord visant à étudier la restauration du réseau.

Depuis quelques années, plusieurs gouvernements souhaitent redonner vie à cette infrastructure historique.

La Turquie et l’Arabie saoudite ont signé, le 9 juin 2026, un protocole d’accord visant à étudier la restauration du réseau. Cette initiative s’ajoute aux discussions engagées entre Ankara, Damas et Amman pour améliorer les liaisons ferroviaires régionales.

Ce regain d’intérêt intervient dans un contexte profondément différent de celui des dernières décennies.

Le rapprochement diplomatique entre plusieurs États du Moyen-Orient, les changements politiques intervenus en Syrie ainsi que la volonté de renforcer les échanges économiques créent un environnement plus favorable à ce type de projet.

Pour de nombreux observateurs, la renaissance du chemin de fer du Hedjaz pourrait devenir l’un des symboles d’une nouvelle phase de coopération régionale.

Un corridor économique entre Méditerranée et Golfe

Au-delà de son héritage historique, le projet Hedjaz pourrait avoir d’importantes retombées économiques.

Une liaison ferroviaire moderne faciliterait le transport des marchandises entre les ports méditerranéens, la Jordanie et les pays du Golfe. Les coûts logistiques pourraient diminuer tandis que les délais de livraison seraient considérablement réduits.

Le tourisme religieux constituerait également un secteur gagnant. Chaque année, des millions de musulmans se rendent en Arabie saoudite pour accomplir le Hadj ou l’Umrah. Une desserte ferroviaire régionale pourrait compléter les réseaux de transport existants.

Les experts estiment aussi que cette ligne pourrait s’intégrer à d’autres grands projets d’infrastructures actuellement envisagés au Moyen-Orient, créant progressivement un vaste réseau reliant l’Europe, la Turquie, les pays du Proche-Orient, l’Irak et la péninsule Arabique.

Pour des économies qui cherchent à diversifier leurs revenus au-delà des hydrocarbures, un tel corridor représente un atout stratégique.

Détroit d’Ormuz vs Hedjaz

Près d’un cinquième du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz, passage maritime situé entre l’Iran et Oman. À chaque montée des tensions dans cette zone, les marchés pétroliers s’inquiètent d’une éventuelle interruption du trafic maritime.

Même si le chemin de fer du Hedjaz ne remplacerait pas totalement cette route maritime, certains analystes estiment qu’il pourrait offrir, à terme, une solution complémentaire pour une partie des échanges commerciaux entre le Golfe et la Méditerranée.

Une nouvelle dynamique diplomatique

Construire un chemin de fer traversant plusieurs pays suppose bien davantage qu’un accord technique.

Il faut harmoniser les réglementations douanières, assurer la sécurité des voyageurs, coordonner les investissements et garantir la stabilité des régions traversées.

C’est pourquoi plusieurs spécialistes considèrent que le projet constitue aussi un indicateur de l’évolution des relations diplomatiques entre les pays concernés.

La Turquie et l’Arabie saoudite, dont les relations ont connu des périodes de tension ces dernières années, semblent aujourd’hui privilégier une coopération économique plus étroite.

La Jordanie apparaît comme un partenaire naturel en raison de sa position géographique, tandis que la Syrie pourrait redevenir un carrefour incontournable si la situation sécuritaire continue de s’améliorer.

Un chantier semé d’obstacles

La relance du chemin de fer du Hedjaz reste toutefois loin d’être acquise. Une partie importante des infrastructures d’origine a disparu ou nécessite une reconstruction complète.

La situation sécuritaire demeure fragile dans plusieurs régions traversées par le futur tracé, notamment en Syrie.

Le coût du projet pourrait atteindre plusieurs milliards de dollars et nécessiter un financement partagé entre plusieurs États.

À cela s’ajoutent les nombreuses contraintes techniques : adaptation des voies aux normes modernes, électrification, systèmes de signalisation, postes-frontières et coordination des politiques de transport.
Enfin, le succès du projet dépendra largement de la stabilité politique régionale dans les années à venir.

Le facteur israélien : un projet observé avec inquiétude

La renaissance du chemin de fer du Hedjaz ne se limite pas à une question de transport. Pour certains analystes, ce projet pourrait également modifier les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient. Une intégration accrue entre la Turquie, la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite est perçue par certains comme un changement majeur dans les rapports de force régionaux.

Sami al-Arian, directeur du Center for Islam and Global Affairs à l’université Istanbul Sabahattin Zaim, estime que tout projet rapprochant les pays de la région sur les plans politique et économique pourrait susciter l’inquiétude d’Israël. Il évoque même le risque d’actions visant à « ralentir » ou « saboter » de telles initiatives, rappelant les attaques menées contre la ligne du Hedjaz durant la Première Guerre mondiale, qui avaient contribué au déclin du réseau.

Dans le contexte actuel, Ankara critique régulièrement les opérations militaires israéliennes à Gaza et au Liban et plaide pour une coopération régionale renforcée. Pour certains observateurs, le chemin de fer du Hedjaz, associé au projet turco-irakien « Development Road », pourrait aussi concurrencer le corridor IMEC (India-Middle East-Europe Corridor) soutenu par les puissances occidentales, reliant l’Inde à l’Europe via le Golfe, Israël et la Méditerranée.

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