Leur histoire a fait le tour du monde et interpelle l’Inde tout entière. Né d’une réaction épidermique après une insulte perçue par la jeunesse, le Cockroach Janta Party (CJP) sera-t-il un phénomène durable ou un simple ovni numérique ? Récit au cœur de leur premier rassemblement national à New Delhi.
Ma première rencontre à Jantar Mantar, le cœur historique des manifestations à Delhi, se fait avec un jeune venu d’Hyderabad. Il est arrivé tôt ce matin après un trajet éprouvant de plus de 24 heures de route. Un périple de près de 1 500 kilomètres qui en dit long sur sa détermination.
« Je suis Suhail Malik, je suis un cafard et fier de l’être », me lance-t-il d’un ton affirmé. Pas de sarcasme dans sa voix. Pourtant, le Cockroach Janta Party (CJP) est né comme un mouvement purement satirique. Lancé à la mi-mai par le stratège digital Abhijeet Dipke, le mouvement a connu une ascension fulgurante en détournant les codes des réseaux sociaux et des mèmes Internet.
L’origine de la colère ? Une remarque attribuée au président de la Cour suprême comparant la masse des jeunes diplômés sans emploi à des « cafards » et des « parasites » se disputant un espace vital.
Transparence et méritocratie
Bien qu’il n’ait rien à gagner personnellement, ce jeune diplômé de 21 ans est venu prêter main-forte aux centaines de manifestants arborant des masques d’insectes. Leurs revendications sont claires : ils réclament des examens nationaux plus transparents et méritocratiques.
« Mes parents m’ont envoyé à Kota pour étudier », me confie-t-il. Kota, cette ville du Rajasthan devenue l’usine à concours de l’Inde, où des milliers d’adolescents s’enferment jour et nuit dans des instituts privés de préparation intensive, parfois au prix d’une détresse psychologique extrême. « Mais je ne voulais plus les voir se ruiner pour un système truqué d’avance. »
Suhail a choisi une autre voie. Il gère aujourd’hui une petite entreprise d’e-commerce qui lui assure de bons revenus. Sa tenue impeccable, sans artifice, reflète parfaitement cette nouvelle génération d’entrepreneurs indiens pragmatiques.
Réussite éducative
Mais il faut bien le reconnaître : si la débrouillardise (Jugaad) et l’esprit d’entreprise sont réels, la réussite éducative reste la voie royale pour la majorité des familles indiennes. Parents et enfants y consacrent leur temps et leurs maigres budgets. L’ambition suprême reste de décrocher un diplôme d’ingénieur ou de médecin.
Aditi, 19 ans, venue de l’État voisin de l’Uttar Pradesh, serre contre elle un exemplaire de la Constitution indienne. Elle tient à me lire l’Article 21A, qui garantit le droit fondamental à l’éducation. C’est le cri du cœur d’une jeunesse qui veut s’élever socialement : « L’éducation est notre seul espoir », répète-t-elle, faisant écho à des dizaines d’autres jeunes croisés ces dernières semaines.
On comprend alors pourquoi le phénomène virtuel du « Parti des Cafards » résonne si fort dans le monde réel. Lorsque le concours national de médecine (NEET-UG), qui rassemble plus de 2,2 millions de candidats, est annulé par les autorités en raison de fuites massives de questionnaires vendus à prix d’or par des réseaux corrompus, le coup est terrible. Pour un jeune de famille modeste qui a étudié 14 heures par jour, le sentiment d’injustice est total.
« Le Parti des Cafards, c’est notre voix, notre seule arme face au mépris », résume Aditi.
Dérives structurelles
Dans la foule de Jantar Mantar, les profils s’entrecroisent. Je rencontre Samiya, 19 ans, étudiante en philosophie à l’Université de Delhi ; Sudipta, professeur d’histoire ; le Dr Rajendra Prasad, un psychiatre de la diaspora venu des États-Unis, ou encore Vijay Nath Jha, un ancien colonel ingénieur de formation.
Tous partagent le même constat : le système éducatif indien souffre de dérives structurelles majeures. Les investissements publics stagnent, et des milliers de postes d’enseignants restent vacants, alors même que le pays abrite des institutions d’élite mondiales à l’instar des célèbres Indian Institutes of Technology (IIT) ou des Indian Institutes of Management (IIM).
Leur colère cible aussi le manque de débouchés. L’Inde doit intégrer chaque année près de 10 à 12 millions de nouveaux jeunes sur le marché du travail. Derrière les figures de proue de la Silicon Valley comme Satya Nadella (Microsoft) ou Sundar Pichai (Google), se cachent des dizaines de milliers d’ingénieurs indiens ultra-compétents. Mais quid de la masse des autres talents qui n’accéderont jamais à ces multinationales pour des raisons inhérentes aux barrières sociales du pays ? Eux aussi réclament un emploi décent à la mesure de leurs compétences.
« Inquilaab Zindabaab ! »
Pourtant, l’économie indienne affiche une croissance robuste de 7,7 % pour l’année fiscale écoulée. Une performance remarquable pour l’Occident, mais insuffisante dans le contexte démographique indien. Cette croissance, très capitalistique, s’avère trop faible quantitativement et qualitativement pour absorber cette main-d’œuvre qualifiée, créant un décalage massif entre le niveau d’instruction et les opportunités post-études.
Au milieu des masques de cafards, le slogan historique des luttes indiennes revient en boucle, scandé par la foule : « Inquilaab Zindabaab ! » (Vive la révolution !).
Avant de partir, je pose une question provocatrice à Samiya, l’étudiante en philosophie : « La situation est-elle si désespérée pour que vous acceptiez de vous assimiler à des cafards ? Votre ego ne souffre-t-il pas de porter cette insulte ? »
Sa réponse fuse, implacable : « Bien sûr que cela nous diminue. Nous nous sommes sentis profondément insultés. C’est exactement pour cela que nous sommes ici aujourd’hui. Nous nous sommes réapproprié l’insulte pour en faire un miroir de leur mépris. Nous la portons avec philosophie, mais aussi avec rage. »
La rage de survivre. Le coup de communication du fondateur Abhijeet Dipke a magistralement transformé une satire numérique en un mouvement de jeunes. Mais l’histoire de sa transition, des écrans à la rue, reste encore à écrire.
À la prochaine, ici-même.
Devenir médecin en Inde
Le concours le plus sélectif au monde
Le National Eligibility cum Entrance Test (NEET-UG) est l’unique porte d’entrée pour étudier la médecine en Inde. C’est l’un des concours les plus sélectifs au monde. En mai dernier, plus de 2,2 millions de candidats se sont affrontés pour seulement 110 000 places disponibles, toutes universités confondues. Pour réussir, les lycéens s’infligent un rythme de travail surhumain, révisant souvent jusqu’à 14 heures par jour pendant deux ans. Cet examen est une question de vie ou de mort sociale pour les familles modestes, qui s’endettent massivement pour financer ce rêve d’ascension. Cette immense pression a donné naissance à une industrie parallèle de centres de coaching privés (leçons particulières à Maurice), un business florissant estimé à plusieurs milliards de dollars.
La machine à trier de l’élite : quand réussir exige des notes de 100 %
Le Central Board of Secondary Education (CBSE) gère les examens nationaux de fin de scolarité (équivalents du Higher School Certificate) pour les meilleures écoles du pays.
Bien que le taux de réussite global aux examens du CBSE soit remarquable (généralement supérieur à 90 %), la notation y est d’une sélectivité impitoyable. Pour intégrer les meilleures universités publiques d’ingénierie ou de commerce, obtenir 95 % de moyenne générale ne suffit plus. Les seuils d’admission exigent parfois des scores parfaits de 99 % ou 100 %.
Pour atteindre ces sommets, les jeunes Indiens s’enferment dans des routines de 14 heures d’apprentissage par cœur au quotidien. Les parents sacrifient leurs économies dans des leçons particulières, une véritable école parallèle qui dicte la vie des familles.
En Inde, le CBSE est le premier grand filtre social : obtenir une note d’excellence est le seul passeport pour échapper à la précarité.
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