Tuesday , 21 July 2026

Redressement ou décrochage

Le Budget 2026-2027 ne sera pas un simple exercice comptable. Ce sera un test politique majeur. Peut-être même le premier véritable examen de confiance pour Navin Ramgoolam depuis son retour au pouvoir. Le vendredi 19 juin, le Premier ministre et ministre des Finances devrait présenter un Budget attendu, scruté, redouté.

Car ce Budget arrive dans un climat lourd. Très lourd. Le premier Budget du présent mandat a laissé des traces. Dans une partie de l’opinion, il a été vécu non pas comme un Budget de relance, mais comme un Budget de sacrifices. La population a entendu le discours de la rigueur. Elle a entendu l’appel à la patience. Elle a entendu l’explication sur les contraintes économiques, la dette, l’inflation, la rareté des devises, la vulnérabilité d’une petite économie ouverte et les finances publiques sous pression.

Mais elle a aussi vu autre chose.

Elle a vu les voyages ministériels se multiplier. Elle a vu le train de vie de l’État continuer à donner l’impression d’un pouvoir peu pressé de s’appliquer à lui-même les sacrifices qu’il réclame aux autres. Elle a vu des dépenses jugées inutiles, des déplacements fréquents, des signaux contradictoires, une forme de décalage entre la parole officielle et la perception populaire.

Et c’est précisément là que se trouve le danger politique.

Quand l’effort demandé ne semble pas partagé

Dans un pays où les ménages comptent leurs roupies, où les familles revoient leurs dépenses alimentaires, où les salariés ont le sentiment que leur pouvoir d’achat se fait rogner mois après mois, le symbole compte autant que la mesure budgétaire.

On peut demander un effort à une population. On peut lui expliquer que l’État ne peut pas tout faire. On peut lui dire que les finances publiques sont contraintes. Mais on ne peut pas durablement lui demander de serrer la ceinture pendant que le sommet de l’État semble continuer à voyager, dépenser et fonctionner comme si l’effort était réservé aux citoyens ordinaires.

C’est cette fracture psychologique que Navin Ramgoolam devra réparer.

Le problème n’est pas seulement économique. Il est moral. Il est politique. Il touche à la crédibilité même du pouvoir. Dans l’opinion, une question s’installe : pourquoi les sacrifices doivent-ils toujours commencer en bas et si rarement en haut ?

Navin Ramgoolam doit refaire son image

Pour Navin Ramgoolam, l’enjeu dépasse donc largement la présentation de mesures fiscales, sociales ou économiques. Il doit refaire son image. Il doit aussi réparer celle de son gouvernement.

Le Premier ministre arrive à ce Budget avec un double fardeau. D’un côté, il doit démontrer qu’il est capable de tenir les finances publiques, de rassurer les milieux économiques, de parler sérieusement de croissance, de productivité et d’investissement. De l’autre, il doit prouver qu’il a compris la colère sociale née du précédent Budget.

C’est une ligne de crête très étroite. Trop de rigueur, et il apparaîtra sourd à la souffrance populaire. Trop de largesses, et il sera accusé de replonger le pays dans une logique de dépenses incontrôlées. Trop de promesses, et on lui reprochera de vendre de l’illusion. Trop peu de mesures visibles, et il confirmera l’idée d’un gouvernement éloigné du quotidien des Mauriciens.

Le Budget devra donc répondre à une attente essentielle : montrer que l’État commence par lui-même.

Le piège du « Budget sous contrainte »

Le gouvernement a déjà préparé l’opinion à un exercice difficile. Navin Ramgoolam a lui-même posé la question centrale  : comment soulager la population lorsque le pays fait face à des difficultés ? Le message est clair : il y aura des limites. Le Junior Minister aux Finances, Dhaneshwar Damry, a également tempéré les attentes en indiquant que le gouvernement ne privilégiera pas nécessairement des mesures à effet immédiat, mais plutôt des décisions à impact de long terme.

Cette approche peut se défendre économiquement. Elle peut même être responsable. Mais politiquement, elle comporte un risque évident : le pays n’est pas seulement en attente d’une stratégie à long terme. Il attend aussi un soulagement immédiat.

Quand le prix du panier augmente, quand les factures pèsent, quand la classe moyenne se sent étranglée, quand les petits salariés voient leur compensation disparaître dans l’inflation, le langage des réformes structurelles peut paraître froid, lointain, presque technocratique.

Dans le camp de la pression

La difficulté s’est aggravée avec la posture de Paul Bérenger qui, aujourd’hui rangé du côté de l’opposition, pousse le gouvernement vers un Budget plus social. Il estime que l’État dispose désormais d’une plus grande marge de manœuvre que l’an dernier et réclame des mesures concrètes pour soulager la population, notamment face à l’inflation et au coût de la vie.

Politiquement, cela change beaucoup de choses. Navin Ramgoolam ne fera pas face uniquement aux critiques traditionnelles du PMSD ou d’autres adversaires. Il devra aussi composer avec un Paul Bérenger qui connaît parfaitement la mécanique budgétaire, les attentes populaires et les failles de communication d’un gouvernement.

Bérenger peut donc transformer le Budget en procès de cohérence. Il pourra demander pourquoi certaines promesses ne sont pas tenues. Pourquoi les sacrifices ne sont pas mieux répartis. Pourquoi les produits pétroliers restent lourdement chargés. Pourquoi la population doit attendre alors que le gouvernement semble demander du temps après avoir promis le changement.

Cette pression sera d’autant plus forte que Xavier-Luc Duval qualifie déjà ce rendez-vous de « Budget de la dernière chance ». Là encore, le message est brutal : après ce Budget, la population commencera à juger si le changement promis est réel ou simplement rhétorique.

Les syndicats veulent du concret

Du côté syndical, la demande est limpide : le pouvoir d’achat. Haniff Peerun insiste sur la perte de pouvoir d’achat et juge la compensation salariale insuffisante face à la hausse continue des prix. Dewan Quedou parle d’urgence sociale et plaide pour une protection plus forte des travailleurs contre l’inflation. D’autres voix syndicales mettent l’accent sur les subventions, les produits essentiels, la sécurité alimentaire, l’énergie, la lutte contre le gaspillage et la corruption.

Ces revendications ne sont pas accessoires. Elles traduisent une peur profonde : celle de voir l’effort budgétaire peser davantage sur ceux qui n’ont déjà plus beaucoup de marge.

Le gouvernement peut parler de croissance, de productivité et d’investissement. Il le doit. Mais il devra éviter de donner l’impression que la population doit attendre les fruits d’une croissance future alors qu’elle subit les prix d’aujourd’hui.

Le social ne peut pas être renvoyé à demain. Pas dans le climat actuel.

Le patronat attend des réformes

Le secteur privé, lui, parle d’investissement, de simplification, de stabilité, de productivité, d’intelligence artificielle, d’infrastructures, de soutien aux PME et de relance de la croissance. Business Mauritius, la MCCI, l’OTAM et les opérateurs économiques réclament surtout moins de lenteurs, plus de visibilité et une meilleure exécution.

Ces demandes sont légitimes. Maurice ne pourra pas durablement distribuer plus si le pays ne produit pas davantage. Les économistes le rappellent également : il faut investir, exporter, stabiliser, éviter les dérapages, accroître la productivité et ne pas alourdir la dette.

Mais le Budget devra résoudre une équation politiquement explosive : comment relancer l’investissement privé sans donner l’impression que les entreprises sont écoutées plus attentivement que les ménages ?

C’est ici que le gouvernement devra faire preuve de finesse. Il ne pourra pas opposer croissance et justice sociale. Il devra montrer que la croissance n’est pas un cadeau au patronat, mais une condition pour préserver l’emploi, financer l’État-providence et protéger le pouvoir d’achat.

Encore faut-il que ce message soit crédible. Et il ne le sera que si l’exemplarité publique est au rendez-vous.

Le cœur du Budget 2026-2027 ne sera donc pas seulement dans les chiffres. Il sera dans le signal. Le 19 juin, Navin Ramgoolam ne montera pas seulement à la tribune pour lire des chiffres. Il montera à la tribune pour tenter de reprendre la main sur un récit qui lui échappe déjà. Sinon c’est le décrochage définitif avec la population.

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