Belall Maudarbux, postulant écarté du processus de recrutement à la National Empowerment Foundation (NEF), brise le silence. Dans une interview exclusive, il dénonce un « processus vicié » entaché, selon lui, par des interférences politiques, des conflits d’intérêts flagrants et un mépris des principes de transparence. Présence de proches de ministres au sein du panel, nomination d’un CEO sans expérience pertinente, absence de critères publiés… Il interpelle directement le Premier ministre et appelle à une enquête indépendante. Plus qu’un cas personnel, il y voit le symptôme d’une dérive plus large : la captation partisane des institutions publiques. Un témoignage percutant et sans concession.
Vous avez adressé une lettre au Premier ministre dénonçant un « processus vicié » de nomination à la NEF. Quel a été l’élément déclencheur précis qui vous a convaincu qu’il y avait matière à alerter l’opinion publique ?
La présence de la conjointe du ministre de la Sécurité sociale, Ashok Subron, et du Junior Minister Kugan Parapen sur le panel d’entrevue m’a surpris. Puis, quand le communiqué fut émis et les noms cités, je fus choqué de voir des agents politiques notoires. Cela m’a vraiment déçu.
Vous affirmez que l’entretien s’est tenu devant un panel de ces deux personnes. Avez-vous eu des échanges avec eux pendant l’entretien qui vous ont semblé orientés ou révélateurs d’un parti pris ?
Ce ne sont pas les échanges qui étaient le problème. C’est leur présence dans une démarche exécutive. La séparation des pouvoirs exige que le législatif ne s’ingère pas dans l’exécutif, et c’est cela qui me dérange. Je n’attendais pas cela de la part de Rezistans ek Alternativ (ReA).
Il y a trois ‘cartels’ qui captent les ressources de la République : la bourgeoisie traditionnelle, les partis politiques et les socio-culturels»
Vous évoquez l’absence de publication des critères de sélection et des résultats. Avez-vous tenté d’obtenir ces éléments par des voies formelles (lettre, email, FOIA) ? Avez-vous reçu des réponses ?
C’est ce que j’ai fait en m’adressant au Premier ministre. Il n’y a jamais eu de correspondance de la part du ministère après l’Expression of Interest. J’étais dans l’attente jusqu’à ce que les noms des nominés furent cités, et c’est là que j’ai eu ma réponse, tout comme une trentaine d’autres postulants.
L’une de vos accusations porte sur la nomination d’un CEO sans expérience en matière de pauvreté, mais proche de ReA. Disposez-vous d’éléments concrets sur cette proximité, ou s’agit-il d’un ressenti fondé sur sa présence médiatique ?
Je n’accuse pas, je questionne. Depuis un certain temps, je vois des journalistes qui deviennent des ‘jack of all trades’ au sein d’organismes d’État et parapublics au détriment des professionnels. Venir dire que la suite logique d’une carrière de journaliste est la direction d’un organisme de lutte contre la pauvreté est une insulte à l’intelligence des Mauriciens, un mépris des professionnels du secteur et un anéantissement des espoirs des jeunes qui étudient les filières des sciences sociales. Ceci est un très mauvais signal pour l’avenir du pays. En matière d’éléments dont je dispose, ce sont des postes de la personne concernée qui circulent sur les réseaux sociaux et qui démontrent ses affinités à ReA. Et cela n’a pas été démenti jusqu’à l’heure. Je n’ai rien de personnel envers qui que ce soit, ma démarche se fonde sur une question de principe et d’équité. Je ne pense pas que les journalistes apprécieront quand des mécaniciens ou des gynécologues diront que la suite logique de leur carrière, c’est la direction d’un groupe de presse ou d’une autre boîte.
Je dénonce un vice de procédure, qu’on me réponde sur ce que je dénonce»
Certains diront que vous contestez ce processus parce que vous n’avez pas été sélectionné. Que répondez-vous à ceux qui pourraient voir dans votre démarche un acte de frustration personnelle plutôt qu’un combat pour l’intérêt public ?
Ce n’est pas toujours nécessaire de répondre aux procès d’intention. Le procès d’intention se fait quand une personne n’a pas d’argument. Je dénonce un vice de procédure, qu’on me réponde sur ce que je dénonce. Ce raisonnement reflète la mentalité de ceux qui attaquent la personne au lieu de répondre aux faits et aux actes.
C’est un point faible de ceux qui font toujours la morale aux autres, qui se placent sur un ‘moral high ground’ pour prêcher l’éthique, et qui, in fine, sont incapables de reconnaître leurs erreurs comme faisant partie de la nature humaine. C’est toujours facile de dénoncer et de critiquer les autres quand on est en dehors du système, mais une fois dedans, on devient le système.
Ceux qui ont étudié Topaze de Marcel Pagnol verront facilement l’émergence des Topaze dans la tournure des événements. Je suis un professionnel, consultant à l’international, où l’on est décemment rémunéré et où mon parcours et mes aptitudes en matière d’empouvoirement des personnes vulnérables sont reconnus. Pourquoi serais-je frustré ? Je pense que la réaction du public en général à ma démarche et les commentaires à l’égard de ReA et du ministre démontrent qui a intérêt à sauvegarder qui que ce soit, qui agit pour l’intérêt général et qui agit pour son parti, sa conjointe et ses agents. Le public n’est pas dupe.
Vous parlez de « show » au lieu de « due process ». Selon vous, quels auraient été les garde-fous nécessaires pour garantir un processus véritablement transparent et impartial dans ce type de nomination ?
Il y a déjà des garde-fous. Il fallait laisser les fonctionnaires faire leur travail. Beaucoup de jeunes députés ont une tendance à réinventer la roue, surtout ceux qui veulent changer de système ou faire de la politique autrement. En tant que slogan de campagne, ça va, mais une fois qu’on est élu dans un système, il faut reconnaître qu’il y a quand même du bon dans des procédures établies depuis des décennies et qui ont fait leurs preuves.
Concrètement, les membres du législatif ou leurs proches ne devraient pas être présents ; les critères de sélection et le processus de transparence durant la sélection auraient dû être publiés ; le système de notation standardisé aurait dû être rendu public ; les raisons de la non-sélection des autres auraient dû être expliquées ; les critères de diversité, équité et inclusion auraient dû être mentionnés dans l’EOI et non pas après coup, comme prétexte pour se dédouaner.
Dans votre lettre, vous demandez au Premier ministre d’envisager un « nouvel exercice » de sélection. Attendez-vous une reprise complète du processus, une enquête indépendante ou simplement des excuses ?
Une excuse relève d’une démarche personnelle, ce qui n’est pas mon cas. Une enquête s’impose parce que moi, je pose des questions en tant que citoyen et j’attends des réponses, car il y a trop de zones d’ombre. J’espère qu’il n’y a pas eu de mauvaise foi ou que j’ai été écarté pour des raisons plus sinistres.
De toute façon, le public dans son ensemble ne semble pas du tout satisfait de voir des agents, ‘campaign managers’, conjointes, journalistes, comptables sur le board d’un organisme qui traite de la question de la pauvreté absolue à Maurice. En plus, si vous regardez les commentaires du directeur de l’audit sur la NEF et les abus et irrégularités notés, vous allez être encore plus en colère de la manière dont les fonds publics ont été gérés.
Vous citez des photos de membres désignés en compagnie de députés comme indice de clientélisme. Avez-vous recensé d’autres formes de favoritisme politique manifeste dans cette opération ?
Certains ont commencé à analyser les profils ethniques des nominés et y voient une certaine tendance. D’autres y voient la proximité idéologique et les orientations personnelles avec ReA, en dépit des différentes appartenances. Trop de coïncidences chassent la coïncidence, et l’exercice de communication n’a finalement été qu’un exercice d’information non réussi.
C’est toujours facile de dénoncer et de critiquer les autres quand on est en dehors du système, mais une fois dedans, on devient le système»
Que répondez-vous à Kugan Parapen lorsqu’il affirme que les membres de ReA ont agi objectivement et que le processus a été mené dans un esprit de méritocratie ?
Qu’il passe de l’affirmation à la démonstration. C’est tout ce que le peuple attend de lui. C’est uniquement à travers la démonstration que le peuple saura si la méritocratie a primé ou s’il y a eu d’autres considérations.
Le ministre vient d’affirmer en ce qui concerne la nomination de Rajiv Ramgoolam : « C’est justement parce que je le connais que je l’ai nommé ! » Je perds mon latin quand on me dit que cela relève de la méritocratie.
Est-ce que, selon vous, Ashok Subron a confondu entre être ministre de la République et être dirigeant d’un parti politique ? La loi permet au ministre – et non au politicien – de nommer les membres du conseil. Y a-t-il eu confusion des rôles ?
Il me semble qu’il a des difficultés à se défaire de son habit de chef de parti. Prétendre à une démarche politique en utilisant toutes les ressources de l’État démontre son état d’esprit. Il n’y a pas juste confusion de rôles, mais confusion tout court sur le pouvoir discrétionnaire d’un ministre.
Un pouvoir discrétionnaire n’est pas un droit à l’arbitraire. Le privilège de la discrétion au sein de la République s’exerce dans le cadre de la Constitution, dont le fondement est l’intérêt général et non l’intérêt du parti par la discrétion du ministre. Je crois qu’il y a eu une énorme confusion sur cette nuance. Et M. Subron n’est pas le seul à s’y être confondu. Et le fait que des régimes successifs laissent le champ politique largement sans règlements stricts favorise ces confusions.
Que diriez-vous à ceux qui s’étonnent qu’en six mois seulement, ce même Ashok Subron qui dénonçait hier l’ingérence politique politise aujourd’hui, plus ouvertement que jamais, un processus de nomination censé rester institutionnel ?
Je dirais : l’homme n’est ni ange ni bête. Mais qui tente de faire l’ange finit toujours par faire la bête. Et je crois que c’est ce qui est arrivé dans ce cas. À force de combattre des dinosaures, on finit par en devenir un sans même s’en rendre compte.
Le problème, c’est qu’on tente de justifier cela en ayant recours au ‘gaslighting’ politique. Quand on adopte cet état d’esprit, on devient aveugle à nos faiblesses et on adopte une posture partisane qui nous empêche d’être humbles face à nos défauts.
Et si vous ajoutez à cela la culture du « divine right of kings » et l’impunité institutionnelle qui prévaut au sein de la République, je ne serais pas étonné que ce ne soit pas le dernier cas. Le ‘training’ des aspirants politiciens est plus que jamais un must.
Enfin, au-delà du cas de la NEF, pensez-vous que cet épisode révèle un risque plus large de captation partisane de l’État par les partis politiques ?
J’aime beaucoup cette question, puisqu’elle relève de l’analyse en science politique. La « capture » de l’État est un phénomène très connu parmi les chercheurs en sciences politiques. Il s’agit du fait que des acteurs économiques prennent en otage l’État ou ses agences par des influences indues, au détriment de l’intérêt public.
À Maurice, il y a trois « cartels » qui captent les ressources de la République : la bourgeoisie traditionnelle à travers leurs diverses sociétés dites « corporate » ; les partis politiques traditionnels et les nouveaux (comme dans ce cas avec ReA) ; et les socio-culturels.
Ces trois acteurs rivalisent dans la capture des ressources de l’État et, parfois, font des alliances pour le faire quand ils sont en position de faiblesse.
Prenez cette grille de lecture et analysez ensuite les récentes nominations et vous allez facilement comprendre la différence entre « rupture », « capture » et la gérontocratie. Le risque de fracture intergénérationnelle est très élevé en ce moment, et c’est un des facteurs qui favorise le phénomène de « rajeunissement » dans la prolifération des drogues synthétiques.
Belall Maudarbux
Star Journal d'information en ligne