samedi , 16 novembre 2019
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Cassam Uteem

Cassam Uteem,ancien président de la République : « Notre société est gravement atteinte »

Dans l’entretien qu’il nous a accordé pour cette dernière édition de l’année, l’ancien président de la République, Cassam Uteem, revient sur les événements qui l’ont marqué en 2018. Selon lui, il est impératif de venir avec une politique audacieuse pour l’élimination de la pauvreté. Une nouvelle année s’achève et tout le monde s’apprête à accueillir 2019. Quel bilan faites-vous de l’année 2018 ?

Sur le plan international, l’année 2018 pourrait être qualifiée de annus horribilis tant l’environnement politique global aura été chaotique et catastrophique. Avec Trump, plus aboyeur et chef de guerre de la première puissance du monde que dirigeant sage, éclairé et réfléchi, c’est l’abandon du multilatéralisme, l’affaiblissement des institutions internationales telles les Nations Unies, la provocation et l’inconscience affichée sur des contentieux et conflits interétatiques et mondiaux délicats avec comme illustration, le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et la renonciation du traité nucléaire signé avec l’Iran en 2015 ainsi que la réinstauration des sanctions économiques contre ce pays, l’escalade de la guerre commerciale avec surtout la Chine et l’affaiblissement de l’Organisation Mondiale du commerce (l’OMC) qui s’ensuit. Le Moyen Orient continue à être une poudrière, avec l’occupation par Israël de larges étendues du territoire palestinien et l’humiliation quotidienne des Palestiniens et la réaction brutale et excessive des Israéliens surtout à Gaza qui continue à faire de nombreuses victimes parmi les civils innocents, femmes et enfants compris. Le nouvel axe que constituent Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis a reçu la bénédiction de Trump de même que l’intervention militaire saoudienne au Yémen qui a fait des milliers de morts et qui a mené ce pays au bord de la famine. Le conflit syrien s’éternise tandis que perdure le drame des réfugiés syriens. Malgré la condamnation par le Sénat américain, de l’assassinat du journaliste saoudien Khashoggi, installé aux États-Unis et pourfendeur du Prince Muhammad Ben Salman (MBS), dans des conditions encore obscures à l’intérieur même du Consulat saoudien à Ankara, en Turquie, Trump demeure l’allié inconditionnel du régime saoudien qui est son principal client pour l’achat du matériel militaire sophistiqué qui se chiffre à plusieurs milliards de dollars. Perspectives sombres donc pour la paix au Moyen Orient et dans le monde! Si le spectre d’une guerre nucléaire et d’une 3e guerre mondiale, qui aurait eu pour déclencheur la confrontation Trump/Kim Jung-un, s’est éloigné, grâce surtout aux efforts du Président Moon de la Corée du Sud, le monde n’est pas à l’abri des sautes d’humeur d’un Trump aux commandes.

Et sur le plan local ?

Sur le plan local, il y a eu, comme chaque année, du bon, du moins bon et du mauvais. Je citerai quelques exemples. L’introduction du salaire minimum et de la Negative Income Tax, la généreuse révision salariale et celle des pensions pour veuves et personnes âgées, qualifiées d’électoralistes, sont des bonnes mesures à mettre au crédit du gouvernement tandis que la réforme électorale, mal engagée et sans consultation, a été renvoyée aux calendes grecques. C’est une occasion ratée, un revers pour le gouvernement et un cas qu’on pourrait qualifier de « missed opportunity » pour le pays. L’introduction avec empressement du Metro Express et sans consultation avec les riverains et les usagers éventuels a transformé un projet de transport et d’utilité publique majeur en une entreprise controversée. Par ailleurs, les scandales impliquant les proches du pouvoir, y compris des parlementaires, furent légion durant l’année qui tire à sa fin. Certaines institutions publiques ont été perçues comme étant au service du Pouvoir au lieu d’être au service du pays. La pratique du favoritisme et du népotisme par les tenants du Pouvoir et leurs acolytes au détriment de la méritocratie continuent à faire un tort immense à la cohésion sociale et encourage en même temps la fuite des cerveaux, surtout parmi les jeunes. Le pays a été fustigé par les Nations Unies pour le traitement discriminatoire infligé à certaines sections de notre population ; traitement discriminatoire qui a occasionné l’émergence de l’Organisation ‘Affirmative Action’ avec l’implication remarquée des hommes de l’Église. Et, enfin, l’ampleur du trafic de la drogue dans le pays a été confirmée par le Rapport Lam Shang Leen qui a aussi révélé la complicité des brebis galeuses de la profession légale avec la mafia de la drogue.

Quels sont les événements phares qui vous ont marqué en 2018 ?

Il n’y en a pas eu beaucoup mais parmi ceux là, j’évoquerai la Coupe du Monde de football en Russie, avec en finale, la victoire sur la Croatie de l’équipe nationale française, la célébration du jubilé d’or de l’indépendance de notre pays, entachée par la démission, dans des circonstances que l’on sait, de la Présidente de la République et le succès diplomatique remporté par le pays en portant la question de notre souveraineté sur l’Archipel des Chagos et le sort des Chagossiens devant la Cour Internationale de Justice à la Haye.

Par ailleurs, comment avez-vous vu l’évolution de la société mauricienne au cours de ces dernières années ?

Il n’y a pas longtemps, lorsque j’avais eu à répondre à une question similaire, je disais que notre société était malade. Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que notre société est gravement atteinte, sinon comment expliquer le nombre croissant de sévices sexuels, de viols et de violences domestiques rapporté quotidiennement par les médias, les vols à l’arraché, souvent avec violence, sur les touristes et même les femmes et les vieillards ne sont épargnés, le non-respect du bien commun et du bien d’autrui, l’ampleur de la toxicomanie chez les jeunes qui s’adonnent depuis peu à la drogue synthétique.

À quoi attribuez-vous tous ces maux ?

Il me semble, et je l’ai dit à maintes reprises, que nos institutions fondamentales n’ont pu s’adapter à l’évolution rapide qu’a connue le pays. Ni la famille, ni l’école, ni la religion et encore moins les autorités civiles n’ont réussi à assumer, comme il se doit, les responsabilités qui sont les leurs. Les jeunes se trouvent en situation de désarroi, déboussolés et sans « role models ».

Comment inverser la tendance, selon vous ?

Il faut, à mon avis, créer des écoles des parents et enseigner aux nouveaux couples leurs devoirs et les responsabilités qu’ils doivent assumer lorsqu’ils décident de fonder un foyer. Il faut repenser notre système d’éducation et faire en sorte que l’école devienne non seulement le lieu de la transmission du Savoir mais aussi et surtout la transmission des Valeurs qui feront de nos adultes de demain des Mauriciens et des Mauriciennes intègres et des citoyens responsables, respectueux des lois du pays, du bien commun et des droits de leurs compatriotes. De nombreux dirigeants du pays semblent avoir oublié que le bon exemple vient toujours d’en haut et leurs actions et leurs comportements devraient servir de modèles à suivre par les ‘communs des mortels’ ! Il faut aussi redonner à la religion son sens originel de spiritualité au lieu de se contenter de rites et de rituels.

Quel constat faites-vous de la pauvreté à Maurice ?

Tous ceux qui oeuvrent aux côtés des familles qui vivent en situation de pauvreté ou qui les accompagnent vous diront que les chiffres officiels sur la pauvreté à Maurice ne reflètent pas la réalité. Le nombre de pauvres et ceux qui vivent dans la précarité n’ont pas diminué, malgré le développement qu’a connu le pays ces dernières années. Au contraire, la grande pauvreté est toujours présente tandis que la classe moyenne se rétrécit comme une peau de chagrin. Le taux de chômage élevé parmi les jeunes contribue à aggraver la situation.

Que faire ainsi pour rétablir la justice sociale ?

Il faut une politique audacieuse et volontaire avec pour objectif déclaré l’élimination de la pauvreté. Une politique qui ne se contenterait pas d’un quelconque ‘trickle down effect’ pour permettre aux pauvres de bénéficier des miettes mais qui placerait les pauvres au centre des préoccupations de l’État. Il faut d’abord à celui-ci de s’assurer que le salaire minimal qu’il a décrété permet aux familles les plus modestes de vivre convenablement, d’avoir un logement décent et deux repas par jour ainsi que l’accès aux autres droits fondamentaux, celui à une éducation de qualité, des soins appropriés, d’accès à la culture. Nous avons les moyens de le faire; il suffit d’une volonté politique.

Quel doit être le rôle des ONG, des religieux et même de la famille dans le combat contre la drogue ?

La drogue est un fléau qui ronge notre société depuis longtemps déjà et fait des victimes par milliers surtout parmi les jeunes. De la drogue dite douce, nous sommes devenus consommateurs de drogues dures et vu le commerce florissant, certains se sont convertis en importateurs et trafiquants aujourd’hui notoirement connus, tandis que d’autres ont accepté, pour des gains financiers, de devenir leurs complices, donc également coupables, sans se soucier le moindrement du mal et du danger qu’ils font courir à notre jeunesse, qui passe maintenant allègrement des psychotropes et de l’héroïne aux synthétiques, se consumant à petit feu. Le Rapport de la Commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien Juge Lam Shang Leen, propose à l’État des pistes à suivre et des mesures à prendre pour arriver à mater la mafia qui s’est infiltrée dans les différentes sphères de la vie publique et professionnelle. Il appartient à l’État d’assumer sa responsabilité de réduire l’offre sur ce marché toujours florissant.

Et quid de la demande ?

Au niveau de la demande, et ce pourquoi vous parlez du rôle des ONG, des religieux et de la famille, ces derniers doivent participer, en collaboration avec les différents services gouvernementaux, à une vaste campagne de sensibilisation, d’éducation et de réhabilitation. Travail gigantesque mais essentiel qu’il faut entreprendre ou poursuivre avec plus de vigueur, dès la petite enfance, à travers la famille, l’école, les ONG et les lieux de culte.

Pour terminer, quel est votre souhait le plus cher pour l’île Maurice en 2019 ?

2019 sera probablement l’année des élections ou alors l’année de la campagne électorale en vue des élections générales. Je souhaite que règnent l’ordre, la paix et le respect mutuel entre adversaires avant, pendant et après les élections et que la démocratie en sorte ainsi renforcée.

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