Abdallah Goolamallee, chercheur et analyste politique et géopolitique, est d’avis que le monde assiste à une transition du pouvoir, passant des États-Unis vers Israël. Selon lui, l’Iran demeure le dernier rempart contre l’impérialisme au Moyen-Orient. Entretien.
Selon vous, assistons-nous à un changement majeur des dynamiques au Moyen-Orient ?
Effectivement, nous sommes en train de vivre un moment important dans l’histoire. Nous assistons à une transition de pouvoir. L’ère de la domination américaine en termes de pays impérialiste tire à sa fin après presque un siècle et demi. C’est la fin de la Pax Americana et le début la Pax Judaica où le power shift se fait vers Israël. Même si le monde reste imprégné d’une image américaine, le pouvoir ne s’exerce plus comme avant.
Dans quelle mesure ?
À l’époque, les empires régnaient par leurs armées, leurs territoires et leurs conquêtes. Aujourd’hui, Israël règne par l’influence, les institutions, la surveillance et le contrôle par procuration. Le concept de Pax Judaica – non pas comme un slogan, mais comme un cadre d’analyse – permet comprendre comment le pouvoir opère aujourd’hui dans le monde moderne. Pourquoi l’influence d’Israël semble disproportionnée par rapport à sa taille ? Pourquoi les acteurs régionaux courtisent Jérusalem avant Washington ? Pourquoi la résistance n’a pas disparu, mais n’a plus de perspective de victoire ? Autant de questions qui méritent réflexion.
Des systèmes de Pax historiques au pouvoir par procuration, du judo géopolitique à la surveillance et à l’intelligence artificielle, la domination d’Israël au Moyen-Orient et sur le monde s’impose sans occupation – et la prochaine phase de l’empire ne se manifestera pas d’elle-même. Que vous y voyiez une analyse, un avertissement ou une simple spéculation, une chose est claire : le pouvoir a changé. Et la plupart des gens cherchent encore au mauvais endroit. L’essor d’un empire – Pax Judaica (Israël), le nouveau maître du monde musulman et du 21e siècle.
L’opération conjointe américano-israélienne contre l’Iran, peut-elle être considérée comme le début d’une guerre régionale plus large ?
Si vous parlez de guerre régionale plus large au Moyen-Orient, absolument pas. Car, la guerre régionale au Moyen-Orient tire à sa fin avec la chute imminente de l’Iran après l’assassinat illégal de son Guide Suprême Ali Khamenei. D’un côté, la Palestine demeure sous l’emprise d’Israël, et de l’autre l’Irak, la Syrie, la Libye, le Liban sont tombés. L’Iran, le dernier rempart contre l’impérialisme au Moyen-Orient, sait qu’il ne pourra pas tenir mais veut mourir dans la dignité.
L’Iran sait qu’il ne pourra pas tenir mais veut mourir dans la dignité»
La carte du Moyen-Orient va donc évoluer ?
La chute de l’Iran signifierait plus d’ennemis pour Israël qui va régner en maître sur le Moyen-Orient et le monde arabo-musulman. Cependant, les retombées dépassent le cadre régional. La nouvelle cartographie du Moyen-Orient aura des implications sur le reste du monde – surtout concernant la Turquie, la Chine la Russie l’Inde et le Pakistan.
En s’attaquant à l’Iran, la cible principale par ricochet demeure la Chine et la Russie, les deux superpuissances qui ont émergé pour le 21e siècle. La Chine et la Russie ont déjà perdu gros avec l’intervention américaine au Venezuela et elles vont certainement souffrir avec la chute de l’Iran aux mains du duo USA/Israël.
La Russie et la Chine ont du souci à se faire, selon vous ?
Petit à petit, l’étau se resserre autour de la Russie et de la Chine – et certainement le face-à-face ultime déclencherait la troisième guerre mondiale nucléaire. Pour revenir à l’opération conjointe américano-israélienne, ce qu’il faut souligner c’est le fait que les Américains affirment avoir suivi Israël dans sa démarche contre l’Iran ; Rubio la confirmé en conférence de presse. Donc c’est Israël qui dicte et les États-Unis obéissent. Ce qui démontre clairement le rapport de force comme j’ai mentionné plus tôt.
Et à faire aussi ressortir que cette opération conjointe américano-israélienne est illégale vis-à-vis du droit international et qui n’a ni été demandée ni approuvée par le congrès américain ni pas le conseil sécurité de l’ONU.
L’Iran a déjà lancé des missiles et des drones contre plusieurs cibles dans la région. Jusqu’où peut aller l’escalade militaire ?
Il est certain que les capacités militaires de l’Iran sont considérablement affaiblies, mais l’Iran demeure capable de provoquer d’importantes perturbations régionales. Bien qu’inférieur en puissance de feu dans un conflit conventionnel direct avec les États-Unis, l’Iran privilégie une stratégie de guerre asymétrique, s’appuyant sur un important arsenal de missiles, de drones et sur des réseaux régionaux de supplétifs.
L’Iran peut-il faire face de manière durable aux États-Unis et à Israël ?
Alors que l’Iran disposait auparavant d’un stock de missiles considérable, début mars 2026, des rapports indiquaient une baisse de 90 % du nombre de lancements par rapport aux premiers jours du conflit, suggérant un épuisement des stocks ou, plus probablement, une dégradation des capacités de lancement suite aux attaques américano-israéliennes contre les installations de production. Concernant sa puissance aérienne et la défense, l’armée de l’air conventionnelle iranienne est obsolète, son arsenal datant de la guerre du Vietnam. Ses défenses aériennes sont largement compromises, offrant ainsi la supériorité aérienne aux États-Unis et à Israël. Eu égard à la force asymétrique, la principale force de l’Iran réside dans sa capacité à frapper des cibles régionales grâce à son arsenal de plus de 1 000 missiles à longue portée et de milliers de missiles à plus courte portée, ainsi qu’à ses drones Shahed. Cela dit, l’Iran peut activer, et a activé, des forces supplétives dans toute la région (au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen) pour mener des attaques contre les bases américaines et leurs alliés.
Comment jugez-vous la posture des pays arabes vis-à-vis de l’Iran ?
Ce n’est pas surprenant ! Les pays arabes du golfe et du Moyen-Orient sont des alliés d’Israël et des États-Unis. Ce sont les États-Unis qui assurent leur sécurité dans la région depuis le 20e siècle. Déjà, ils ont signé les Accords d’Abraham avec Israël. Début 2026, les attaques directes de l’Iran contre ses voisins arabes ont renforcé sa position, anéantissant les précédentes tentatives diplomatiques de réconciliation et le rapprochant de la sécurité américano-israélienne.
Voyez-vous dans ce conflit les prémices d’une Troisième guerre mondiale ?
Voyez-vous, la Russie et la Chine sont les deux superpuissances incontournables du 21e siècle. Pour Israël et les États-Unis, elles sont les black sheeps du nouvel ordre mondial. Et le discours de l’Occident contre elles est construit autour d’une supposée menace contre les intérêts de l’Occident. Jusqu’à présent la Russie et la Chine n’ont pas cédé à la provocation des États-Unis et leurs alliés. Elles ont été prudentes. Le moment viendra où ses deux protagonistes seront appelés à entrer dans le jeu pour sauvegarder leurs intérêts et à ce moment, nous serons en troisième guerre mondiale.
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