Le génocide à Gaza et les opérations de nettoyage ethnique observées dans différentes régions du monde illustrent, selon le sociologue mauricien Dr Ibrahim Alladin, la fragilité des sociétés et les conséquences extrêmes de la marginalisation.
Devant des universitaires réunis à Hyderabad, en Inde, Dr Ibrahim Alladin a placé ces tragédies au centre d’une réflexion plus large sur le sort des minorités, les discriminations persistantes et les limites des politiques dites multiculturelles.
Son intervention a marqué le symposium organisé, le 18 août, par le département de sociologie de la Maulana Azad National Urdu University (MANUU). La rencontre accompagnait le lancement de Reflections and Footprints, son vingt-cinquième ouvrage, qui rassemble une sélection de textes couvrant plus de quatre décennies de recherches, d’enseignement et d’engagement social.
Le multiculturalisme comme paravent
Pour Dr Ibrahim Alladin, les États ne peuvent afficher leur attachement à la diversité tout en laissant certaines populations subir l’exclusion, le racisme ou la marginalisation. Plusieurs nations, affirme-t-il, se retranchent derrière le multiculturalisme par convenance politique, alors que leurs minorités continuent d’être discriminées. « Le discours consensuel peut ainsi dissimuler des inégalités et des conflits bien réels », a-t-il souligné.
Le sociologue considère donc que le terme « multiculturalisme » ne permet plus de rendre compte de sociétés bouleversées par cinquante années de transformations et par la mondialisation. Les cultures ne sont ni homogènes ni immobiles. Il invite les chercheurs et les responsables politiques à examiner les rapports de force qui traversent les sociétés, plutôt qu’à célébrer uniquement la coexistence des communautés.
Du modèle canadien à ses limites
Cette analyse repose notamment sur son parcours au Canada. Dr Alladin se trouvait à l’Université de l’Alberta après l’adoption, en 1971, de la politique officielle du multiculturalisme. Le pays apparaissait alors comme un pionnier de « l’unité dans la diversité » et fut le premier à confier ce dossier à un ministre.
Engagé dans les débats universitaires de l’époque, le chercheur a comparé les politiques appliquées au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Australie, en Russie et en Europe de l’Est. Cette réflexion a notamment donné naissance à Multiculturalism in the 1990s:Policies, Practices and Implications, publié en 1993. Plusieurs décennies plus tard, il estime que le modèle n’a pas éliminé le racisme, la ghettoïsation ou les discriminations.
Maurice au-delà de la nation arc-en-ciel
Dr Ibrahim Alladin applique ce regard critique à son pays natal. Selon lui, Maurice ne peut être simplement présenté comme une société multiculturelle. Derrière l’image valorisante de la nation arc-en-ciel subsistent des courants profonds, des fractures et des inégalités que le récit de l’harmonie nationale ne suffit pas à expliquer.
Il juge plus approprié de parler de pluralisme et d’ethnicité pour analyser la réalité mauricienne. Toute tentative d’intégration socioculturelle des minorités devrait, à ses yeux, prendre en considération les conflits, les déséquilibres et les mécanismes d’exclusion. Sans cette lucidité, le multiculturalisme risque de rester une déclaration d’intention sans effets concrets sur la justice sociale.
L’Inde, laboratoire des politiques d’intégration
La MANUU conduit parallèlement plusieurs projets sur l’intégration socioculturelle des minorités en Inde. Du Bihar au Cachemire et au Kerala, ses chercheurs étudient les effets de la diversité linguistique, des différences régionales et des disparités économiques sur les politiques publiques.
Le Dr Ziyauddin, responsable du département de sociologie et auteur de la préface de Reflections and Footprints, décrit l’Inde comme un laboratoire pour les sciences sociales. Il estime que l’expérience internationale d’Ibrahim Alladin apporte une perspective critique à ces recherches. Né à Maurice et formé en Angleterre, au Canada et en Australie, celui-ci a travaillé dans plus de cinquante-cinq pays.
De l’analyse à l’action
Ses travaux abordent notamment l’éducation, le développement économique, la coopération internationale et la diversité culturelle. Ils cherchent à produire des outils permettant de rendre les systèmes éducatifs plus équitables, de combattre le racisme et d’accroître la participation des minorités.
Pour Ibrahim Alladin, cette ambition exige un engagement durable, un dialogue élargi et des réponses adaptées aux contextes locaux. Son avertissement demeure néanmoins universel : lorsque les discriminations sont banalisées et que les droits des minorités sont niés, l’exclusion peut conduire aux tragédies humaines les plus graves. Elle peut aussi compromettre durablement la stabilité, la cohésion et l’avenir même des sociétés.
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