Mardi soir, alors qu’il se rendait à la Salât-ul-Esha et pour prononcer l’adhân, son chemin s’est brutalement arrêté. Pour son entourage, le choc est immense.
Dans le village de Deep River, Bel-Air, le silence semble désormais peser plus lourd. À 65 ans, Sheik Mohammad Ali Boodoo laisse derrière lui une famille plongée dans une profonde douleur. Marié et père de deux garçons, Yaseen, 35 ans, fonctionnaire, et Saif, 28 ans, Quality Engineer dans une société à Ébène, il était pour ses enfants bien plus qu’un père : un repère, un modèle et une présence rassurante.
Sa carrière dans l’administration pénitentiaire aura duré 33 ans. En 2025, il avait pris sa retraite comme Assistant Superintendent of Prisons, après avoir notamment servi à la prison de haute sécurité de Melrose. Mais pour ses proches, son uniforme et son grade ne résumaient pas l’homme qu’il était. Sheik Mohammad était avant tout un homme profondément pieux, attaché à sa foi et à son « deen ».
Les cinq salâts quotidiennes occupaient une place essentielle dans sa vie. À quelques dizaines de mètres de son domicile se trouve la madrassa Shehre Islam Sunni Society. Faute de mosquée à proximité, plusieurs fidèles du voisinage y venaient pour accomplir leurs salâts. Très souvent, Sheik Mohammad y assumait bénévolement le rôle d’imam.
« Papa ti bien simp ek humble. Li bien atasé avek la fami. Li ti enn role model. Nou fier ki nou finn ena enn papa koumsa », confie Saif, la voix chargée d’émotion.
Un rêve réalisé avant le drame
Après sa retraite, Sheik Mohammad nourrissait un grand projet : accomplir le Hadj. Cette année, il avait fait partie du premier groupe de pèlerins à partir. Il s’était rendu en Arabie saoudite en compagnie de sa sœur, de son frère et d’un neveu. Le retour à Maurice avait eu lieu le 30 mars dernier.
Pour lui, ce voyage représentait l’accomplissement d’un rêve longtemps porté dans son cœur. En 2023 déjà, il avait accompli l’Umrah. « Ale fer Hadj ti enn gran akomplisman pou papa. Alhamdulillah li finn resi », ajoute Saif. Personne dans la famille ne pouvait alors imaginer que quelques mois plus tard, il allait connaître une fin aussi brutale.
En route pour l’Adhân
Mardi 17 août, comme à son habitude, Sheik Mohammad a quitté son domicile vers 19h25. Il se dirigeait vers la madrassa pour accomplir faire l’appel à la prière – Adhân – d’Esha. Il n’était qu’à une dizaine de mètres de la madrassa. Mais quelques instants plus tard, le sexagénaire a été violemment percuté par une voiture conduite par un homme, habitant Olivia et connu des services de police. Sur place, les urgentistes du Samu n’ont pu que constater son décès.
Selon la police, le conducteur ne se serait pas arrêté après la collision. Le véhicule a par la suite été retrouvé à Cité Olivia et saisi pour les besoins de l’enquête. Le conducteur, Luciano Kenny Ferdinand, 29 ans, a reconnu être au volant au moment de l’accident. Il a été arrêté et l’alcootest effectué sur lui s’est révélé négatif. Des prélèvements sanguins ont également été réalisés afin de déterminer s’il avait consommé des stupéfiants.
L’enquête menée par les policiers du poste de Bel-Air-Rivière-Sèche a également établi que le conducteur ne détenait pas de permis de conduire, le véhicule n’était pas couvert par une assurance et ne disposait pas d’un certificat de déclaration valide. Le conducteur a été placé en détention policière en attendant la suite de l’enquête.
« Tout a basculé… »
Au moment où le drame s’est produit, Saif et son frère se trouvaient à Grand-Baie avec des proches, dont certains s’apprêtaient à repartir à l’étranger. Ils étaient au restaurant lorsque le téléphone a sonné. « Enn kouzin finn telefonn nou pou dir nou ki papa finn fer enn aksidan », raconte Saif.
Sur le chemin du retour, l’espoir demeurait encore. « Nou pe fer dua, mo dir Allah protez nou papa et fer ki aksidan la grav. »
Mais plus ils approchaient, plus la réalité devenait difficile à accepter. « En cours de route, nous avons appris que l’ambulance l’avait déjà pris et qu’il était parti. » Puis la terrible nouvelle est tombée.
Une famille qui réclame des réponses
Au milieu de son immense chagrin, Saif exprime également sa colère concernant les circonstances de l’intervention après l’accident. Selon des témoignages recueillis par la famille, une ambulance aurait circulé à proximité sans s’arrêter immédiatement. Les proches déplorent également le délai d’intervention qu’ils estiment trop long.
« Ti ena enn lambilans ki ti pe rouler mé pa finn areter. Finn bizin atan 45 minit avan lapolis ek Samu vini », affirme Saif.
Pour la famille Boodoo, une autre inquiétude demeure : le passé du conducteur. Saif dit avoir appris que celui-ci aurait déjà été impliqué dans un accident de moto au cours duquel l’autre motocycliste aurait succombé quelque temps plus tard à l’hôpital.
La famille souhaite donc que les autorités prennent en considération l’ensemble des circonstances avant toute décision concernant la remise en liberté du conducteur. « Nou reklam la zistis pou nou papa. Sanktion bizin sever pou sa kalite sofer la pou ki lezot fami pa viv seki nou pe paser », lance Saif.
« Mama extra afekte »
La douleur est d’autant plus grande que Sheik Mohammad avait consacré une grande partie de sa vie au service des autres. Pendant 33 ans, il avait servi dans les prisons. Après sa retraite, loin de chercher à rester dans l’isolement, il avait continué à donner de son temps à sa communauté. À la madrassa située à quelques pas de chez lui, il priait, enseignait et lançait l’appel à la prière.
Aujourd’hui, Yaseen et Saif doivent apprendre à vivre avec cette absence. Leur mère, elle aussi, est profondément affectée. « Mama extra afekte. Li ek papa ti toultan ensam. Zordi tou finn areter », se désole Yaseen.
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