Wednesday , 19 August 2026
Syed Zahid Raza

Syed Zahid Raza, Haut-Commissaire du Pakistan à Maurice : «Le potentiel de la relation avec Maurice reste sous-exploité»

À l’occasion du 80e anniversaire de l’indépendance du Pakistan, célébré le 14 août, Syed Zahid Raza, haut-commissaire du Pakistan à Maurice, se confie à STAR. Il défend la diplomatie d’Islamabad, qu’il présente comme celle d’un « bâtisseur de ponts », évoque les défis économiques du pays et reconnaît que le potentiel des relations avec Maurice reste largement inexploité.

Cette fête de l’Indépendance intervient dans un contexte international particulièrement tendu. Le Pakistan semble avoir gagné en visibilité diplomatique. Peut-on parler d’une nouvelle stature internationale pour Islamabad ?
À l’occasion de notre 80e fête de l’Indépendance, je regarde le parcours accompli par notre pays et sa position actuelle avec un profond sentiment de fierté. Le Pakistan s’affirme aujourd’hui comme une force responsable, constructive et stabilisatrice dans les relations internationales.

Le monde est marqué par les rivalités géopolitiques et les conflits. Le Pakistan a choisi de ne pas s’enfermer dans une logique de blocs, privilégiant le dialogue, la retenue et la désescalade. Cette visibilité internationale résulte d’un engagement constant en faveur du multilatéralisme, du droit international et de la stabilité régionale.

Nous nous considérons comme un bâtisseur de ponts. Le Pakistan connaît le coût de l’instabilité et sait combien la diplomatie est essentielle pour protéger la paix régionale et mondiale.

Le Pakistan entretient pourtant des relations avec des pays dont les intérêts sont parfois opposés : la Chine, les États-Unis, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Türkiye ou les États du Golfe. Comment préserver son autonomie stratégique sans être obligé de choisir un camp ?
Préserver son autonomie stratégique ne signifie pas adopter une neutralité passive. Cela signifie avoir une politique étrangère disciplinée, fondée sur des principes clairs et sur la défense de nos intérêts souverains.
Nous refusons d’aborder les relations internationales selon une logique où le gain d’un partenaire constituerait nécessairement une perte pour un autre. Nous refusons également que nos relations avec un pays soient dictées par ses rivalités avec un pays tiers.

Notre stratégie repose davantage sur la géoéconomie : commerce, investissements, connectivité régionale et sécurité énergétique.

Avec la Chine, nous entretenons un partenariat stratégique solide, notamment à travers le China-Pakistan Economic Corridor, le CPEC. Dans le même temps, nous avons avec les États-Unis une relation historique qui couvre le commerce, la lutte contre le terrorisme, les technologies vertes et la stabilité régionale.

Ainsi, nous développons également des relations importantes avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Türkiye, tout en maintenant avec l’Iran une relation pragmatique fondée sur le respect mutuel.

Être capable de parler à des pays qui s’opposent n’est pas un signe d’ambiguïté. C’est une preuve de maturité diplomatique.

Entre obtenir une désescalade et construire une paix durable, il y a pourtant un fossé. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles ?
Gérer une crise est une chose. La résoudre véritablement en est une autre.

Il est parfois possible d’obtenir une désescalade temporaire. Construire une paix capable de résister aux pressions politiques internes et aux bouleversements géopolitiques est beaucoup plus difficile.

L’un des principaux obstacles est le poids des acteurs politiques les plus radicaux. Certaines forces considèrent encore le compromis comme une défaite plutôt que comme un succès diplomatique.

Aux États-Unis, la polarisation politique et certains groupes de pression peuvent réduire la marge de manœuvre nécessaire aux compromis. En Israël, certains courants politiques et sécuritaires privilégient une logique de dissuasion et de contrôle territorial. En Iran, certains centres de pouvoir demeurent profondément méfiants à l’égard des garanties occidentales.

Lorsque la confrontation devient un outil de survie politique intérieure, l’espace disponible pour la négociation se réduit.

Il faut aussi évoquer l’application parfois sélective du droit international et des résolutions des Nations unies. Sans respect cohérent de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la responsabilité internationale, il devient difficile de bâtir une paix durable.

Pour le Pakistan, la stabilité régionale est aussi un impératif économique. Nous avons besoin de sécurité pour développer les investissements, le commerce et la connectivité.

Cette montée en puissance diplomatique contraste avec les difficultés économiques auxquelles restent confrontés de nombreux Pakistanais. Comment transformer l’influence internationale du pays en progrès concret ?
La politique étrangère ne doit jamais être un exercice abstrait réservé aux chancelleries. Elle doit servir directement la sécurité, la dignité et la prospérité de la population.

C’est pour cette raison que nous avons réorienté notre politique vers la géoéconomie. Nous devons transformer notre capital diplomatique en investissements, en emplois, en exportations et en croissance.

À travers le Special Investment Facilitation Council, nous cherchons notamment à simplifier les procédures et à réduire les obstacles bureaucratiques qui peuvent décourager les investisseurs étrangers.

Nous voulons attirer des investissements dans l’agriculture, les technologies, les énergies renouvelables et les ressources minières, tout en développant les exportations à forte valeur ajoutée : équipements sportifs de Sialkot, instruments chirurgicaux, textile, logiciels et produits agricoles. L’emploi des jeunes reste une priorité majeure.

Ces exportations permettent de faire entrer des devises, de renforcer la stabilité monétaire et de réduire les effets de l’inflation importée.

Venons-en à Maurice. Vous parlez de relations politiques excellentes entre les deux pays. Mais sur le plan économique, n’avons-nous pas pris du retard ?
Les relations entre le Pakistan et Maurice sont anciennes et profondément enracinées dans le respect mutuel.
Le Pakistan a été l’un des premiers pays à reconnaître Maurice après son indépendance et à établir une mission diplomatique à Port-Louis. Depuis près de six décennies, nous avons construit une relation chaleureuse, stable et fondée sur la confiance.

Aujourd’hui, nos relations se trouvent à un niveau très élevé sur le plan politique. Mais si vous me demandez si nous avons pleinement exploité leur potentiel, je dois vous répondre avec franchise  : non, pas encore.

Notre coopération économique, commerciale et maritime reste largement en dessous de ce qu’elle pourrait être.
Le défi est donc de transformer cette bonne volonté politique en résultats tangibles.

Parler à des pays qui s’opposent est une preuve de maturité diplomatique»

Comment ?
Je vois quatre grands axes. Le premier est le commerce. Le Pakistan dispose d’une offre importante dans le textile, les produits agricoles, les instruments chirurgicaux et les services informatiques.

Le deuxième est l’Afrique. Maurice ne doit pas être considéré uniquement comme un marché de destination. Votre pays est aussi un centre financier et une porte d’entrée vers le continent africain.

En combinant les capacités industrielles et technologiques pakistanaises avec les infrastructures financières, juridiques et commerciales mauriciennes, nous pouvons développer ensemble des opportunités sur le marché africain.

Le troisième axe est l’économie bleue et la sécurité maritime. Enfin, il y a les relations humaines. Pour avancer, nous devons notamment alléger les difficultés de visa et certaines lourdeurs administratives rencontrées par les hommes d’affaires, touristes et étudiants pakistanais.

Nous avons construit d’excellentes fondations. Il nous faut maintenant bâtir dessus une véritable autoroute économique.

Dans quels secteurs voyez-vous les possibilités les plus immédiates de coopération ?
La santé est probablement l’un des secteurs les plus prometteurs. Maurice cherche à renforcer son positionnement comme destination régionale de tourisme médical. Le Pakistan dispose de capacités qui peuvent contribuer à cette ambition.

Nous produisons des médicaments de qualité à des prix compétitifs et disposons d’une industrie particulièrement développée dans les instruments chirurgicaux de précision.

J’ai eu des discussions avec le ministre de la Santé, Anil Kumar Bachoo, autour des produits pharmaceutiques, de la reconnaissance de la Drug Regulatory Authority of Pakistan, des échanges entre médecins et étudiants ainsi que de projets communs en santé publique.

Une équipe de quatre ophtalmologues pakistanais dirigée par le Dr Wajid Ali Khan a récemment effectué sa 19e mission médicale annuelle à Maurice.

Les perspectives ne se limitent pas à la santé. Dans l’agriculture, le Pakistan peut développer des circuits d’approvisionnement vers Maurice pour le riz basmati, certains produits agricoles et la viande halal certifiée.

Le textile, l’économie bleue et les technologies numériques offrent également des possibilités intéressantes. Nous travaillons parallèlement à la tenue de la 11e session du Joint Working Group sur le commerce afin de moderniser notre accord préférentiel, réduire certaines barrières non tarifaires et simplifier les procédures douanières.

L’éducation est historiquement l’un des piliers des relations bilatérales. Souhaitez-vous ouvrir davantage cette coopération aux filières d’avenir ?
Oui. C’est un dossier qui me tient personnellement à cœur. Nous avons constaté une très forte confiance des étudiants mauriciens et de leurs familles envers le Pakistan, particulièrement dans les études médicales. Nous souhaitons aujourd’hui élargir cette coopération vers l’intelligence artificielle, la fintech, la finance islamique, les énergies renouvelables et la résilience climatique.

Des discussions sont engagées avec plusieurs institutions et universités au Pakistan. Nous travaillons également sur différentes possibilités, notamment des quotas spécifiques, des bourses et des partenariats entre établissements. Les étudiants mauriciens occupent une place particulière dans mon cœur. Je veux que cette relation éducative traditionnelle entre nos deux pays entre maintenant dans une nouvelle phase.

Si vous deviez définir votre ambition personnelle pour les relations entre Maurice et le Pakistan, quelle serait-elle ?
Mon ambition est simple  : je veux que l’amitié entre le Pakistan et Maurice soit visible et ressentie dans la vie quotidienne, et pas uniquement évoquée lors des rencontres diplomatiques.

Je souhaite voir des chercheurs mauriciens et pakistanais travailler ensemble sur l’océan Indien, des jeunes entrepreneurs créer des plateformes technologiques en commun, des professionnels de santé échanger leur expertise et des entreprises commercer beaucoup plus facilement entre nos deux pays.

L’océan Indien n’est pas une barrière : il relie notre sécurité, notre alimentation et nos économies. Maurice et le Pakistan partagent plusieurs défis : climat, sécurité alimentaire et énergétique, sûreté maritime, pêche illégale et protection des routes commerciales.

À l’occasion de la fête de l’Indépendance du Pakistan, je souhaite transmettre au peuple mauricien notre profonde gratitude, notre solidarité et notre amitié. Maurice représente pour nous bien plus qu’un partenaire diplomatique dans l’océan Indien. Nous le considérons comme un pays frère, un ami précieux et un partenaire stratégique important.

Nous souhaitons que cette relation continue à grandir et qu’elle apporte davantage de prospérité aux populations des deux pays.

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