L’accord militaire signé avec le Koweït, après le rapprochement avec l’Arabie saoudite, illustre une nouvelle dynamique dans le Golfe. Face aux incertitudes géopolitiques, les monarchies arabes cherchent à diversifier leurs partenariats sécuritaires. Islamabad, malgré ses fragilités économiques, tente de transformer son poids militaire et diplomatique en influence régionale. Éclairage.
Pendant plusieurs décennies, la sécurité du Golfe a reposé principalement sur la présence et les garanties militaires des grandes puissances occidentales, en particulier des États-Unis. Mais les bouleversements géopolitiques récents — tensions entre l’Iran et Israël, attaques de drones, rivalités entre puissances et incertitudes sur l’engagement américain au Moyen-Orient — poussent plusieurs pays arabes à revoir leurs stratégies.
Dans ce nouveau paysage, le Pakistan occupe une place particulière. La ratification récente d’un accord de coopération militaire avec le Koweït, signé initialement en 2023, n’est pas une alliance de défense classique. Elle ne prévoit pas l’envoi automatique de troupes ni une obligation d’assistance militaire en cas d’attaque. Mais elle traduit une volonté commune de renforcer les liens dans des domaines comme la formation militaire, les exercices conjoints, le renseignement, la logistique et l’industrie de défense.
Au-delà du document officiel, c’est surtout le symbole politique qui attire l’attention : le Pakistan apparaît de plus en plus comme un partenaire sécuritaire recherché par plusieurs monarchies du Golfe.
Islamabad/Golfe : Une relation ancienne
Le rapprochement entre le Pakistan et les pays arabes n’est pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, Islamabad entretient des relations militaires étroites avec plusieurs États du Golfe.
Dès les années 1970, des militaires pakistanais ont participé à des missions de formation et de conseil auprès de pays arabes. L’armée pakistanaise a également contribué au développement des capacités militaires de plusieurs États de la région.
L’Arabie saoudite reste le partenaire le plus important dans cette histoire. Les deux pays entretiennent depuis longtemps une coopération stratégique fondée sur des intérêts communs : sécurité régionale, lutte contre le terrorisme et échanges militaires.
Au fil des années, Riyad a également apporté un soutien économique important à Islamabad lors de périodes difficiles, notamment à travers des investissements, des aides financières et des facilités énergétiques.
Cette relation repose aussi sur un facteur humain majeur : la présence d’une importante diaspora pakistanaise dans les pays du Golfe. Des millions de Pakistanais travaillent en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Qatar, au Koweït ou à Bahreïn, contribuant aux économies locales tout en renforçant les liens sociaux entre ces régions.
L’accord avec le Koweït : un symbole plus qu’une alliance
L’accord Pakistan-Koweït doit cependant être analysé avec prudence. Il ne constitue pas une alliance comparable à celles existant entre certains pays occidentaux. Il ne prévoit pas de mécanisme automatique d’intervention militaire.
Son importance réside davantage dans les domaines de coopération qu’il ouvre. Les deux pays veulent notamment renforcer :
- les programmes de formation ;
- les exercices militaires conjoints ;
- le partage d’informations ;
- la coopération technologique ;
- les échanges entre leurs forces armées.
Pour certains analystes comme la professeure Nourah Shuaibi de l’université de Koweït, le véritable changement se trouve dans la multiplication de ces accords. « Le Pakistan n’est pas appelé à remplacer les États-Unis dans la sécurité du Golfe, mais à devenir un élément supplémentaire dans un réseau régional de partenaires. »
Pourquoi les monarchies du Golfe regardent-elles vers Islamabad ?
L’intérêt du Golfe pour le Pakistan s’explique d’abord par un changement dans l’environnement sécuritaire régional.
Les dernières années ont montré les limites d’une dépendance exclusive envers les alliés occidentaux. L’attaque contre des installations pétrolières saoudiennes, les menaces liées aux drones et aux missiles, ainsi que les tensions croissantes autour de l’Iran ont renforcé le sentiment qu’une nouvelle approche était nécessaire.
Pour plusieurs pays arabes, il ne s’agit pas de remplacer les États-Unis, qui restent leur principal partenaire militaire, mais plutôt de disposer de plusieurs options. Cette stratégie consiste à multiplier les partenariats afin d’éviter une dépendance envers une seule puissance.
Le Pakistan possède plusieurs atouts aux yeux des pays du Golfe :
- une armée expérimentée ;
- une longue pratique des opérations antiterroristes ;
- une capacité de formation militaire ;
- une industrie de défense qui progresse ;
- une position géographique stratégique entre l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.
Son expérience maritime intéresse également certains États du Golfe, notamment dans un contexte où la sécurité des routes commerciales dans l’océan Indien et le golfe d’Oman devient un enjeu majeur.
Entre Riyad et Téhéran : l’équilibre délicat du Pakistan
L’un des aspects les plus intéressants de la diplomatie pakistanaise est sa capacité à maintenir des relations avec des acteurs qui entretiennent eux-mêmes des rapports difficiles.
Islamabad est historiquement proche de l’Arabie saoudite, mais partage également une frontière avec l’Iran. Cette position oblige le Pakistan à adopter une diplomatie équilibrée.
Alors que certains pourraient voir le rapprochement militaire avec les monarchies du Golfe comme une tentative de créer un bloc opposé à Téhéran, Islamabad cherche plutôt à préserver son rôle d’intermédiaire.
Le Pakistan entretient des relations diplomatiques avec l’Iran et a régulièrement affirmé vouloir éviter toute confrontation entre les pays musulmans de la région.
Cette position pourrait devenir un avantage stratégique. Dans un Moyen-Orient marqué par les rivalités, un pays capable de dialoguer avec plusieurs camps possède une valeur diplomatique particulière.
Un poids militaire, mais des fragilités économiques
Le paradoxe pakistanais réside dans le contraste entre son importance stratégique et ses difficultés internes.
Le pays possède l’une des plus grandes armées du monde musulman, une capacité nucléaire et une position géographique exceptionnelle. Mais il fait également face à des défis économiques importants : dette extérieure, inflation, dépendance aux aides internationales et instabilité politique.
Pour Islamabad, les partenariats avec le Golfe représentent donc aussi une opportunité économique. Attirer des investissements, renforcer les échanges commerciaux et obtenir un soutien financier restent des objectifs majeurs.
Le défi sera de transformer son influence militaire en bénéfices économiques durables.
Le saviez-vous ?
Première puissance nucléaire du monde musulman
Depuis ses essais nucléaires de mai 1998, le Pakistan demeure le seul État à majorité musulmane possédant officiellement l’arme nucléaire. La population du Pakistan est estimée à 260 millions d’habitants.
Une diaspora essentielle dans le Golfe
Environ 4 à 5 millions de Pakistanais vivent et travaillent dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn et Oman). Ils constituent l’une des plus importantes communautés expatriées de la région. Les transferts de fonds de la diaspora représentent l’une des principales sources de devises du Pakistan.
Une armée parmi les plus importantes au monde
Avec environ 650 000 militaires d’active et plus d’un demi-million de réservistes, les forces armées pakistanaises figurent parmi les plus importantes au monde. Elles disposent également d’une industrie de défense en plein essor, produisant notamment des chars, des navires de guerre et des avions de combat en partenariat avec la Chine.
Vers une nouvelle architecture sécuritaire du monde musulman ?
La coopération croissante entre le Pakistan et certains pays du Golfe intervient dans un contexte plus large.
Plusieurs États musulmans cherchent aujourd’hui à renforcer leurs propres capacités, sans nécessairement dépendre entièrement des grandes puissances.
La Turquie développe son industrie de défense et exporte de plus en plus d’équipements militaires. L’Arabie saoudite investit dans la modernisation de ses forces armées. Les Émirats arabes unis développent également leurs capacités technologiques.
Dans cet environnement, le Pakistan apparaît comme un partenaire naturel pour certains pays grâce à son expérience militaire et à ses relations historiques.
Mais pour les spécialistes, parler d’une « OTAN musulmane » serait probablement exagéré. Les intérêts des différents pays restent parfois divergents. Les rivalités politiques, économiques et idéologiques empêchent l’émergence rapide d’une alliance militaire intégrée. « Il s’agit davantage d’un réseau flexible de coopérations bilatérales », disent-ils.
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