Thursday , 30 July 2026

Le Bismillah Hotel ferme ses portes après 58 ans : un lieu de mémoire disparaît à Plaine-Verte

Après près de six décennies à servir des milliers de Mauriciens autour d’une tasse de thé, le Bismillah Hotel, véritable institution de Khadafi Square, Plaine-Verte, s’apprête à tourner une page de son histoire. À la suite d’un ordre d’évacuation émis par la Cour, l’établissement cessera définitivement ses activités le 31 juillet, mettant fin à 58 années d’existence.

Son propriétaire, Sawkatally Jokoo, 57 ans, ne cache pas son émotion. Il raconte que cet hôtel de thé est bien plus qu’un simple commerce : c’est un héritage familial.

« Lotel Bismillah ti ouver en fevrier 1968 zis apré bagar racial. Sa lepok-la, tou dimoun ti konn sa plas-la. Ti enn lotel dité kot tou dimounn ti pe zwen », raconte-t-il avec nostalgie.

L’établissement a été fondé par son père, Yousouf Jokoo, plus connu sous le nom de « Dada Bismillah », décédé en 2002 à l’âge de 67 ans. « Avan Bismillah ti ena enn lot commerce sa plas-la, ti appel Gazra Palace. Etan mo papa repran biznes-la, lin sanz nom la ek met Bismillah Hotel. »

Sawkatally ajoute : « Mon père a créé cet endroit avec beaucoup de sacrifices. Après son décès, j’ai poursuivi son œuvre. J’ai commencé à travailler à Bismillah à l’âge de 17 ans. Cela fait aujourd’hui 41 ans que je suis derrière ce comptoir. J’ai grandi ici. Toute ma vie est liée à cet établissement. »

Marié et père d’un garçon et d’une fille, il affirme avoir tout consacré à cette entreprise familiale qui ouvre chaque jour aux petites heures du matin allant jusqu’à 15h.

Un long combat devant la justice

Le propriétaire explique que la bataille judiciaire autour des lieux dure depuis environ un an et demi, engendrant d’importantes dépenses. « Nous avons dépensé énormément d’argent en frais d’avocats et de procédures. Malgré tous nos efforts, nous devons quitter les lieux. »

Sawkatally affirme également avoir tenté, sans succès, d’obtenir un autre local auprès de la coopérative de Plaine-Verte qui se trouve sur le rond-point de Khadafi Square. « J’ai demandé qu’on m’accorde un seul local pour continuer à travailler. J’ai même participé à un appel d’offres (tender). Une personne m’a téléphoné pour m’informer que ma candidature avait été retenue et que je recevrais une lettre de confirmation, mais je n’ai finalement jamais rien reçu », se désole-t-il.

Il affirme avoir demandé une extension au propriétaire du bâtiment jusqu’en décembre 2026 afin qu’il puisse payer le bonus de ses employés, mais en vain.

Un lieu chargé de souvenirs

Au fil des années, l’hôtel Bismillah est devenu un véritable point de rencontre au cœur de Plaine-Verte. Des travailleurs, chauffeurs de taxi, commerçants et habitants s’y retrouvaient à toute heure de la journée… et parfois même au milieu de la nuit. Parmi les clients figuraient de nombreuses personnalités politiques qui fréquentaient régulièrement le Bismillah Hotel à l’époque, en particulier durant les campagnes électorales.

On y retrouvait notamment Paul Bérenger. « Dada » Jokoo était un fidèle militant, ce qui faisait de l’établissement un lieu de rencontre privilégié. Sir Gaëtan Duval comptait également parmi les habitués, tout comme plusieurs autres figures politiques qui venaient y échanger avec les habitants autour d’une tasse de thé.

« Ici, c’était un lieu central. Dès une heure du matin, il y avait déjà des clients. À deux heures, à trois heures du matin, l’hôtel était encore animé. Pendant Ramadan notamment, on servait jusqu’après minuit. Il y avait toujours quelqu’un pour partager un thé et discuter de l’actualité ou du football », se remémore Sawkatally.

À quelques jours de la fermeture définitive, Sawkatally Jokoo garde malgré tout un message de gratitude : « Je remercie tous les clients qui nous ont soutenus pendant toutes ces années. Certains sont devenus des amis, d’autres faisaient presque partie de la famille. Si le Bismillah Hotel est resté debout pendant 58 ans, c’est grâce à eux. Je ne les oublierai jamais. »

Le 31 juillet, la dernière théière sera retirée du feu. Pour de nombreux habitants de Plaine-Verte, ce ne sera pas seulement la fermeture d’un hôtel de thé, mais la disparition d’un lieu de mémoire…

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