Wednesday , 15 July 2026

Les enfants de Gaza et la soft-power du football

Beaucoup parlent du match Argentine-Egypte, ne finissant pas de se plaindre de l’élimination injuste de cette dernière. Ils oublient que c’est un jeu où les décisions se discutent toujours, à tort et à raison. Les enfants qui tapent dans un ballon dans la rue n’importe où au monde le savent, les disputes sont inévitables. Cependant, ce qui n’est pas un jeu, indisputablement, c’est l’élimination de Mohamed al Wahidi, et de plus de 1 000 personnes dont au moins 256 enfants, par des frappes israéliennes depuis le soi-disant cessez-le-feu d’octobre 2025.

Mohamed al Wahidi

Les enfants de Gaza ne savent pas pourquoi ils sont tués. Ils savent, par contre, qui est Mohamed al Wahidi, celui dont l’élimination avec tant d’autres innocents doit nous interpeller davantage que celle de l’Egypte. Directeur d’une agence humanitaire égyptienne établie par le Président Sisi à Gaza, Mohamed al Wahidi, 57 ans, est connu pour l’organisation de la retransmission des matchs de la Coupe du Monde pour les enfants gazaouis. C’est une manière forte d’essayer de leur donner une vie un peu normale et de soigner le traumatisme atroce d’un génocide qui ne semble pas se terminer à voir les attaques qui n’en finissent pas à Gaza.

Un bref moment de « détente » pour qu’ils puissent connaître enfin une fraction du bonheur des enfants d’ailleurs, se divertir un peu, si c’est toutefois possible avec toute la misère qu’ils subissent avec le blocus israélien. Or, il semble que la magie du football aurait agi. Tant d’enfants de Gaza, petits et grands, ont pu sourire, sauter de joie et même oublier un instant leurs malheurs pour connaître ces émotions indescriptibles qui font vibrer des millions de fans de foot à travers le monde.

Mais pour le pouvoir sioniste de Netanyahu, ils n’ont pas droit du tout au bonheur. Une heure avant le match Argentine-Egypte, un drone israélien vise et tue Mohamed al Wahidi, avec deux autres passagers d’une voiture avec lui, les frères Fari et Hamza Al Deiri, âgés de 10 et 8 ans respectivement. Un piéton qui se trouvait tout prêt « par hasard », Ahmed Doghmosh, 30 ans est aussi tué. L’armée sioniste affirme qu’ils n’étaient nullement ciblés, donc aucunement soupçonnés d’être des « terroristes », mais n’exprime réellement ni regret ni excuse.

Ils ne l’ont pas fait pour plus de 73 000 victimes d’un génocide et ce n’est pas maintenant qu’ils commenceront. Les Nations Unies ont présenté le mois dernier les conclusions d’une commission d’enquête indépendante prouvant que les enfants palestiniens sont délibérément pris comme cibles et assassinés par l’armée israélienne, y compris pendant le « cessez-le-feu ». Est-ce pour leur amour du football qu’ils doivent être massacrés ?

Parmi ces enfants, il y a ceux qui arborent les t-shirts de leurs joueurs préférés, et sont tués avec. Ces derniers n’ont aucun mot de sympathie pour la Palestine. Pire, Messi, par exemple, exprime son soutien pour le génocidaire Netanyahou. Mohamed al Wahidi avait permis aux enfants de Gaza de regarder le match Egypte-Australie ; ils avaient vu comment le coach égyptien et son équipe avait brandi le drapeau de la Palestine juste après leur victoire historique. Nous pouvons imaginer l’atmosphère à Gaza pour le match suivant entre l’Argentine, dont le Président se vante d’être le plus sioniste au monde, et l’Egypte devenue la face de la Palestine. L’assassinat de Mohamed al Wahidi et des enfants qui l’accompagnaient était bel et bien un acte politique satanique bien calculé.

Dr Abu Safiya

Il y a depuis une envie de revanche, celle de voir l’Argentine de Messi perdre en finale. Pourquoi pas contre l’Espagne qui est le pays occidental probablement le plus vocal contre le génocide à Gaza ? Lamine Yamal, sa pépite d’or, a bien brandi le drapeau de la Palestine publiquement auparavant et la vedette d’Hollywood espagnol, Javier Bardem, l’a fait devant tous les cameras durant cette Coupe du Monde. Mais le football demeure, avant tout, un jeu où le principe est que le meilleur gagne. Si ce sport est désormais aussi une puissante « soft power » globale, c’est en dehors du terrain que les rapports de force doivent s’imposer. Le respect des droits humains, sujet mis en avant au Qatar mais pas aux USA de Trump, nous exigent d’évoquer dans le contexte de la Coupe du Monde le cas du Dr Abu Safiya.

Cet éminent pédiatre et néonatalogiste de Gaza a sauvé des centaines de vie d’enfants, beaucoup de bébés parmi, alors que sous les bombardements israéliens il ne restait en opération que son unique centre de soin intensif pour les nouveau-nés. Sous le siège de Tsahal, il avait absolument refusé l’ordre d’évacuation militaire, n’acceptant jamais d’abandonner ses enfants. Son propre fils, Ibrahim, 15 ans, fut tué à l’extérieur de l’hôpital par un missile israélien. Il dirigea la prière funéraire en personne et s’empressa immédiatement de se rendre au chevet de ses patients.

Fidèle à sa logique génocidaire, le régime de Netanyahu l’arrêta en décembre 2024 pour rejoindre une centaine de médecins et autre personnel médical détenus le plus souvent sans aucune charge retenue contre eux. Le cas d’Abu Safiya mérite une considération urgente à l’heure actuelle, car sa vie est en danger. Cette semaine, le Working Group on Arbitrary Detention des Nations Unies a demandé sa libération immédiate. Il serait parmi les nombreux cas de prisonniers soumis à la torture et son avocat avance qu’il n’a aucun espoir de le revoir vivant, ayant du mal à le reconnaître lors de leur dernière entrevue. Les organisations humanitaires comme Amnistie Internationale, comme la commission onusienne, font pression afin que les USA interviennent, sans aucun délai, afin de sauver sa vie. À Mexico City, le nom du Dr Abu Safiya aurait été scandée dans le sillage des rassemblements autour de la Coupe du Monde. Verra-t-on des appels en sa faveur lors des matchs restants ?

Fiers

Notre Mamade Elahee national disait « boul rond, la plaine carré » résumant bien les incertitudes de ce sport extraordinaire qu’est le football. Puisque le foot est maintenant un phénomène dont l’impact est bien au-delà des limites du terrain de jeu, il aurait pu nous interroger de là où il repose « boul rond, la plaine carré, le monde ki forme li été ? » Car il est évident que nous témoignons une époque où le monde est fou. De l’intervention de Trump pour annuler un carton rouge qu’il-ne-sait-pas-ce-que-c’est à l’exploit mondial d’une petite île comme Curaçao dont la population entière pourrait entrer dans un stade, le football ne laisse personne insensible.

C’est un peu une autre revanche aussi, celle d’un colonialisme nouveau. Les plus grandes puissances d’antan que sont l’Angleterre, la France et l’Espagne dominent le football qu’ils ont inventé, transmis ou introduit dans leurs colonies ; mais leurs joueurs nationaux sont les enfants de ceux qu’ils ont colonisés. Légitimement fiers d’être anglais, français, espagnols ou européens. Et tout cela est démontré au monde dans l’Amérique d’un fou qui se nomme Trump !

Chez nous aussi à Maurice, le soft-power du football subsiste mais il est à peine perceptible. D’ailleurs, la renaissance de ce sport est toujours attendue. Aurions-nous pu éviter que des milliers de jeunes finissent accrocs au synthé ? Les rassemblements par certains politiciens pour regarder les matchs, certaines rencontres particulièrement, ne sont pas toujours un succès éclatant pour notre vivre-ensemble pluriel. Cependant, si c’est avec plaisir que nous, Africains, constatons le succès du Cap-Vert, l’amertume est légèrement là, car c’est une équipe que nous aurions pu battre. Et qui sait si… ?

Rêvons pour finir, pas seulement de la Coupe du Monde mais aussi d’un monde plus juste, plus paisible, plus bon. Le jour où les enfants de Gaza n’auront peur de rien, sauf peut-être de l’équipe de foot de la République de Maurice qui fait face à celle de l’État de la Palestine dans un knock-out match d’une Coupe du Monde.

Par PROF. KHALIL ELAHEE

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