Partout on en parle, ces prix qui augmentent. Du pain aux carburants en passant par l’électricité, l’escalade est là. La peur d’un manque ou d’une indisponibilité dans le court terme corse davantage la situation. Comment se comporter alors face à tout cela ?
Nos aînés ont connu pire, bien pire, que ce que nous appelons, aujourd’hui, un «crise». La guerre de Trump, car c’est de cela surtout qu’il s’agit, affecte le monde, certes. Mais ce n’est rien par rapport à la Seconde Guerre mondiale, par exemple. Au fond, ce qui nous dérange aujourd’hui n’est pas seulement une réelle inflation économique en soi. Il y a, particulièrement, une énorme « greedflation », ce phénomène d’augmentations anormales, injustifiées et incontrôlées de la part de ceux qui saisissent de l’atmosphère à la hausse crée par la majoration des prix de certains produits essentiels. Et là encore, comment faire ?
Greedflation
« Greedflation » en français a été traduit « cupidéflation » par certains, nous renvoyant à la cupidité humaine. Plus que la gourmandise, il est là question aussi de l’opportunisme de certains qui sont intéressés à exploiter une situation à leurs fins égoïstes pour en tirer un gain financier inespéré pour eux-mêmes. Ainsi, à peine un jour après le blocus du détroit d’Ormuz, le cotomili prend l’ascenseur au marché ; le coiffeur réclame Rs 300 au lieu de Rs 250 pour une coupe ; le gato-pima coûte une roupie de plus. Rien n’empêche qu’avec la hausse du prix du pain, du gaz ou de l’essence, cette greedflation se poursuit dans les mois qui viennent. Comme un peu dans le passé, nous avons vécu tout cela. Que le détroit d’Ormuz soit bloqué, débloqué, rebloqué ou encore le blocus soit lui-même bloqué ou débloqué, il ne faut pas s’attendre à ce que les prix redescendent.
Sauf si le gouvernement intervient afin de prévenir, voire de sanctionner ces abus. Nous nous rappelons que le dholl pourri avait atteint Rs 25 la veille des dernières élections en 2024, pour ensuite repasser à Rs 20…le temps que les électeurs se rendent aux urnes. Cependant, il a fallu peu avant que le prix de que ce patrimoine reconnu de la cuisine locale, indispensable au quotidien pour tant parmi nous, ne grimpe de nouveau. Et avec, celui des « rotis », dont les coûts de préparation peuvent être moindres, et qui sont rarement les mêmes en saveurs, contenus et poids. Trop souvent, les prix de certains produits et services, y compris dans les restaurants et autres food-courts, montent en flèche alors que la qualité fait cruellement défaut. L’hygiène règlementaire, la valeur nutritionnelle et les normes que ce soit en matière de spécifications techniques ou d’exigences religieuses n’existent pas, ou n’évoluent pas même lorsque les hausses de prix sont importantes.
Puisque le marchand de gato achète le cotomili plus cher, il augmente le prix. Exagérément, lui aussi. Le coiffeur dont le petit déjeuner ou tiffin est fait de pain et gato, à son tour lève son honoraire, sans aucun gène. De même pour son client, le médecin, qui transmet son fardeau à son patient avec la consultation de 5 minutes qui se facture à pas moins de Rs 500… plus cher. Toutefois, pour beaucoup, leurs revenus sont fixes, sinon diminués, alors que leurs dépenses explosent. Dans ce contexte de croissance vertigineuse de tant de prix de produits et de coûts de services, il faut ajouter l’impact direct de notre dépendance sur les importations en dollar qui s’apprécie par rapport à la roupie mauricienne, sans oublier la hausse des frais que ce soit pour le fret ou le courrier postal, dernier en date à subir une majoration astronomique. Comme si nos lettres et colis passent tous par le détroit d’Ormuz…
Gagnants
La « greedflation » est finalement dans nos cœurs, un danger non seulement pour notre économie, mais aussi pour notre stabilité, notre confort et notre bonheur. Est-ce le résultat de la perte de nos valeurs : la solidarité, la modération et la générosité devenant de plus en plus rare ? La montée du matérialisme avec la domination du système néo-libérale en est pour quelque chose. L’individualisme prime tellement au point où certains ne regardent pas uniquement leurs propres intérêts, mais peuvent aller loin, très loin, trop loin par pur égoïsme. S’ils ne violent pas les droits des autres légalement, ils n’ont aucun embarras si l’occasion se présente pour abuser de certaines situations en dépassant toute limite éthique ou morale.
Avec la « guerre » actuelle, les compagnies pétrolières feront plus de USD 234 milliards de profits additionnels cette année, voire plus. Les pays producteurs comme l’Arabie saoudite, la Russie mais aussi les USA auront des « windfall gains » faramineux, Trump l’ayant souligné sans aucune modestie ou honte, au moment où quelque 165 écolières étaient tuées par un missile américain en Iran. Les multinationales engagées dans l’armement font aussi d’excellentes affaires, avec Lockheed Martin, par exemple, connaissant une hausse de plus de 25% de ses actions au début de mars 2026, battant un record historique à la bourse. Même ici chez nous, les recettes de la TVA et autres impositions fiscales seront plus élevées sur l’essence ou le diesel au bénéfice du Trésor public. Les producteurs d’électricité du privé brûlant du charbon comme les compagnies installateurs de panneaux solaires photovoltaïques seront les gagnants de la crise. Comme toujours, des banques, des assurances et des fournisseurs de service, comme en télécommunication, continueront à tirer profit du fait qu’ils sont nécessaires même en temps de catastrophe.
Conclusion
S’il est du devoir des autorités de prendre des mesures contre ceux coupables de « greedflation », il faudra aussi imposer des taxes sur ceux qui en sortent avec des bonis inattendus suite à la crise. Il est étrange que nous n’entendions plus parler du Crisis Solidarity Fund pour la justice sociale annoncée il y a quelques semaines par le gouvernement mauricien. Ce « War Levy » comme certains voulaient l’appeler au début, peut être un instrument d’équité s’il est efficacement employé dans la conjoncture actuelle.
Cependant, là où il faut apporter un changement, c’est bien au niveau de nos cœurs. Définitivement, il nous faut tout faire pour le bonheur ici-bas, la prospérité mondaine et le développement pour toute la population, pas pour quelques-uns seulement. Mais cela ne justifie jamais une certaine obsession de la chose mondaine, voire un culte aveugle de l’argent et de ce qu’il procure comme plaisir ou avoir, pouvoir et gloire. Comme si c’est déjà la fin du monde si nous sommes moindrement éprouvés par une réduction de nos biens, de nos ressources ou de nos revenus. Avec la « greedflation », il faut comprendre que cette diminution est aussi provoquée un peu artificiellement. Et comme un cercle vicieux, elle se nourrit d’elle-même.
Une tradition musulmane, qui est aussi rapportée ailleurs dans le même sens, nous souligne que « la richesse ne réside pas dans l’abondance des biens, mais plutôt la richesse est de ressentir la suffisance dans l’âme ». Il est aussi dit : « Ce qui est en petite quantité, mais qui suffit, est meilleur que ce qui est en grande quantité, mais qui finit par nous distraire ». N’est-ce pas cela le remède à la « greedflation » : « Celui qui le matin est en sécurité auprès de sa famille, est en bonne santé, possède sa nourriture de la journée, c’est comme s’il possédait la vie d’ici-bas et ce qu’elle contient » ? Cela ne signifie nullement qu’il ne faut pas faire des efforts pour avancer dans la vie, mais que la vraie richesse est en nous-mêmes, pas à l’extérieur. Sans faire l’apologie de la pauvreté ou même promouvoir une existence marquée par la frugalité, une personne devient riche s’il se satisfait de ce qu’il a. Ainsi se traduit sa gratitude envers Dieu. Et ainsi est la voie vers le succès éternel.
Par PROF. KHALIL ELAHEE
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